En ce mardi 16 juin, les mines sont graves parmi les protagonistes des quelques 250 rassemblements de soignants en France, dont le principal est arrivé aux Invalides dans les heurts et le chaos. 18 000 personnes marchant ensemble dans les rues de la capitale, incarnant toute la colère de l’hôpital public. Ces rassemblements qui surviennent en pleine période de « l’après-coronavirus » révèlent un mouvement de contestation massif à l’intérieur de la métropole comme dans les départements d’Outre-Mer. Six mois après le plan Buzyn (1), rien n’a changé. Alors que le pays vient de traverser l’une des crises sanitaires les plus éprouvantes de son histoire, les soignants réclament à corps et à cri davantage de moyens dans des services pour la plupart saturés et sous-tension. Olivier Véran, ministre des Solidarités et de la Santé, a lancé le « Ségur de la Santé » dans l’optique de recueillir les revendications du personnel. Qualifiée « d’avancée historique » par le ministre, de « goutte d’eau » par plusieurs syndicats lors de l’annonce de cette opération,  le Ségur de la Santé a permis de libérer une enveloppe de 8,1 milliards d’euros annuels pour les métiers du médical et du paramédical. Une décision très attendue par les personnels de santé qui intervient après des mois d’errance collective au sein du système de santé.

Illustration © Louise Bur pour l’Alter Ego / APJ

La crise sanitaire, ou le réveil douloureux d’un hôpital en détresse

La crise du coronavirus a, plus que jamais révélé les failles d’un système qui s’enlise. Fermeture d’établissements, de services, manque de lits et de moyens, la liste est longue. Parmi les services les plus saturés, les urgences sont en première ligne. Ce médecin urgentiste témoigne pour le Point : « les urgences, c’est le McDo de la médecine ». 80% des patients se présentent avec un simple ressenti, une inquiétude ou une demande. « La moitié d’entre-eux ne devrait même pas être là ». Le constat, lui, reste sans appel : les gardes s’enchaînent, les soignants sont sous-tension et le manque de lits est criant. Beaucoup de patients attendent un transfert, allongés dans un brancard en plein couloir. Même scénario du côté de la psychiatrie. Cette jeune interne témoigne, alors que son service se relève péniblement de la crise : « un autre drame se joue, plus discret ». Confinés dans des chambres d’isolement sans motif concret, les patients doivent parfois attendre plusieurs semaines avant de bénéficier de produits de première nécessité. Mais le problème est plus global : le confinement a mis en difficulté nombre de patients suivis en thérapie, pour qui l’enfermement a aggravé les symptômes. Si les consultations à distance ont pu être rapidement mises en place, « on creuse moins et donc il va falloir repartir peut-être pas à zéro je l’espère mais bien loin en arrière » déplore Delphine Glachant, psychiatre dans le Val de Marne.

Les urgences, c’est le McDo de la médecine.

témoignage d’un médecin dans le point

Les professionnels de santé redoutaient la « vague psychiatrique » de l’après-confinement avec une hausse drastique des admissions dans les différents services, vague qui semble pour le moment contenue selon Catherine Boiteux, psychiatre au GHU Paris. 

Qu’il s’agisse de la psychiatrie, des urgences ou plus généralement de l’hôpital, il demeure une colère légitime au sein du corps médical avec un sentiment d’abandon, par manque de moyens et de possibilités. Les récentes mesures prises lors du Ségur de la Santé constituent une avancée sans précédent sur le plan économique, avec près de 8,2 milliards d’euros qui seront débloqués chaque année pour « remettre à flot l’hôpital public ». 

« Au lieu des applaudissements, offrez-nous un salaire décent »

La principale revendication demeurait axée sur le salaire des infirmiers et des aides-soignants. En moyenne, on estime qu’une infirmière est payée 6% de moins qu’un travailleur français, avec un salaire net inférieur de 300 euros à celui des autres soignants européens. Les aides soignants, de même, demandent plus de considération : « l’hôpital ne tourne pas qu’avec des médecins » déclare une d’entre-elles. Alors, que reste-t-il des hôpitaux publics ? Et comment permettre à ce système de santé, demeurant soi-dit en passant l’un des plus accessibles du monde, de se relever et d’éviter l’implosion ? Les rassemblements du 16 juin ont vu naître de nouveaux slogans, portés à bout de bras sur des pancartes de bois et de carton : « Au lieu des applaudissements, offrez-nous un salaire décent ». Pendant 2 mois, du 17 mars au 11 mai, nous avons applaudi chaque soir à 20h. Mais au fond n’était-ce pas, comme toute chose, un mouvement spontané décidé à disparaître comme il était venu ? La suite l’a démontré. Il est aisé de remarquer cette tendance du « tout feu tout flamme ». Bien sûr qu’il fallait applaudir, c’était mérité et nécessaire. Mais aujourd’hui, qui se souvient des moments d’union à nos balcons, union qui peu à peu s’est dissipée ? Nous retenons essentiellement ce qui se passe dans l’instant. Aujourd’hui on blâme la police ; on détruit des statues chargées d’histoire en refaisant, justement, cette Histoire. Mais demain, dans une semaine, un mois, ce sera oublié. Pourquoi, dans ce contexte, les soignants n’ont-ils pas été conviés au traditionnel défilé du 14 juillet ? Cette journée artificielle face à l’année écoulée aurait, peut-être, mérité d’être repensée. Avec d’autres intervenants, d’autres valeurs partagées. Ainsi, la « prime covid » destinée aux soignants des zones les plus touchées par l’épidémie aurait eu plus de sens. « Nous sommes en guerre » déclarait Emmanuel Macron lors d’une allocution télévisée. Et cette guerre si particulière a vu intervenir des hommes et des femmes dévoués, qui tombent peu à peu dans l’oubli. Comme nous oublions peu à peu le coronavirus et parlons de nos vacances, « d’après », alors que la Guyane se trouve en stade 3 et qu’en métropole, comme ailleurs, le Covid circule toujours. Les mouvements spontanés sont bénéfiques et admirables. Ils montrent que nous pouvons trouver une cohésion et avancer ensemble main dans la main, sans distinction. Reste pourtant à les ancrer dans la durée. Le ministère des Solidarités et de la Santé s’est à ce titre défendu dans un communiqué : « vous ne pouvez pas réformer un système en cinq semaines ». Mais les promesses s’accumulent, la colère grandit, et force est de constater que l’hôpital sera dans l’incapacité de gérer une nouvelle vague massive du coronavirus. C’est dans ce contexte que les nouvelles mesures pour l’augmentation des salaires ont été accueillies à l’issue du Ségur de la Santé. Un accueil positif pour les professionnels de santé hospitaliers qui saluent ces avancées budgétaires et d’organisation. Mais les professionnels de santé libéraux se disent, quant à eux, les « oubliés » d’un Ségur de la Santé qui est devenu « le Ségur de l’hôpital ». Un « contre-Ségur » a même été lancé dans l’espoir d’obtenir également des avancées concrètes. 

Ainsi, 7,6 milliards d’euros vont être débloqués d’ici à 2021 pour la rémunération des métiers du paramédical, avec une possible revalorisation des heures supplémentaires. Pour les médecins hospitaliers, environ 450 millions d’euros sont d’ores et déjà réservés. De même, une part du budget sera consacrée aux internes et étudiants en médecine. 

MANIFESTATIONS DES SOIGNANTS À NANTES / Clément Gerbaud / APJ / Hans Lucas

Vers un nouveau chapitre dans les études de médecine ? 

Dans une telle période, le temps est à la remise en question. Et concernant les étudiants en médecine, force est de constater que le fameux « numerus clausus » imposé en première année a empêché de futurs médecins de se réaliser, et ainsi de palier à la crise des hôpitaux. « Une place en moins, un médecin en moins », phrase significative qui mérite d’être débattue. Vocations refoulées, études éprouvantes et stress quotidien ; en prenant en compte le fait qu’un médecin sur deux, en France, se trouve en situation de « burn-out », peut-être serait-il temps de réfléchir à la nécessité de remettre sur pied ce système essentiel. Cette remise en question se fait de plus en plus pressante, et ce, d’autant plus depuis la crise connue depuis le début de l’année. Réfléchir à un renouveau dans ce domaine semble donc être devenu inéluctable.

Entre contestation et soulagement, le Ségur de la Santé a instigué un dialogue entre le gouvernement et les hôpitaux. Il faut à présent souhaiter que les actes se pérennisent et que la reconnaissance envers les professionnels de santé ne s’estompe pas.  Comment ne pas reprendre, ainsi, comme un refrain, la phrase du si populaire Jean-Jacques Goldman lors d’une rare apparition publique : « ils sauvent des vies. MERCI » ?  

Plan Buzyn : annonce de mesures radicales visant à aider les hôpitaux (reprise d’une partie de la dette par l’Etat, primes, rallonge budgétaire)