De Gisèle Halimi, il restera une trace indélébile. Celle d’une femme passionnée et engagée. « [L’une de] ces personnes assez rares qui nous réveillent », décrit le philosophe et écrivain Régis Debray lors de ses obsèques, le 6 août dernier. 

Gisèle Halimi – © Marie-Lan Nguyen via Wikipédia

L’enfant obstinée devenue avocate

Rien ne prédisposait cette femme à une telle notoriété. Née en 1927 près de Tunis, la petite Zeiza Gisèle Élise Taïeb grandit dans une famille modeste où la place de la femme était invisibilisée. Edouard, son père, désirait un garçon. Il mettra plusieurs semaines à annoncer la naissance à ses proches. Fritna, sa mère, a élevé sa fille dans une logique archaïque où la femme n’a qu’un rôle : être au service de son mari et de son foyer. Une éducation qui ne correspond pas à la personnalité de l’enfant pour qui les livres et l’instruction constituent une échappatoire salvatrice : « J’avais en moi une force sauvage, une rage, je voulais me sauver », déclarait Gisèle Halimi au journal Le Monde en septembre 2019. Cette enfance oppressante a probablement joué un rôle décisif dans la construction personnelle de Gisèle Halimi : « se sauver » pour se détacher de la condition qu’on lui impose, décider de son futur et être libre. La liberté, cette notion qui reviendra dans les propos de Gisèle Halimi tout au long de sa vie, a été au coeur de ses revendications. L’émancipation de la jeune fille commence lors de son retour en France, dans les années 1940. Elle y suit des études de droit et passe le barreau en 1949 sous les yeux ébahis de son père, fier et comblé par cette réussite qui dépasse toutes ses espérances.

J’avais en moi une force sauvage, une rage, je voulais me sauver.

Gisèle Halimi

En 1956, Gisèle Taïeb épouse Paul Halimi, son premier mari, dont elle conservera le nom même après son divorce. Quelques années plus tard, elle se remarie avec Claude Faux et entame une série de procès qui marqueront la France. 

Il apparaît intéressant de relever le caractère encore marginal de ce divorce. Si Gisèle Halimi divorce en 1959, la loi sur le divorce par consentement mutuel n’intervient qu’en 1975. Elle confie à Libération, au sujet de son premier mari : « Une connerie, le coup classique, on prend quelqu’un pour s’en sortir et on se retrouve encore plus coincée. » Une nouvelle fois, la jeune femme agit contre les moeurs. Elle déclare, toujours à Libération : « Mes parents auraient rêvé que je sois Simone Veil, bien élevée avec un chignon… » 

L’avocate s’engage

Toujours attachée à sa Tunisie natale, Gisèle Halimi milite pour l’indépendance de son pays puis pour celle de l’Algérie. En septembre 1960, elle signe le Manifeste des 121 qui regroupe les noms de plusieurs intellectuels, artistes et universitaires engagés contre la guerre dans le pays. Pour autant, cette action collective est rapidement étouffée. La publication du manifeste est interdite, les signataires parfois punis. La guerre d’Algérie est un sujet tabou dans la France des années 70. « Les événements d’Algérie », ainsi nommés pour éviter le carcan du mot « guerre », apparaissent comme lointains dans la conscience populaire. L’affaire Djamila Boupacha sera le premier grand procès de Gisèle Halimi. Il la fera entrer dans la lumière. Intervenant dans un contexte politique instable où deux camps s’opposent, l’avocate s’empare quand même du dossier.

Sa cliente est accusée d’avoir posé une bombe à Alger, en septembre 1959. Dans un article du Monde de juin 1960 rédigé par Simone de Beauvoir, Djamila Boupacha relate les supplices qui lui ont été infligés depuis son arrestation. Torturée et battue par des soldats français, elle déclare : « Je hurlais et perdit connaissance pendant, je crois, deux jours. » Lors du procès, en 1961, l’éloquence de Gisèle Halimi est remarquée, mais cela ne suffit pas à éviter la condamnation à mort de l’accusée. Il est intéressant de noter que cette condamnation a été marquée par une virulente campagne médiatique, à portée internationale. Simone de Beauvoir et Gisèle Halimi s’allient pour tenter de faire libérer la militante, dont le parcours symbolise toute la violence d’une guerre que la majeure partie de la population refuse de voir. Djamila Boupacha sera finalement amnistiée et libérée en 1962 après les accords d’Evian (1). Un livre naîtra de ce procès historique : « Djamila Boupacha », coécrit par Gisèle Halimi et Simone de Beauvoir.  

Le militantisme de Gisèle Halimi ne s’arrête pas là. Elle s’engage en 1965 dans le Mouvement Démocratique Féminin, en soutien au candidat socialiste François Mitterrand. L’avocate se mobilise aussi pour la cause féministe. En 1971, elle signe le Manifeste des 343, publié dans le Nouvel Observateur. Les femmes signataires déclarent toutes avoir avorté ou aidé à un avortement, risquant ainsi la prison. Du côté de Gisèle Halimi, la signature de ce manifeste implique une possible condamnation dans son métier d’avocate. Les « 343 » sont perçues comme des décadentes, décriées et même renommées « les 343 salopes ».  Dans les années 70, les droits des femmes étaient au cœur des revendications. Là aussi, le combat de Gisèle Halimi se place dans une lignée revendicative qui va déboucher sur mai 1968. Mais ce long combat pour le droit à l’avortement est loin d’être acquis de nos jours. Si, légalement, toute femme est en droit d’avorter, la pression sociale continue d’entraver le choix des demandeuses de l’IVG. Les « contre » défendent une vie intra-utérine déjà présente à quelques jours de grossesse, considérant l’avortement comme un « meurtre ». Du côté des « pro » avortement, le collectif « Avortement en Europe » a notamment annoncé avoir interpellé les candidats aux élections européennes en 2019, réclamant une loi européenne sur le sujet. Plusieurs pays d’Europe n’ont toujours pas légalisé l’avortement. 

Une avancée notable en faveur de l’avortement

En 1972, Marie-Claire, âgée de seize ans, est jugée au tribunal de Bobigny en compagnie de sa mère. La jeune femme a été victime d’un viol et sa mère l’a aidée à avorter. Entendues par des magistrats, les deux accusées ne nient pas les faits. Hors du palais de justice, la foule scande : « Libérez Marie-Claire ! », « Nous avons toutes avorté ! » Plus qu’une affaire personnelle, le procès de Bobigny se place dans la lignée des revendications de mai 1968 : être libre de son corps et de ses choix. Gisèle Halimi, l’avocate des deux femmes, réussit à faire relaxer Marie-Claire. La mère de la jeune fille est en revanche condamnée mais dispensée de peine. Ce procès hors-norme conduira, en 1975, à la loi Veil autorisant l’avortement.

Mais pour l’avocate, comme pour les féministes, le combat commence à peine. Elles n’ont qu’un but : que le viol ne soit plus un délit. Combat que Gisèle Halimi gagnera à la suite du procès de deux jeunes femmes violées en 1974. Lequel conduira à la loi de 1980 sur la reconnaissance du viol comme un crime. L’avocate avait alors été injuriée et menacée à la sortie du tribunal, mais sa détermination ne faiblit pas. Cette question litigieuse est toujours d’actualité : comment rendre justice aux femmes violées, et comment faire changer les mentalités ? Difficile de parler mais difficile aussi de ne pas être jugée. En 2020, encore, il est aisé d’invoquer la tenue jugée « provocante » d’une femme agressée sexuellement plutôt que d’accuser le mis-en-cause. En France, en 2017, moins de 2% des affaires de viol aboutissaient à une condamnation à la cour d’assises. 

Une femme aux multiples facettes

D’abord députée de l’Isère, Gisèle Halimi devient ambassadrice de France à l’UNESCO de 1985 à 1986. Mais elle ne tarde pas à revenir à son métier de coeur ; elle est avocate et le restera. Tout en plaidant à la cour d’assises, elle se consacre à l’écriture. Elle publie une quinzaine de livres entre 1988 et 2011. Souvent intimes, à l’image du Lait de l’oranger (1988) ou d’Histoire d’une passion (2011), ses oeuvres analysent ses rapports particuliers avec sa mère, son tempérament fougueux et sa rébellion contre les carcans qui lui étaient imposés. L’occasion, aussi, de revenir sur sa condition de femme, pièce maîtresse de son combat. Grande amie de Simone Veil et de Simone de Beauvoir, Gisèle Halimi a su rejoindre le rang des féministes qui ont marqué le XXème siècle. C‘est après une vie remplie de combats qu’elle s’est éteinte le 28 juillet à l’âge de 94 ans.. « Gisèle Halimi au Panthéon » scandait la foule venue rendre un dernier hommage à l’avocate lors de ses obsèques à Paris, le 6 août dernier. Rendre hommage à cette défenseuse des droits des femmes, c’est surtout poursuivre son combat, et l’ancrer dans la durée. Mouvement Mee Too, #Balance ton porc… Autant d’initiatives fortes qui montrent que la parole peut se libérer. Que le viol, comme le défendait Gisèle Halimi, n’est jamais excusable. Mais le chemin vers l’égalité est encore long. Plusieurs égéries du féminisme moderne s’insurgent contre le sexisme, notamment par le biais de chansons. La chanteuse Angèle, dans « Balance ton quoi », livre une interprétation personnelle des relations hommes-femmes : « 2018 j’sais pas c’qui t’faut / mais je suis plus qu’un animal ».

(1) Accords d’Evian : accords conclus au terme de négociations entre la France et l’Algérie pour mettre fin à la guerre.