Le 17 septembre dernier, le nouveau schéma du maintien de l’ordre produit par le ministère de l’Intérieur a fait l’effet d’une bombe. En portant une nouvelle fois atteinte aux journalistes, ce document confirme une réalité feutrée : la liberté de la presse, sous le quinquennat d’Emmanuel Macron, a tendance à s’éroder.

Illustration de Louise Bur pour l’Alter Ego/APJ

Violences policières

« L’année 2019 a été marquée par une hausse très inquiétante d’attaques et de pression contre les journalistes ». Les mots sont crus de la part de l’ONG de défense de la liberté de la presse Reporters sans frontières (RSF). Le classement réalisé par cette dernière fait d’ailleurs figurer la France, en 2020, à la 34ème place de son classement annuel mondial de la liberté de la presse. Mais cela ne fait que traduire une tendance inquiétante pour les « chiens de garde la démocratie » sous la présidence d’Emmanuel Macron : le droit le plus fondamental des journalistes, consacré par la loi du 29 juillet 1881, est battu en brèche lors des manifestations à coup de menaces, d’interpellations, de dégradations matérielles et, dans le pire des cas, de blessures physiques.

Au coeur du débat se trouve l’usage de la force à l’encontre des journalistes, plus largement compris dans le volet « violences policières ». Entre tirs de LBD, jets de grenades et coups de matraque, peu importe aux forces de l’ordre de connaître l’identité de leur cible. Aujourd’hui, le distinguo entre simple manifestant et journaliste semble s’être évanoui : les deux sont confondus, à quelques détails près, et réprimés au même titre. Le 12 septembre 2019, en marge de la manifestation contre la réforme des retraites à Lille, deux étudiants à l’Académie ESJ Lille, dont l’un était venu en tant que photojournaliste couvrir l’évènement, ont été interpellés et placés en garde à vue. Cet exemple criant n’en est qu’un parmi d’autres, qui, mis bout à bout, ne laissent présager rien de bon pour l’avenir de la profession.

L’inquiétude a pris une autre tournure lors de la publication du nouveau schéma de maintien de l’ordre par le ministre de l’Intérieur, M. Darmanin, le 17 septembre dernier. Celui-ci est une atteinte cuisante à la liberté d’informer. Comme le rappelle Amnesty International, le fait que « le droit des journalistes de porter des équipements est conditionné » à la confirmation de l’identité, « ne doit pas être interprété comme la possession d’une carte de presse ». En effet, ce Graal n’est pas sine qua non à l’exercice du métier de journaliste. Face à la levée de boucliers de la part de la profession, M. Darmanin a immédiatement reculé, en invoquant un « gros malentendu » et en assurant qu’on « n’a jamais demandé une carte de presse pour pouvoir être journaliste sur une manifestation ».

En outre, le rapport précise que : »il importe (…) de rappeler que le délit constitué par le fait de se maintenir dans un attroupement après sommation ne comporte aucune exception, y compris au profit des journalistes ou de membres d’associations ». Interrogé dans le grand entretien – émission radiodiffusée sur France Inter – sur la menace que faisait peser une telle assertion sur la liberté d’informer, le ministre de l’Intérieur s’est défendu en invoquant « la question de la sécurité, y compris des journalistes ». « Ils ont le droit de décrire ce qu’il se passe, mais il y a une sécurité à avoir lorsqu’il y a une charge face à des individus extrêmement violents », a-t-il poursuivi. 

Dans une tribune parue dans Le Monde le 22 septembre, une quarantaine de sociétés des journalistes, rédacteurs et personnels de médias font part de leur crainte, écrivant que cet aspect-là du document « est en réalité un feu vert accordé par le ministre de l’Intérieur aux forces de l’ordre pour empêcher les journalistes de rendre compte pleinement des manifestations, y compris de leurs dispersions ou de leurs dérapage ».

Mais doit-on vraiment s’en étonner ? A l’heure où les contestations sociales ébranlent le gouvernement, ce dernier serre les vis du régalien, au mépris des valeurs fondamentales de la République qu’il est en charge de représenter. Et cela s’inscrit dans le cadre d’un exercice du pouvoir toujours plus flou, d’un brouillage permanent, où toute opposition est assimilée à un seul et même corps à étouffer.

Le journalisme comme dernier rempart de la démocratie

Peu à peu, ce constat s’affine à l’ère du macronisme, avec une volonté affichée de contenir tout ce qui pourrait le contrarier. Ainsi un journaliste du Média l’analyse-t-il dans sa vidéo « Macron : un quinquennat à museler la liberté de la presse » : « La fonction démocratique du journaliste est normalement d’aller chercher le hors-champ qui permet de prendre toute la mesure de l’évènement ». Mais « tout est fait pour que l’espace de liberté laissé au journaliste reste dans les limites de ce que le pouvoir veut bien tolérer ».

Depuis 2017 et la prise de fonction de M. Macron, pléthore de cas sont venus confirmer ce dévoiement. Au nom du secret d’affaires, il est devenu commun de voir des journalistes d’investigation se retrouver aux mains de la justice. D’Ariane Chemin, grand reporter au Monde, convoquée par la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) pour ses révélations dans le cadre de l’affaire Benalla aux journalistes poursuivi.e.s pour avoir enquêté sur la vente d’armes françaises au Yémen, les exemples se suivent et se ressemblent.

Récemment, une centaine de médias se sont réunis pour rédiger une lettre ouverte intitulée « Ensemble, défendons la liberté » et publiée le 23 septembre. Un mois après l’ouverture des procès des attentats de Charlie Hebdo, ils ont réaffirmé à quel point la liberté d’expression, bien qu’essentielle, était, chaque jour, un peu plus mise en péril « par des idéologies totalitaires ». Mais, aujourd’hui, ce droit fondamental, dont la liberté de la presse est le pendant, est menacé directement par la puissance d’Etat. Durant, les six premiers mois de la mobilisation des Gilets jaunes, RSF a dénombré au moins 54 cas de journalistes blessés. Face à la démultiplication des actes de violences contre les journalistes, qui s’inscrit dans un mouvement de dérive autoritaire du pouvoir, et aux atteintes plus larges à la liberté d’informer, nous devons coûte que coûte continuer d’exercer notre rôle de dernier rempart de la démocratie. Toutes et tous ensemble, nous devons continuer de lutter pour ne pas cesser d’exister.

PHOTO DE COUVERTURE : © Nicolas farmine / APJ / Hans Lucas