Série à succès dont la quatrième saison vient tout juste de paraître, The Bold Type « Celles qui osent » relate les aventures tragi-comiques de trois jeunes femmes new-yorkaises. Voilà des amies inséparables suite à leur rencontre sur leur lieu de travail, le célèbre magazine de mode Scarlet. Elles sont belles, dynamiques, enchaînent les aventures amoureuses et ont des emplois de rêve que leur envieraient la plupart des jeunes femmes du monde entier: Jane est journaliste-écrivain, Kat, responsable des réseaux sociaux et Sutton est assistante-styliste. Ensemble, elles arpentent les bureaux en open-space perchées sur leurs  talons hauts, se retrouvent dès que possible dans le dressing collectif pour évoquer leurs multiples états d’âme et ne ratent aucun évènement branché de la Grosse Pomme. Cliché attendu d’un rêve américain dessiné à grands traits de gloss pailleté. 

Leur patronne, Jacqueline, est loin de l’odieuse réputation d’Anna Wintour, rédactrice en chef du Vogue US ou de sa copycat de fiction Miranda Priestly. Au contraire, c’est une femme empathique, appréciée de tous et constamment disponible pour soutenir nos héroïnes dans leur affirmation professionnelle et leurs émois personnels. Les épisodes s’enchaînent, rythmés par des musiques pop à la mode, permettant progressivement au spectateur de découvrir le magazine Scarlet, ses employés au style décontracté, ses bureaux de travail partagés et son buffet à volonté vegan. L’horreur, quasiment une start-up.  

Illustration de Louise Bur pour l’Alter Ego/APJ

Une série « woke » célébrée par l’audience et les critiques 

Pourtant, ne vous fiez pas à ce synopsis frivole dont les tenants et aboutissants paraissent cousus de fils blancs : cette série, loin d’être anodine, mérite notre attention. La preuve,  Marie Claire l’a qualifiée de « phénomène pop-culture féministe », ce qui a de quoi nous intriguer au mieux, nous inquiéter au pire. Mieux, le notable magazine Telerama la décrit comme “une série qui capte comme rarement l’air du temps”. Les audiences ne sont pas en reste, avec plus de 20 millions de téléspectateurs entre le premier épisode et le mois d’octobre 2017. Emblème des séries “woke”, les jeunes femmes qui osent font parler d’elles. 

Par ces descriptions élogieuses, les journalistes pointent du doigt le nerf de la guerre menée sur quatre saisons par The Bold Type, dont l’enjeu principal semble être la défense d’un féminisme libéré, progressiste et consensuel. Jusqu’à en devenir caricatural. Fortes et engagées, les figures féminines de la série s’entraident et font face ensemble à tous les obstacles. Par un article, quelques tweets ou prises de parole publiques, elles dénoncent les violences physiques faites aux femmes, le manque de visibilité des personnes d’orientation lesbienne dans l’espace public ou la prévalence des carrières masculines au sein du couple, parvenant toujours à leurs fins. Courageux, les différents personnages féminins grandissent et participent aux évolutions de la société, jusqu’aux limites de l’invraisemblable. Indépendantes, elles s’investissent pour atteindre leurs rêves et se soutiennent les unes les autres sans la moindre jalousie: illustration, sur laquelle on peut avoir quelques réserves, du fameux « girl power« . Notons tout de même que les sitcoms américaines ont tendance à surexploiter la thématique de la rivalité féminine. Un bon point pour la série. 

Illustration pour l’Alter Ego/APJ

Si ces revendications féministes sont apportées avec fraîcheur, The Bold Type consiste pourtant en un pot-pourri souvent indigeste des sujets de société actuels. Les épisodes s’enchaînent, évoquant d’un épisode à l’autre la vitrification des ovocytes, les difficultés liées à la transidentité ou encore les enjeux de représentativité des élus politiques. 

Des personnages noyés dans un océan de stéréotypes

Si les personnages se veulent hauts en couleur, modernes et décomplexés, ils s’enfoncent rapidement dans des exagérations absurdes. Attardons-nous tout d’abord sur Kat. Fille de psychiatres et métis, elle souffre de ne pas trouver sa place et sa communauté de référence. Elle va finalement se révéler à elle-même ainsi qu’à ses multiples followers suite à son coming-out numérique. Ses péripéties sentimentales l’amènent enfin à se découvrir bisexuelle, découvrant au passage les joies du strapon et le sentiment de puissance que lui procure cet artifice. Le porter au travail ? Et pourquoi pas ! Le pouvoir phallique n’est–il pourtant pas censé être l’objet de toutes les critiques ? 

Elle qui est la plus engagée de ces trois mousquetaires 2.0  n’hésitera pas à s’engager en politique, avec un programme des plus attendus : inclusif et lisse à souhait, la série ne prend pas de risques. Parfois risible par ses débordements, elle interdit notamment à ses amies l’exclamation « oh man », jugée sexiste. Ainsi, personnage fort et courageux, Kat se perd pourtant dans ses luttes diverses, sa fougue parfois inquisitrice rendant souvent plus excessives que pertinentes ses multiples prises de position. 

De son côté, Jane, journaliste et écrivain talentueuse, se verra nommée au classement Forbes « 30 under 30 » suite à un discours prônant l’utilisation décomplexée du mot « vagin » et mène de front des démarches de congélation d’ovocytes et un petit ami infidèle. Sutton, qui semble peut-être la plus « réac » des trois amies un pur produit de ce qu’on peut imaginer comme l’Amérique profonde. Issue d’un milieu modeste, elle défend un certain temps le port d’armes et se heurte par ailleurs aux difficultés liées aux différences de milieu social dans le couple. Ainsi, devenant la compagne d’un de ses supérieurs, elle tourne effrontément le dos aux théories bourdieusiennes.

L’équipe Scarlet en elle-même rassemble des profils divers qui flirtent souvent avec le grotesque : un dirigeant passionné par le yoga, la communication non-violente et les graines germées, saluant d’un « namaste » irritant chacun de ses collègues de travail ou encore un secrétaire homosexuel le jour et drag queen la nuit. Enfin, journaliste au sein du journal, Alex a hérité d’un rôle ambigu d’homme hétérosexuel aux réflexes parfois machistes, peinant notamment à accepter le statut professionnel de sa compagne, supérieur au sien. Accusé par un fantôme du passé d’avoir insisté plus que de raison pour obtenir quelques faveurs, son incompréhension fait écho aux prises de consciences progressives issues du mouvement MeToo. Il finira donc, honteux et confus, par un mea culpa public, jurant qu’on ne l’y prendrait plus. Une manière superficielle et insuffisante d’interroger la position des hommes dans une vision féministe des rapports sociaux.

Une série aux ambitions avortées ?

Touchantes dans leurs interrogations de jeunes femmes, concernant le sens du mariage dans notre société, l’appréhension face au cancer ou encore les débuts professionnels, on retiendra surtout la célébration de l’amitié offerte par cette série. Ce trio particulièrement soudé affronte ainsi de concert les déboires liés à l’entrée dans l’âge adulte, offrant une image réjouissante et spontanée. Malgré ces trois personnages pétillants, The Bold Type a toutefois tendance à se perdre dans un diktat terriblement actuel, à l’image de la multiplication des conférences TedX ou des ouvrages de leadership bienveillant qui peuplent les rayons des librairies : être « inspirant ». Si elle est loin de s’attarder sur la profondeur des dialogues ou la beauté des prises de vue, la série échoue également à gagner en intensité. Pourtant, l’ambition des thèmes évoqués ne cesse de s’accroître. Comment oser aujourd’hui évoquer avec autant de légèreté l’identité trans ou encore le lesbianisme dans la culture musulmane ? Les téléspectateurs méritent davantage de finesse, en particulier dans un contexte sensible suite aux mouvements Me Too et Black Lives Matter.

Perdue dans ses revendications politiques tous azimuts, The Bold Type peine à faire passer les messages porteurs de sens qui pourraient faire écho chez son public. Elle ne parvient pas à s’émanciper de son simple statut de divertissement romantico-comique, catégorie où on la laisse volontiers. Et c’est peut-être justement tout l’intérêt involontaire de cette série. Elle est finalement à l’image de la perte de repères ambiante chez les millenials, dans une société où s’affrontent isolément les luttes, identités et représentations de chaque individualité. Une jeunesse aux influences plurielles, ce qui en fait également toute sa force. Au risque de s’y perdre. 

L’unité se fera par ceux qui osent, mais sans Scarlet.