Ayant déserté les salles de cinéma depuis le mois de mars, c’était avec impatience que j’attendais le nouveau film de Christopher Nolan censé « sauver » le cinéma post-confinement. Sa sortie décalée en a fait un objet de désir encore plus attendu, d’autant plus que les deux derniers films du réalisateur – Interstellar et Dunkerque – m’avaient séduite. L’un pour une émotion rare dans l’œuvre de Nolan et l’autre pour sa structure narrative jouant habilement sur trois strates spatio-temporelles en plein événement historico-chaotique. Tenet était né sous les meilleurs auspices.

À cause des vilains camarades qui m’accompagnaient, la scène d’ouverture a failli se dérober à mes yeux. Et cela aurait été fort dommage. Un arsenal de types en combi noire style GIGN encerclent une salle de concert symphonique. Le tout est foutraque, on y comprend rien, on ne sait pas distinguer les gentils des méchants. On entend les sons plaintifs et dissonants des cordes de l’orchestre qui s’échauffe. Une chose est sûre : une menace inconnue et stridente plane sur ce public sage et inconscient. Les hommes en noir propagent un gaz soporifique dans la salle. Tout le monde s’endort. Leur sommeil prend la forme d’une vague dans l’amphithéâtre, la tête de chacun tombant sur l’épaule de son voisin. L’action peut commencer.

Difficile de ne pas y voir une métaphore du public de Tenet, vite assommé par des dialogues ronflants, lointains cousins de Matrix. Les mots sonnent creux. Les personnages ont l’air d’expliquer la théorie de la relativité à chaque réplique. Durant les trente premières minutes, on se croirait dans un jeu vidéo avec des quêtes en mode « je vais voir machin qui va me dire d’aller voir un tel qui lui-même va m’enjoindre de retrouver trucmuche, etc. » Cet enchaînement d’intermédiaires inutiles est l’occasion pour le réal de caser son acteur fétiche, Michael Caine. Mais si, vous savez bien : Alfred dans Batman et Albert II dans Inception. Dans Tenet, c’est simplement l’occasion de faire des blagues nulles sur les Anglais. Parmi cette distribution un peu limite, saluons tout de même Robert Pattinson qui, malgré une couleur de cheveux dégueulasse, sait rester classe en toutes circonstances.

Mais je m’égare. Nolan revient donc avec ses grands sabots nous distraire avec une obsession de longue date : le temps. Pour éviter une troisième guerre mondiale avec les dirigeants du futur, une unité spéciale nommée « Tenet » est chargée de neutraliser un marchand d’armes russe impliqué dans le conflit. Cette unité agit en temps inversé grâce à une technologie futuriste. Voilà le cœur de l’histoire. Super idée qui donne à voir des scènes d’action qui se déroulent à l’envers. Voire à l’endroit et à l’envers en même temps. Le rendu est séduisant, notamment lors de deux scènes de corps-à-corps mémorables.

Un film d’action de riches – © 2019 Warner Bros. EntErtainment, Inc. All Rights Reserved

Ceci dit, cette obsession maladive de l’élégance handicape Tenet, en en faisant un film d’action de riches. La course de catamarans en bois lustré, les smokings Hugo Boss de ces messieurs et le tailleur de madame situent le film entre l’univers d’un James Bond et celui d’une pub de parfum. Voilà peut-être pourquoi les plaisanteries tombent toutes à l’eau. On imagine mal en effet, Charlize Theron faire une blague douteuse après avoir susurré « J’adore, Dior ». Ce qui pourrait être le plus comique, c’est l’interprétation du trafiquant d’armes russe par Kenneth Branagh, acteur britannique adorateur de Shakespeare. Avec lui, l’hybridité atteint un sacré niveau : Richard III, le Spectre, Kroutchev, Elisabeth II… On ne sait plus où donner de la tête. C’est d’autant plus gênant qu’on comprend bien qu’il s’agit d’un rôle grave supposé apporter de la densité psychologique au film au travers de son mariage raté. 

Malgré cet effort, les personnages sont au contraire désincarnés, ce qui donne la désagréable impression d’un film purement technique. D’autres vous diraient intellectuel mais on ne va pas se mentir : Tenet se prend la tête pour pas grand-chose, et surtout le fait mal tant le rendu est confus voire insignifiant. A l’opposé, Interstellar basait sa compréhension sur l’émotion. La complexe histoire temporelle autour de la synchronicité devenait passionnante parce qu’elle était au cœur d’une tragédie dans la relation d’un père avec sa fille, beau personnage au caractère brûlant.

La femme frigorifiée dans son tailleur – © 2019 Warner Bros. Entertainment, Inc. All Rights Reserved

J’ai remarqué que les gens confondent souvent Christopher Nolan et Xavier Dolan, presque homonymes. C’est drôle parce qu’il y a un gouffre entre les œuvres de l’un et l’autre. Chez le cinéaste québécois, une générosité de sentiments quasi outrancière : ça gueule, ça pleure, ça rigole. Dans Tenet, pas de feu sous la glace de la blonde hitchcockienne qui s’émancipe.