Dans une interview accordée à L’Alter Ego, Jérémy, militant écolo, nous propose de soulever une question encore trop peu abordée dans l’espace publico-médiatique français : la sous-représentation des personnes racisées – personnes soumises, du fait de certaines caractéristiques comme la couleur de peau, au racisme – au sein des mouvements pour le climat, dont les membres sont majoritairement blanc.he.s et issu.e.s de milieux favorisés. Cela l’a notamment conduit à réfléchir à des alternatives au système actuel. Plongée au coeur d’une pensée nouvelle.

Jérémy

Qui es-tu ?

Jérémy : « Je m’appelle Jeremy, j’ai 27 ans et je suis activiste écologique et décolonial. Je ne suis pas rattaché à un collectif en particulier mais j’oeuvre avec beaucoup de mouvements écologiques, à l’instar de Youth for Climate. J’ai un compte Instagram au sein duquel j’essaie de faire de la pédagogie sur certains sujets. »

Les personnes racisées sont invisibilisées dans la lutte écologique.

jérémy

Explique-nous pourquoi l’écologie n’est pas décolonisée et pourquoi il faut la décoloniser.

Jérémy : « En France, le mouvement écologiste n’a pas encore décolonisé sa pensée, et ce, pour plusieurs raisons. Les personnes racisées sont invisibilisées dans la lutte écologique. Or, ces personnes-là sont les premières victimes de la crise écologique, que ce soit en France hexagonale ou aux Antilles, avec le scandale du chlordécone. Ici, en France, les métiers les plus exposés aux produits chimiques emploient des personnes racisées. Même chose concernant l’aménagement du territoire. Là où l’on trouve des décharges de produits toxiques, on a plus tendance à y voir des quartiers populaires. C’est tout un écosystème qui tient sur un racisme environnemental. Et pourtant, on est obligé de se battre pour être pris en compte dans la lutte écologique. Par exemple, dans le mouvement antinucléaire, les questions coloniales n’ont jamais été posées. Pourtant, les essais nucléaires se sont faits dans les colonies françaises, dans les déserts algériens, au large du Pacifique… »

Quelle est l’implication de l’État français dans ce système colonial encore apparent ?

Jérémy : « Si l’on pense aux administrations qui oeuvrent en Martinique, ce sont des personnels français qui sont envoyés. Ce sont des policiers français, dits « gardes mobiles », c’est-à-dire formés à la répression, qui sont mis à disposition de la Martinique. Les Békés, les descendants des colons qui vivent en Martinique, ont le monopole économique, politique et médiatique sur le territoire et la mainmise sur le système de production. La culture de la banane qui y est pratiquée n’est même pas réalisée pour nourrir les Martiniquais mais pour la France Métropolitaine. Le peuple martiniquais est obligé d’importer des denrées alimentaires. Il y a des problèmes d’eau, de terres contaminées à cause du chlordécone, un scandale dont se rend complice l’État français, puisqu’il est au courant. »

Pourrais-tu nous éclairer sur le scandale du chlordécone, en Guadeloupe et en Martinique ?

Jérémy : « Le chlordécone est un pesticide qui est utilisé pour lutter contre le charançon [insecte ravageur qui se déploie notamment dans les plantations de banane]. En 1976, un scandale a éclaté aux États-Unis, montrant l’extrême toxicité du chlordécone. Dans les deux ans qui l’ont suivi, ils ont décidé d’interdire la molécule. Mais les Békés ont choisi de racheter le brevet de cette molécule, pourtant déclarée cancérogène. Des entreprises l’ont faite produire et l’État français a continué d’autoriser son usage. Il y a eu une commission d’enquête parlementaire au sujet des responsabilités du chlordécone. [Cet agent] a été autorisé pendant 17 ans en France et pendant ces 17 années-là, aucune archive du ministère de l’Agriculture n’est disponible sur l’affaire du chlordécone. L’État cache quelque chose. Cela a été interdit en France hexagonale en 1990 et a continué d’être utilisé jusqu’en 1993 en Martinique. On soupçonne même l’État de permettre aux entreprises békés d’importer ces types de produits puisque, en 1994, on retrouve des traces d’exonération d’impôts de l’Etat sur une importation de chlordécone. Donc, si l’État exonère les impôts, c’est qu’il est au courant. »

S’il y a une urgence, il faut faire preuve de radicalité. Sauf que l’on est jamais aussi radical que lorsque l’on est directement oppressé, victime de cette situation. Or, les personnes racisées sont les premières victimes de la crise écologique.

Jérémy

Comment inclure les personnes exclues aux mouvements de lutte contre le réchauffement climatique ?

Jérémy : « C’est là tout l’enjeu. Il y a urgence écologique. Et s’il y a une urgence, il faut faire preuve de radicalité. Sauf que l’on est jamais aussi radical que lorsque l’on est directement oppressé, victime de cette situation. Or, les personnes racisées sont les premières victimes de la crise écologique. Donc si l’on ne les met pas en avant de la lutte, si l’on ne leur donne pas la parole pour raconter leur vécu et définir les tactiques militantes, on n’y arrivera pas. Si l’on a un mouvement blanc, bourgeois, etc., on n’ira pas au bout. La preuve en est : le scandale du chlordécone existe depuis 20, 30 ans et personne n’en parle alors que 95 % des Martiniquais sont touchés. C’est vérifiable partout dans le monde. Quand l’on fait partie des populations les plus vulnérables, du fait du racisme environnemental, forcément, on sera plus à même de savoir comment lutter contre ce système-là. »

Tu emploies le terme « radicalité », ce qui signifie « prendre le problème à sa racine ». Souvent, on assimile radicalité et violence : quelle place donner à la violence dans ce combat ?

Jérémy : « Qui exerce la violence ? Est-ce que le système actuel n’est-il pas déjà violent envers les populations et en particulier envers les populations racisées ? Quand l’on voit de simples manifestations, ça finit en répression. C’est drôle que l’opinion publique en général s’insurge de voir une violence de résistance mais ne s’insurge pas de la violence de l’État, de la justice ou du racisme. Il faut une complémentarité des tactiques, c’est-à-dire à la fois user de la violence et de la non-violence. Malheureusement, parfois, la violence est nécessaire. Il ne faut pas s’enfermer dans des dogmes de non-violence. Par exemple, [des activistes] veulent bloquer un site de construction nucléaire. [Ils] font un sit-in et cela produit des effets. Mais imaginons un instant un collectif de personnes noires faisant un sit-in sur un site nucléaire. Cela produira-t-il des effets ? Je ne pense pas. C’est un privilège de faire usage de la non-violence. Si nos ascendants esclaves avaient usé de la non-violence, je pense que la situation n’aurait pas changé aujourd’hui. »

Je pense qu’il faut revenir à l’échelon local, à la plus petite échelle de décision, où l’on voit les changements à l’oeil humain.

Jérémy

Dans tes posts Instagram, tu revendiques aussi l’éventualité d’une société sans État. S’il fallait sortir du capitalisme, auquel l’État est intriqué, quelles alternatives à ce système proposerais-tu ?

Jérémy : « Une société sans État, ça bouscule toujours un peu les imaginaires. On a l’impression que c’est un monde sans foi ni loi où règne la loi du plus fort. Aujourd’hui, c’est déjà la loi du plus fort qui règne. Cela suppose de comprendre les mécanismes qui doivent nous pousser à sortir de ce modèle-là. Ce dernier [en France] est extrêmement centralisé et impose des décisions uniformes à un territoire gigantesque, avec une grande diversité démographique et sociale.

Aussi, on a un modèle de démocratie représentative construit de manière profondément immature, qui est le vote à deux tours. Or, celui-ci n’apporte pas satisfaction parce que la plupart des gens vote par défaut ou est exclue du vote par choix ou par négation de ses droits. Donc, se pose la question de la possibilité d’une société sans État.

Je pense qu’il faut revenir à l’échelon local, à la plus petite échelle de décision, où l’on voit les changements à l’oeil humain. Par exemple, si je suis agriculteur dans ma communauté et que mon voisin pollue l’eau qui sert à irriguer mon champ, je suis en mesure d’aller le voir et d’agir directement. Ce système nous rend dépendant d’un État hyperpuissant, dans lequel les gouvernés ne sont pas égaux aux gouvernants, ce qui crée des dérives. »

Tu t’engages également sur le front de l’antiracisme et l’une de tes dernières prises de position apparaît comme très controversée, celle de l’abolition de l’institution du maintien de l’ordre. Pourrais-tu nous en dire plus là-dessus ?

Jérémy : « C’est un peu la même chose que la disparition de l’État. L’utilité de la police dans cette société doit être remise en question. D’abord, si l’on accepte de dire que l’on est dans une société profondément raciste, il n’y a pas de raison que la police y échappe. Celui qui rentre dans la police, alors qu’il n’est pas forcément raciste, va le devenir parce qu’il y a des pratiques qui orientent la manière dont on exerce le monopole de la violence, vers certains profils notamment. Les personnes racisées sont les premières victimes des violences policières. Ça se retrouve à travers des peines plus longues pour des faits équivalents. Est-ce que la police empêche les crimes d’advenir ? Manifestement, non, sinon, il n’y aurait pas de prisons. Est-ce que la police a besoin d’être systématiquement armée sur ses interventions ? La plupart du temps, non. Elle intervient après des faits où il n’y a pas besoin d’être armé.

La critique récurrente que l’on me fait est le cas des interventions terroristes. Dans ce cas-là, ce sont des groupes d’intervention spécialisés [qui interviennent]. Depuis 1977, 676 personnes ont été abattues par la police. Sur ces personnes, 3,2 % l’ont été dans le cadre d’une intervention terroriste. Cela ne nécessite pas le port d’arme quotidien de la part d’une police du quotidien à même de tuer à n’importe quel moment.

Déjà, voyons ce qui remplit nos prisons. Près de 50 % des personnes incarcérées ne le sont pas pour des faits de violence, c’est-à dire que ce sont soit des vols, soit des infractions routières ou soit du trafic de stupéfiants. Pour ces choses-là, il n’y a pas forcément besoin de porter une arme. Ensuite, regardons les profils sociologiques qui composent nos prisons. 8 hommes détenus sur 10 et plus de 7 femmes détenues sur 10 présentent au moins un trouble psychiatrique. Plus de la moitié de ces personnes est également sans emploi avant l’incarcération. 44 % d’entre-elles sont sans diplôme. On a une police, une prison et, en définitive, une justice, qui criminalise la pauvreté et les gens différents. On enferme ces gens en espérant qu’ils en sortent totalement guéris, sans aucune haine de l’Etat qui les a enfermés loin de leur famille, dans des conditions abominables. Parfois, on les force à travailler sans contrat de travail, sans congés payés, sans protection sociale, entre 2 et 3 euros de l’heure contre 10 euros de l’heure pour le SMIC. C’est une forme d’esclavagisme qui se reproduit dans les prisons. »

Quelles seraient les alternatives à cette police-là ?

Jérémy : « Si l’on considère que 80 % des gens incarcérés le sont pour des causes sociales, telles que les inégalités, le manque d’accès au logement, à la santé ou à l’éducation, il faudrait peut-être se poser la question de résorber ces inégalités plutôt que de les faire perdurer et ouvrir de nouvelles prisons. Si l’on estime que les violeurs et les tueurs doivent aller en prison, cela ne concerne que 20 % des incarcérés, ce qui fait beaucoup de prisons que l’on pourrait fermer, surtout que l’on est en surpopulation carcérale un peu partout en France. C’est là que l’on voit que la prison est une structure profondément liée au système capitaliste qui entretient les inégalités, la pauvreté et l’exclusion sociale. On est dans un système qui exerce une violence auprès de celles et ceux qui ne réussissent pas.

Aux États-Unis, où la question de l’abolition de la police et de la prison est beaucoup plus avancée qu’en France, [est donnée] une série de numéros de téléphone à appeler dans telle ou telle situation au lieu d’appeler la police. Ce sont les urgences psychiatriques, la protection civile, la Croix-Rouge, les centres d’hébergement d’urgence… Cela résout 60 % des cas où l’on ne devrait pas appeler la police, qui est susceptible soit d’incarcérer des gens pour de mauvaises raisons, soit d’exercer des violences ou soit de commettre des meurtres. »

Enfin, comment vois-tu le « monde d’après » ?

Jérémy : « Revenir à l’échelon local. Lorsque l’on se connaît, les mécanismes du racisme sont beaucoup plus difficiles à mettre en place. On connaît son voisin, on dépend de lui parce que lui, produit telle chose et que nous, on produit telle chose. Aujourd’hui, on a des structures qui sont nationales, supranationales et des échelons très distendus entre les gens qui font société ensemble.

Revenir aussi à la prise de décision collective, en assemblées. Ne pas déléguer son pouvoir de choisir, en votant, à des personnes issues d’une classe élitiste qui reproduisent inlassablement les schémas classistes, racistes, colonialistes. On se pose toujours la question de voter à gauche ou à droite mais, au fond, peu importe. Que ce soit à gauche ou à droite, il y a toujours un État qui exercera la répression policière, qui entrera en guerre, etc.

Ainsi, l’activiste nous dépeint un futur écologiste et sociétal radicalement différent de celui incarné aujourd’hui. L’occasion de repenser dès maintenant nos acquis, pour mieux envisager demain. »