Trois millions de Ouïghours sont aujourd’hui parqués dans des camps en Chine. Cette minorité musulmane turcophone pâtit des violences toujours plus effroyables du régime de Xi Jinping. Au début de l’année 2020, le think-tank australien Australian Strategic Policy Institute (ASPI) a enquêté sur l’implication dans la répression des Ouïghours de nombreux fournisseurs et sous-traitants chinois, associés à de grandes marques européennes ou américaines. Où se place alors la responsabilité du consommateur ? 

Il existe une règle en journalisme, assez cynique mais révélatrice d’une vision du monde que beaucoup partagent parfois inconsciemment, à savoir la « loi de proximité ». Cette théorie établit l’importance d’une information en fonction de sa zone géographique par rapport au lecteur. Plus l’événement se produit loin de ce dernier, moins il aura d’impact sur sa sensibilité. Huit milles kilomètres nous séparent de la tragédie humanitaire en cours dans la région du Xinjiang, au nord-ouest de la Chine. Malgré l’existence de camps de travail forcé depuis déjà 2017, le silence ne se brise que depuis peu autour de l’internement des Ouïghours, investissant progressivement les débats de certains plateaux-télé ou s’érigeant en une de quotidiens nationaux. Mais cette fois-ci, peut-on réellement se soumettre à ladite « loi de proximité » ? De Nike à Zara, en passant par H&M et Lacoste, ces marques que nous portons quotidiennement participent à l’exploitation de cette minorité et nous rapprochent implacablement de ce désastre. Outre notre sensibilité, c’est bien notre responsabilité de consommateur qui doit aujourd’hui s’éveiller.  

Illustration de Louise Bur pour l’Alter Ego/APJ.

Mais que se passe-t-il au Xinjiang ?  

Au début de l’année 2020, le think tank Australian Strategic Policy Institute (ASPI), qui propose notamment des recherches en matière de défense et de stratégie politique, publie un rapport alarmant sur le traitement des Ouïghours en Chine. On y découvre l’existence de camps de travail forcé, où la mise en esclavage par des fournisseurs et sous-traitants chinois se poursuit en toute impunité. En tout, pas moins de 27 usines affiliées à 83 marques internationales ont pu être identifiées, situées dans 9 provinces de la région du Xinjiang. Régime oppressif oblige, peu de témoignages peuvent aujourd’hui être entendus. Néanmoins, les rares révélations de prisonniers parvenus à s’échapper, de leur famille ou d’actuels captifs attestent d’une atteinte pure et dure aux droits humains. Viol, séquestration, stérélisation des femmes, prélèvement d’organes, violence physique et psychologique, endoctrinement : voilà à quoi se résument les « camps de rééducation », invoqués par l’autoritaire Xi Jinping au nom d’une « lutte contre le terrorisme islamique ». Les Ouïghours qui ne sont pas arrêtés sont forcés d’héberger des agents du gouvernement, surnommés « cousins », à leur domicile ; l’objectif étant de débusquer des pratiques religieuses proscrites.

Cette situation, aussi tragique soit-elle, est l’illustration d’une problématique bien plus large. Elle nous renvoie en effet à une vision globale de notre système. Le capitalisme a favorisé une consommation quotidienne qui occulte le coût humain de notre confort. L’indifférence n’a jamais semblé aussi grande, alors même que l’information se partage d’un bout à l’autre du monde en une fraction de seconde. Nous savons que des enfants congolais risquent leur vie au fond des mines pour des iPhone. Nous savons que des femmes indiennes souffrent pour offrir le coton des produits Primark. Nous savons que des millions de Ouïghours sont internés par le régime chinois pour fabriquer des vêtements et des chaussures des plus grandes marques. Et pourtant, aucune action n’est engagée- du moins jusqu’ici. Au-delà de culpabiliser et de pointer du doigt, il s’agit désormais d’agir, à notre échelle, pour ne pas encore s’habituer à ces exactions.

Comment agir pour faire pression ? 

Face au silence criant de la communauté internationale, le pouvoir d’influer sur la situation revient de facto au consommateur lui-même. Consommer des produits de seconde main constitue sans doute la première étape vers ce changement. Selon une étude de l’Institut français de la mode (IFM), près de 4 Français sur 10 se sont tournés vers les achats d’occasion. Le site Vinted, immense marché en ligne mettant en relation des particuliers, est le parfait exemple d’une économie alternative responsable. Il suffit de quelques clics pour vendre ou acheter des vêtements et chaussures à prix cassés. 1,5 millions d’utilisateurs naviguent sur la plate-forme chaque jour en France, qui monte ainsi sur la première place du podium en Europe -preuve que le concept se démocratise. Friperie numérique ou matérielle, il n’aura jamais été aussi facile de se passer des grandes marques. 

Raphaël Glucksmann lors d’une conférence à la mairie du 1er et 7e arrondissements de Marseille le 26 septembre dernier- © Candice Mazeau-Tomasic pour l’Alter Ego/APJ

Deuxième grande force d’action et pas des moindres : les réseaux sociaux. Souvent accusés de désinformation et d’incitation à la haine, ils ont tout de même la vertu de mettre en lumière des sujets jusqu’alors peu abordés et de sensibiliser les plus jeunes. Raphaël Glucksmann, eurodéputé du mouvement Place Publique suivi par 420 000 personnes sur Instagram, a su s’en servir à bon escient. Il mène depuis deux ans une mobilisation autour de la cause ouïghoure, qui a pris une nouvelle ampleur en septembre dernier avec sa « semaine pour changer le monde ». L’opération s’articulait en plusieurs étapes : rassembler les internautes sous la bannière bleue ciel des Ouïghours, lancer une pétition appelant le président Macron à une condamnation de la répression, envoyer des emails par milliers à l’ambassade de Chine à Paris, placarder des affiches sur les bâtiments scolaires ou encore inviter à télécharger la « Charte de solidarité avec les Ouïghours » et à la transférer aux mairies. Des réponses concrètes ont été apportées, puisque de nombreuses marques comme Zara et Adidas, subissant la pression des consommateurs qui appelaient au boycott, se sont engagées à rompre avec les fournisseurs chinois incriminés. Le 4 septembre dernier, H&M avait ainsi annoncé la fin de sa collaboration avec son partenaire Huafu. Le combat n’est donc pas vain, et permet même certaines victoires à coups de « likes » et de partages. 

« Même si je n’ai que 16 ans, je sais que j’ai mon rôle à jouer »

Le 26 septembre, Raphaël Glucksmann se rendait à la mairie du 1er et 7e arrondissements de Marseille, pour y mener une conférence sur l’oppression des Ouïghours. L’occasion de faire le point sur les avancées de sa lutte. Amira, lycéenne marseillaise touchée par cet engagement, venait assister à cette rencontre. Elle témoigne des avantages de sa génération « Ça doit faire à peu près 8 mois que je suis Glucksmann sur les réseaux sociaux. Je l’ai découvert sur Instagram. Je pense que c’est vraiment un plus pour notre génération. J’ai été éduquée sur plein de sujets grâce à ça. Il y a beaucoup de conneries qui tournent, mais je trouve que c’est quand même un bon moyen pour s’informer. » Quelle responsabilité les jeunes doivent-ils endosser ? Pour Amira, la réponse est presque dans la question : « Tout simplement parce qu’on est le futur. On a un rôle important car si nous ne nous réveillons pas maintenant, ça sera presque trop tard. » Il s’agit pour elle de transmettre, et faire circuler l’information : « Depuis, je partage beaucoup les « posts » et « stories » de Raphaël Glucksmann autour de moi. Je me sens vraiment plus engagée politiquement. Et même si je n’ai que 16 ans, j’ai mon rôle à jouer dans l’histoire, j’ai mon rôle à jouer dans ce genre de cause. Si j’en parle, c’est pour faire avancer les choses. »

Une prise de conscience généralisée peut aujourd’hui éveiller les esprits des consommateurs. En refusant de participer à cette répression, ils ont le pouvoir d’inverser la tendance et de définir une ligne de conduite éthique pour la mode de demain. Pour suivre l’actualité du combat, les comptes officiels de Raphaël Glucksmann et Dilnur Reyhan, chercheuse à l’Institut Ouïghour d’Europe, ainsi que la page ouïghours.news font le point chaque jour sur la progression du combat.