Victime d’une désertion des jeunes ainsi que du vide dû au confinement forcé de la population française lors de la crise sanitaire liée à la Covid-19, les salles obscures font face à un défi majeur : celui de se réinventer pour attirer de nouveaux adeptes.

Photo : Jasin Boland – © 2019 Disney Entreprises, Inc. All Rights Reserved.

Le coup de poker de la firme aux grandes oreilles

Alors que le président du CNC voit dans les salles obscures « un enjeu de culture majeur », la décision de Disney d’annuler la sortie au cinéma de son dernier blockbuster Mulan sonne comme un véritable coup de massue pour le secteur du 7ème art. Après avoir reporté à trois reprises la sortie du film initialement prévue le 27 mars en France, Disney a finalement décidé le 4 août d’annuler sa sortie dans les cinémas. Le remake en prise de vues réelles (live action) du film d’animation Mulan est en fin de compte uniquement disponible depuis le 4 septembre 2020 sur la toute nouvelle plateforme des studios de Mickey : Disney +, pour la modique somme de 29,99 dollars en plus de l’abonnement mensuel à 5,99 dollars. Une démarche qui ne concerne pas le public français qui disposera gratuitement du film sur la plateforme, dès le 4 décembre prochain. Le reste des abonnés mondiaux à Disney + devront en revanche bel et bien payer le film, ou bien attendre décembre pour le visionner gratuitement. 

Disney a cependant annoncé que le film sortira en salle dans certains pays où Disney + n’est pas encore disponible, comme en Chine. Cette décision n’intervient pas par hasard puisque Disney a déjà perdu 5 milliards de dollars avec la crise liée au SARS-CoV-2, notamment en raison de la fermeture de ses parcs Disneyland. De plus, les reports de sorties coûtent chers. Ils nécessitent la mise en place de nouvelles campagnes marketing, qui représentent un budget de 100 millions de dollars supplémentaires pour un film comme Mulan, soit la moitié du coût de sa production.

Finalement, en prenant cette décision, Disney cherche non seulement à combler les pertes financières enregistrées ces derniers mois, mais aussi à tester une toute nouvelle offre payante sur sa nouvelle-née Disney +. En souhaitant diffuser son film Mulan uniquement sur sa propre plateforme de streaming, la firme s’assure directement l’ensemble des recettes, sans passer par d’autres entités. Elle efface ainsi tout intermédiaire et espère donner un coup de boost à son offre SVOD, déjà en pleine croissance avec 60,5 millions d’abonnés – objectif initialement fixé pour 2024. Et alors même que Mulan est disponible au prix de 29,99 dollars, Disney s’assure d’importantes recettes, le prix moyen d’une place de cinéma aux USA étant de 12 dollars (10,19€). D’autant que les films Disney attirent en grande partie des familles dans les salles de cinéma. Admettons qu’une famille de quatre personnes aillent voir le film en salle, cela représente déjà un budget de 48 dollars, sans compter le déplacement et les extras (boissons, friandises, 3D, 4DX, IMAX). Force est de constater que le pari de Disney, offrant la possibilité de voir son film directement depuis votre salon, ne semble pas si incertain, et risque de se reproduire à l’avenir.  Face à cette décision, il est évident que l’offre pléthorique proposée par les différentes plateformes de streaming représente une avancée dans l’accès à la culture. Pourtant, en tant que jeune, je souhaite insister sur l’importance de protéger l’essence même du cinéma et le pilier de cette industrie, c’est-à-dire les salles obscures. Conserver ces dernières, c’est protéger des milliers d’emplois en France. La fermeture des salles de cinéma, liée à la crise sanitaire, a entraîné d’importantes pertes financières pour les exploitants. Dans ce contexte déjà difficile pour ces derniers, la décision de Disney a provoqué la colère de petits exploitants qui espéraient profiter de l’enthousiasme créé par le tout dernier blockbuster de la firme aux grandes oreilles. Cette lueur d’espoir s’est éteinte d’un seul coup, alors même que la promotion du film avec l’installation de cartons publicitaires et la diffusion d’une bande-annonce avait déjà été faite par les exploitants. Tout compte fait, ces derniers ont le sentiment d’avoir nourri l’ogre qui va les manger ensuite. Gérard Lemoine, un gérant de cinéma dans l’Essonne, a d’ailleurs détruit un totem publicitaire pour Mulan à coup de batte de baseball, à la suite de la décision de Disney. Selon ce dernier, les exploitants de salles de cinéma perdent la « possibilité de proposer à leur public un film attendu qui aurait permis de rattraper les dures semaines passées. »

Ainsi, Disney a annoncé ces dernières semaines que Mulan sortirait gratuitement en France, le 4 décembre 2020 sur Disney +. 

Un moment charnière pour l’avenir des salles obscures

Comme indiqué plus tôt, les plateformes de streaming démocratisent l’accès à l’offre culturelle. Leur offre variée, couvrant un large panel de goûts et genres cinématographiques, à un prix relativement abordable, est une aubaine pour tout individu. Cependant, derrière cette avancée en matière d’accès à la culture, se trouve en réalité un risque majeur pour des acteurs phares du secteur cinématographique, c’est à dire les exploitants de salles. En effet, à l’heure où les jeunes vont de moins en moins au cinéma, les plateformes de streaming représentent, pour eux, un concurrent dangereux. Ce danger s’est avéré bien réel ces derniers temps avec l’affaire Universal-AMC. En effet, à l’occasion du confinement et de la fermeture des salles de cinéma, Universal avait directement mis en streaming son nouveau film d’animation Trolls 2 au prix de 19,99 dollars. Le célèbre studio hollywoodien avait ainsi récolté 95 millions de dollars de recette en 19 jours rien qu’en Amérique du Nord. De quoi réjouir le PDG d’Universal, Jeff Shell, qui a mis le feu aux poudres en annonçant que les films Universal sortiront désormais à la fois en salles et en streaming. Cette déclaration tonitruante avait été très mal perçue par la plus grande chaîne de salles de cinéma aux Etats-Unis, AMC, qui s’était empressé de déclarer le boycott des futurs films Universal. Ces représailles signifiaient donc ne pas diffuser des films comme Fast & Furious 9 ou Jurassic World : Dominion, et représentaient une immense perte financière pour les deux acteurs. Au-delà même de cela, notre expérience solitaire devant notre écran d’ordinateur, de télévision ou de smartphone n’est pas digne de remplacer pour toujours l’expérience collective de la salle. En tout cas, il faut y veiller, car ne pas diffuser un film en salles, c’est remettre en question sa nature cinématographique. L’espoir réside donc maintenant dans le fait que les salles obscures resteront indétrônables dans le cœur des cinéphiles.

Photo : Jasin Boland – © 2019 Disney Entreprises, Inc. All Rights Reserved.

Le 28 juillet, AMC et les studios Universal se sont entendus sur un accord réduisant le délai minimum entre la sortie en salles d’un film et sa sortie au format numérique, de 90 jours en temps normal à 17 jours. Cet accord vient ainsi bousculer la chronologie des médias aux Etats-Unis. Néanmoins, peut-on croire à un modèle économique profitant aux deux acteurs et mêlant les revenus de la SVOD et ceux de la distribution en salles ? La SVOD a-t-elle pour destinée de tuer le cinéma ou bien va-t-elle trouver sa place dans cet écosystème, sans écraser les salles obscures ? Là encore, l’accord entre AMC et Universal Studios réduisant le délai à 17 jours, risque d’avoir des retombées sur les salles de cinéma françaises. En effet, étant donné qu’un film américain sort généralement plusieurs semaines avant aux Etats-Unis, celui-ci sera déjà disponible en ligne lorsque les salles de cinéma françaises et européennes diffuseront le film en question. Ainsi, le risque de baisse accentuée de la fréquentation des salles de cinéma pose un problème en matière d’accès à la culture. Pour beaucoup d’exploitants, l’innovation (3D, 4D, IMAX, les concerts rediffusés au cinéma, etc.) apparaît comme la solution pour attirer de nouvelles personnes en salles. Or, celle-ci crée parfois l’effet inverse en raison d’une montée des prix, rendant le cinéma moins accessible.

La conservation nécessaire d’un patrimoine culturel symbolique

Ce contexte de concurrence exacerbée entre les plateformes de streaming et les salles de cinéma impose de s’interroger sur la conservation de ce patrimoine culturel. Au-delà de la préservation de nombreux postes et de l’accès à la culture, il est question de la conservation d’un lieu symbolique. Se rendre au cinéma, ce n’est pas juste aller voir un film, c’est vivre une expérience commune de divertissement. De la même manière, nous n’allons pas à un concert dans l’unique but d’écouter de la musique, nous y allons pour vivre un instant de communion, pour être au cœur d’une ambiance irremplaçable. Je suis convaincu de l’importance culturelle et sociale des salles de cinéma. Celles-ci doivent être protégées et chéries pour les émotions partagées qu’elles offrent, pour les instants suspendus. Et enfin, car il est important de se réunir tous ensemble, quelles que soient nos origines sociales, afin de vibrer devant une même œuvre. « Le cinéma fabrique des souvenirs, la télévision fabrique de l’oubli  », disait le cinéaste Jean-Luc Godard. Les plateformes de streaming viennent standardiser une fois de plus nos goûts culturels à l’aide d’algorithmes. En effet, ces derniers risquent de nous enfermer dans une prison de verre en décelant nos goûts personnels et en ne nous proposant plus que des œuvres cinématographiques en adéquation avec ceux-ci. Cela représente un risque pour la diversité culturelle. Les algorithmes ne nous incitent pas à découvrir de nouvelles choses ou de nouveaux genre cinématographique. Il est donc d’utilité publique de préserver la diversité de l’offre cinématographique en se rendant dans les salles de cinéma, et de voir la nouvelle offre numérique comme simplement complémentaire.