Lundi 14 septembre, devant une centaine d’entrepreneur.se.s de la « start-up nation » à la française, Emmanuel Macron s’est prononcé sur l’enjeu de la 5G. Au-delà d’amuser la galerie, le président a remué un problème de fond : quelle société souhaitons-nous pour demain ? Et il a ostensiblement choisit son camp.

ILLUSTRATION © Louise Bur pour l’Alter Ego / APJ

Inquiétudes

« Lampe à huile », « Amish »… Et voilà Emmanuel Macron qui, une nouvelle fois, débite des facéties. Viscéralement méprisant – à croire qu’il en porte le gêne -, il s’est érigé en fervent partisan des « Lumières » et de « l’innovation » pour affirmer son soutien inconditionnel au futur réseau 5G (1). Devrait-on vraiment s’en indigner, quand on se remémore les propos de l’actuel maire de Grenoble Eric Piolle, qui dépeignait, début juillet sur RTL, la 5G comme un moyen de « pouvoir regarder du porno en HD dans votre ascenseur«  ? Oui, car soulever un débat aussi délicat que celui-ci avec une telle frivolité ne promet rien de bon pour l’avenir de notre société – autant sur le plan écologique que démocratique ou sociétal. 

Déjà, il y a objection écologique. Dans les propositions de la Convention Citoyenne pour le Climat, soumises au gouvernement fin juin, figure d’ailleurs la mise en place d’un moratoire sur la 5G. Les mêmes citoyen.ne.s ayant pris part à cette expérience démocratique inédite ont averti sur la hausse de la consommation énergétique par rapport à la 4G, entraînant « 30 % de consommation d’énergie carbonnée en plus ». Le Socialter faisait également part de ses craintes dans un graphique indiquant que, toujours en comparaison à la 4G, l’innovation requerrait 3 à 4 fois plus d’énergie. Et ses soit-disantes vertus écologiques ne sont qu’en réalité fallacieuses puisque, comme le résume Le Monde, « les gains d’efficacité énergétiques attendus par le passage à la 5G […] risquent d’être annihilés par l’accroissement des usages qui en découlera ». Ainsi pour la Convention Citoyenne pour le Climat de conclure : « le passage de la 4G vers la 5G » est « sans réelle utilité (pas de plus value pour notre bien-être) ».

Mais surtout, une telle avancée technologique – car il faut concéder que c’en est une – augure un avenir peu radieux à la démocratie. Partant, il est essentiel de dissocier les implications de court et de long terme. L’apparition des réseaux sociaux a été vue comme une révolution majeure du XXIe siècle mais il s’est avéré qu’au fil des ans, ces derniers ont remodelé la sphère politique, la rendant plus vulnérable et plus imprévisible – les tweets compulsifs de Donald Trump ont, entre autres, profondément changé la manière de faire et de percevoir la politique. Ainsi en ira probablement de la 5G. A la différence que, cette fois-ci, on ne pourra pas dire qu’on ne savait pas. Ses promoteurs.euses vantent sa place cruciale dans les futures « smart cities«  (villes intelligentes), son apport pour la domotique, la télé-surveillance et, plus généralement les objets connectés. Mais ce n’est pas tant ces arguments d’ordre purement marketing que je redoute, mais plutôt les usages qu’il en sera fait par nos gouvernements – au coeur de ce prochain chambardement technologique.

« Quelle société veut-on ? »

Pour l’heure, en Occident, ne sont brandis quasiment que des intérêts économiques – la « compétitivité ». Mais la compétitivité face à qui ? Face à l’ogre asiatique – la Chine -, ce qui n’est pas sans me faire un sang d’encre. Si l’ambition européenne se résume aujourd’hui à des velléités commerciales, comment ne pas craindre un scénario « à la chinoise », où tout.e citoyen.n.e ordinaire se verrait sans cesse épié.e ? Où nous passerons au statut de démocratie à celui de « démocrature » ? Comment ne pas imaginer le pire, à l’instar d’une dérive démocratique vers ce qui pourrait s’apparenter à des formes de totalitarismes contemporains ? De nombreux écrivain.e.s ont déjà tenté, par le passé – mais un passé récent -, d’interroger et de dépasser leur siècle, avec les anticipations dystopiques qu’on leur connaît : Aldous Huxley ou George Orwell, auteurs respectivement du Meilleur des mondes et de 1984, en furent les chantres. 

Un siècle, donc, placé sous l’empire du progrès. Ce progrès insaisissable et tant chéri, autrefois présenté comme une « manne », un produit « tombé du ciel » – en référence à l’économiste Robert Solow – et aux limites pourtant patentes. Malgré cette myriade de risques, celles et ceux qui ont entre leur main le pouvoir de choisir au nom de toutes et tous, préfèrent mettre des oeillères. Et dans dix ans, ils clameront qu’ils n’étaient pas au courant, que ce n’est en aucun cas de leur faute, mais celle de leur prédécesseurs.seuses. Pis : ils se dédouaneront en contraignant les grandes firmes ayant contribué à la diffusion du nouveau réseau à passer sur le banc des accusés et à payer des amendes – dérisoires, quand on connaît la politique de sanctions menées actuellement par les Etats contre les multinationales.

Alors oui, ils nous vantent un débit 10 fois supérieur à l’ancien réseau, la 4G. Alors oui, la nouvelle génération s’inscrira parfaitement dans le cadre du développement des « technologies vertes » pour répondre à la crise écologique. Mais cette énième fuite en avant du progrès semble atteindre un point de non-retour. Dire non, maintenant, c’est résister à la déraison de l’ultra-libéralisme et à ses tentations. Dire non, c’est refuser de sacrifier nos libertés sur l’autel du progrès. Dire non, c’est répondre sans ambages à la question posée par le député de la Somme La France insoumise (LFI), François Ruffin : « quelle société veut-on ? »

(1) La 5G ou la cinquième génération de réseau mobile – réseau qui vous permet d’avoir un accès à Internet – va succéder à la quatrième génération de réseau mobile, la 4G. Les arguments phares mis en avant par les opérateurs sont un meilleur débit et la diffusion massive des nouvelles technologies dans de nombreux domaines, tels que la santé avec la télémédecine.