Le rapport du chercheur Adrian Zenz sur la stérilisation forcée des femmes ouïghoures (1), la vidéo du mannequin ouïghour Merdan Ghappar depuis l’intérieur d’un camp (2), le témoignage d’une réfugiée dans Libération, qui emploie le terme de « génocide » et rapporte les conditions de détention (3), une vidéo de prisonniers ouïghours qui réapparaît sur les réseaux sociaux (4)… Les rares informations qui peinent à sortir du Xinjiang, région autonome du nord-est de la Chine, et qui nous parviennent sont chaque fois plus alarmantes. Elles devraient retenir toute notre attention. Car, au nom d’une lutte acharnée contre le terrorisme islamique et pour la déradicalisation, Pékin interne et persécute les Ouïghours, musulmans turcophones originaires de ce territoire meurtri. Ce dernier s’est transformé depuis quelques années en un effrayant camp d’internement à ciel ouvert où plus d’un million de Ouïghours et autres minorités musulmanes sont détenus dans des conditions d’une rare violence, pour le peu dont on a connaissance. 

ILLUSTRATION © Louise Bur pour l’Alter Ego / APJ

Les Ouïghours, une ethnie aux identités multiples 

Le Minority Right Group International (MRGI) désigne en 2008 la Chine comme le « dernier grand empire multiethnique » (5). Les Ouïghours font partie des 56 nationalités officiellement reconnues qui composent la République populaire de Chine (RPC). Ce peuple turcophone constitue l’ethnie minoritaire face à la majorité Han qui représente 92% de la population chinoise. Par contre, les Ouïghours, au nombre de onze millions, sont les plus représentés au sein de la région du Xinjiang, aux frontières de l’Asie Centrale. Administrée par Pékin, cette région s’étend aujourd’hui sur 1,6 millions de km², soit trois fois la France métropolitaine, et recouvre 16% du territoire. 

Le Xinjiang compte également dix millions de Hans, 1,7 million de Kazakhs, 1,2 million de Hui et près d’un million de personnes sont issues d’autres groupes ethniques (comme les Kirghizes, les Mongols, les Tadjiks et les Ouzbeks) (6). Cette pluralité de minorités concourt à la complexité des relations interethniques dans une région qui appartient culturellement et géographiquement à l’Asie centrale (anciennement appelée Turkestan). 

Les Ouïghours, étant en majorité turcophones et de confession musulmane, entretiennent globalement des relations historiques, culturelles et religieuses plus étroites avec l’Asie centrale qu’avec la Chine. Avant tout parce que, comme on peut l’imaginer, leur identité est éloignée des idéaux du régime communiste de la RPC ainsi que de la culture majoritaire des Hans, le peuple chinois « historique ». D’autant plus que le gouvernement combat toute forme d’autorité qui s’écarte des prescriptions étatiques. Il nie par là même la dignité de millions de personnes et de groupes religieux minoritaires en les empêchant de pratiquer librement leur foi. 

ILLUSTRATION © Louise Bur pour l’Alter Ego / APJ

Aux origines de la répression 

Pour comprendre l’attitude récente du gouvernement chinois concernant les différentes nationalités et en particulier les Ouïghours, il convient de revenir brièvement sur les politiques élaborées par le Parti Communiste Chinois (PCC) depuis près d’un siècle. Entre 1933 et 1934, s’est formée la République turque islamique du Turkestan oriental (RTITO) puis en 1944 la République du Turkestan oriental (RTO) est proclamée et vivra jusqu’en 1949, avec l’appui et l’influence du PCC et des forces soviétiques. L’établissement de ces Républiques a permis aux Ouïghours de bénéficier d’une vraie indépendance politique. Mais en décembre 1949, l’Armée populaire de libération (APL), en menant une « libération pacifique » des peuples des territoires de la république du Turkestan oriental et du Xinjiang, ouvrait dans le même temps la voie à l’incorporation de la région du Xinjiang dans la nouvelle RPC. Le fait ouïghour est oublié avec l’instauration de cette République. Pourtant, en 1949, les Ouighours et les Hans représentaient respectivement 75% et 6,7% de la population locale. La province du Xinjiang est transformée en 1955 en « Région autonome ouïghoure du Xinjiang ». Mais l’autonomie est factice puisqu’en réalité le système politique régional reste contrôlé par le PCC, lui-même dirigé par les Hans, inféodés au gouvernement central jusqu’à aujourd’hui. Cet encadrement suscite de fortes frustrations ainsi qu’un sentiment d’injustice de la part des Ouïghours. 

La première Constitution de la RPC, datant de 1954, établit que la Chine est un Etat unitaire aux multiples nationalités, toutes égales les unes devant les autres. Celles-ci ont ainsi, selon le texte constitutionnel, la liberté de pratiquer et de développer leur propre langue écrite et parlée et de conserver – ou de réformer – leur mode de vie et leur culture. Ce n’est qu’à partir de 1958, durant la période du Grand Bond en avant et de la Révolution culturelle (de 1966 jusqu’à 1976), qu’une politique d’assimilation beaucoup plus brutale a été mise en place envers les minorités (Tibétains et Ouïghours entre autres), au Xinjiang et partout dans le reste de la RPC. Vers la fin des années 1950, le gouvernement chinois entreprend une vaste campagne de répression contre les cadres « turcs » perçus comme étant de connivence avec les dirigeants de l’ancienne RTO et avec les Russes, qualifiés à l’époque de « révisionnistes » – à un moment où les relations sino-soviétiques se sont considérablement détériorées. Ce processus s’apparente à un moyen de lutter contre l’islam mais aussi contre le christianisme et les religions chinoises : taoïstes, bouddhistes… D’avril à mai 1962, des milliers de Ouïghours et de Kazakhs se sont alors réfugiés dans les républiques soviétiques voisines d’Asie centrale. 

L’arrivée au pouvoir de Deng Xiaoping en 1978 a ouvert la voie à une relative période d’apaisement, marquée par une approche plus libérale des questions politiques, économiques et sociales en Chine. Hu Yaobang (qui sera secrétaire général du PCC entre 1980 et 1987), chargé de la réhabilitation des victimes de la Révolution culturelle, reconnaît notamment en 1980 la dureté de la politique d’intégration et se positionne en faveur d’une culture des minorités nationales et d’une formation des élites locales. Au cours de cette période, le statut spécifique attribué à chaque minorité nationale est officiellement reconnu et le développement de leurs attributs culturels fortement encouragé, avec l’établissement d’une tolérance religieuse. Les mosquées et les écoles coraniques, illégales sous Mao, sont ré-ouvertes et de nouvelles sont construites. Chaque nouvelle Constitution de la RPC reprend les formules de celle de 1949. Ainsi, dans son article 4, la Constitution de 1982 stipule : « Toutes les nationalités de la République populaire de Chine sont égales. L’Etat protège les droits et les intérêts des nationalités minoritaires ».

De l’escalade de la violence jusqu’à la « rééducation politique » et la « concentration »   

Néanmoins, les années 1990 représentent un changement considérable dans l’histoire des rapports entre l’Etat central et ses minorités. Depuis cette période et notamment suite aux émeutes dans la ville d’Aksou en 1995, tandis qu’apparaît Parti islamique du Turkestan (PIT), mouvement militaire et terroriste, d’idéologie salafiste qui revendique l’indépendance du Xinjiang, le gouvernement chinois commence à changer d’attitude. Il met en place plusieurs stratégies concernant les minorités nationales. Aussi, il conduit des campagnes de répression envers ces dernières et des politiques spécifiques de colonisation interne à l’égard des Ouïghours, au nom de ses intentions d’unification de la nation. Le gouvernement produit alors une fausse intégration de ces minorités, notamment celle des Ouïghours. Afin de maintenir leur identité culturelle, ceux-ci développent dès lors des stratégies de résistance, par les migrations et les mouvements séparatistes. 

Par ailleurs, la participation de la Chine à la « guerre contre le terrorisme », menée sous l’impulsion des Etats-Unis au lendemain des attaques du 11 septembre 2001, marque le début d’une politique ayant pour objectif la lutte contre le djihadisme et le radicalisme musulman. Néanmoins, cette disposition dépasse largement cette intention puisque, depuis cette date, Pékin n’a surtout eu de cesse d’étouffer la voix discordante des opposants ouïghours réprimés car considérés comme les ennemis du régime.

La violence à l’encontre des Ouïghours connaît alors une lente escalade depuis les années 2000 et redouble à partir de 2014. A la suite des émeutes de 2009 contre la colonisation et pour l’autonomie du Xinjiang, l’étau s’est resserré autour de ce peuple. Il y a onze ans, le 5 juillet 2009, des heurts sanglants interethniques éclatent à Ürümqi, la capitale régionale. Officiellement, ces violentes émeutes, qui ont opposé Ouïghours et Hans, ont fait 197 morts – dont 137 morts Hans et 46 Ouïghours – et 1800 blessés (7). Ce jour marque une rupture pour la communauté ouïghoure à tel point que plusieurs chercheurs parlent d’un avant et d’un après 2009. « Les relations interethniques dans le Xinjiang n’ont plus jamais été les mêmes depuis lors », remarque Adrian Zenz (8), chercheur à l’Ecole européenne de culture et de théologie de Korntal, en Allemagne. Avant d’ajouter qu’en effet « le sentiment négatif des Hans à l’égard des Ouïghours s’est considérablement accru ».

Des milliers d’entre eux ont été interpellés, un couvre-feu a été instauré, des mosquées ont été fermées. Certains ont alors rejoint le parquet islamiste du Turkestan qui appelle aux attentats contre la Chine, d’autres l’Afghanistan, le Pakistan ou encore l’Etat islamique. En 2014, une attaque au couteau dans une gare de la région du Yunnan fait 31 morts. Les Ouïghours en sont aussitôt nommés responsables. Cette attaque ainsi que d’autres attentats dans le pays ont déclenché ce que le gouvernement chinois a appelé « une guerre contre le terrorisme ». Force est de constater que l’actuelle répression est en cours depuis l’arrivée au pouvoir du nouvel homme fort de Pékin, secrétaire général du PCC depuis 2012 et président de la République populaire depuis 2013. En 2017, les ambitions de la dictature de Xi Jinping ont franchi un cap. On parle désormais de « rééducation » et de « concentration ». Arrêtée arbitrairement, une partie de la population est placée dans des camps de « rééducation politique ». D’après l’ONG Amnesty International, près de 800 000 personnes auraient été emprisonnées sans procès. Cet internement est soutenu par l’indifférence dont font preuve la plupart des dirigeants internationaux face à cette persécution.

Le grand silence des capitales du monde

Après un long black out médiatique, les journalistes évoquent de plus en plus la répression subie par les Ouïghours. En revanche, les politiques à travers le monde font largement preuve d’un silence de plomb. En Chine et dans le monde, les camps échappent à tout recadrement. Ils ne font l’objet d’aucune discussion officielle et ne sont donc pas même remis en cause. Puisque le poids stratégique et économique de la Chine n’est pas négligeable et que l’argument anti-terroriste vaut aussi beaucoup dans certains pays, et fait généralement taire les critiques.

Les pays musulmans se montrent eux aussi plutôt muets quant au sort de millions de Ouïghours et d’autres musulmans. En cause, des intérêts économiques très profonds avec la Chine. Pire : de nombreux États musulmans – de l’Algérie au Pakistan – eux-mêmes accusés d’utiliser la lutte antiterroriste pour violer les droits fondamentaux, comme l’Egypte, ont apporté leur soutien à la Chine, laissant alors des millions de musulmans se faire parquer dans des camps et être obligés de renoncer à leur foi, leur langue et leur culture. Un rapport du Congrès mondial des Ouïghours datant de septembre 2018 (9) affirme que « plus de 100 pays, dont une grande partie à majorité musulmane, étaient restés silencieux ou pire » sur la question. Le rapport accuse l’Egypte d’avoir été complice, en 2017, d’abus envers le peuple ouïghour. De nombreux Ouïghours ont effectivement fait l’objet d’arrestations arbitraires au sein de l’Université religieuse Al-Azhar du Caire.

Même la Turquie, qui avait qualifié en février 2019 le traitement de la communauté ouïghoure par la Chine de « honte pour l’humanité » (10), s’est rétractée en juillet 2019 alors que le président Erdogan affirmait lors d’une visite officielle en Chine que les gens vivaient « heureux » au Xinjiang. Ainsi, « pas un seul gouvernement d’un pays membre de l’Organisation de la coopération islamique n’a explicitement interpellé la Chine pour ses abus choquants envers les musulmans », évoque  Human Rights Watch dans son rapport publié le 8 novembre 2018 (11). L’esprit marchand et le ménagement des liens avec Pékin semblent dès lors l’emporter sur le panislamisme. La plupart des capitales manifestent un silence assourdissant sur la question ouïghoure. En France, après des années de silence, Emmanuel Macron, a pour la première fois dénoncé les répressions au Xinjiang, il y a un mois. L’inaction internationale prouve néanmoins que la Chine est chaque fois plus puissante et peut facilement jouer de son influence diplomatique. Forte de ses prouesses économiques, elle prétend au rôle de puissance hégémonique respectée. Y parvenir suppose avant tout l’abandon des politiques répressives accablantes et le respect des droits des minorités et de l’Homme. 

Malgré la tentative du gouvernement chinois de donner un fondement légal aux camps d’internement qu’il met en place, il opère actuellement le plus grand internement de masse d’une minorité dans le monde. Dans un objectif clair de sinisation, la Chine éradique la mémoire d’un peuple en faisant totalement disparaître sa culture. Pékin fait régner la peur pour imposer le silence. Il nous revient à tous, à notre échelle, d’élever nos voix concernant la répression ouïghoure qui, exposée au grand jour, ne peut plus être exécutée en toute impunité dans un silence de plomb.

(1) « Sterilization, IUDs and mandatory birth control, the CCP’s campaign to suppress Uyghur birthrates in Xinjiang », The Jamestown Foundation.

Une enquête de l’agence Associated Press relaie l’étude du chercheur Adrian Zenz : https://apnews.com/269b3de1af34e17c1941a514f78d764c

(2)https://www.huffingtonpost.fr/entry/un-ouïghour-détenu-en-chine-réussit-à-se-filmer-en-detention-des-images-rares_fr_5f2a6d85c5b68fbfc88994e9

(3)https://www.liberation.fr/planete/2020/07/20/on-m-a-fait-m-allonger-et-ecarter-les-jambes-et-on-m-a-introduit-un-sterilet_1794798

(4)https://twitter.com/Pdog119/status/1283359233866637314

(5) State of the World’s Minorities 2008, Minority Rights Group, février 2008, www.minorityrights.org.

(6)http://www.gov.cn/test/2013-04/07/content_2371589.htm

(7)https://www.theguardian.com/world/2009/jul/30/china-denies-leader-claim-uighur

(8)https://www.liberation.fr/planete/2019/07/05/chine-les-emeutes-du-xinjiang-en-2009-un-tournant-pour-les-ouighours_1738153

(9)https://www.hrw.org/fr/news/2018/09/09/chine-répression-massive-dans-une-région-majorité-musulmane

(10)https://www.hrw.org/fr/news/2019/07/17/chine-des-pays-majorite-musulmane-ignorent-les-abus-commis-au-xinjiang