Le 3 Juin, dans un contexte international de dénonciation des violences policières, le collectif Vérité pour Adama Traoré réunissait plusieurs milliers de personnes devant le tribunal de grande instance de Paris, ainsi que dans plusieurs autres villes de France. Ce rassemblement était le plus gros événement antiraciste depuis la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983. Une nouvelle manifestation a réuni encore plus de monde (entre 15 000 personnes d’après la police et 120 000 d’après les organisateurs) 10 jours plus tard. Mais alors que les pensées antiracistes semblaient enfin prendre de l’essor, d’autres rassemblements, organisés cette fois-ci par la police, sont apparus dans les jours et les semaines qui ont suivi.

Gardiens de l’ordre ou forces de la paix © Lola loubet / APJ / Hans Lucas

On n’oublie pas, on ne pardonne pas

Le 19 juillet 2016, Adama Traoré meurt dans une gendarmerie du Val-d’Oise. Le 25 mai 2020, George Floyd meurt sous le genou d’un policier, et son agonie est filmée et diffusée sur les réseaux sociaux. L’indignation est mondiale et la révolte gronde. Le 3 juin 2020, Assa Traoré et le Comité Vérité pour Adama appellent les français-es à se rassembler devant le tribunal de grande instance de Paris, alors qu’une nouvelle expertise médicale dédouane les policiers de toute responsabilité dans la mort de son frère. Plusieurs dizaines de milliers de personnes, la plupart jeunes et racisé-es, répondent présentes. Une autre manifestation antiraciste est organisée le 13 juin, avec le même succès.

La démonstration de force est éclatante. Le mot d’ordre est simple : la police en tant qu’institution est raciste, les violences policières détruisent des vies, et les responsables restent trop souvent impunis. Des constats simples, incontestables, et abondamment documentés. Pour ne citer que quelques exemples récents qui ont alimenté le débat : Arte Radio a dévoilé l’existence d’un groupe WhatsApp où des policiers de Rouen tiennent des propos ouvertement racistes, homophobes et suprémacistes, et le site Streetpress a mis à jour deux groupes privés sur Facebook qui rassemblent quelques milliers de policiers chacun, et où circule le même type de discours. Au-delà du racisme de ces individus, les militants antiracistes dénonce le racisme systémique qui est à l’oeuvre dans le fonctionnement-même des institutions, et cette analyse est partagée notamment par l’ancien Défenseur des Droits Jacques Toubon. Dans son dernier rapport Discriminations et origines : Urgence d’agir, il affirme que les discriminations tiennent à des situations de domination et reposent sur des systèmes sociaux profondément ancrés.

Police partout, justice nulle part

Mais si les termes « violences policières » et « racisme systémique » s’imposent enfin dans le débat public, la classe politique se range globalement du côté des policiers. Les violences policières ne seraient que le fait de brebis galeuses, seule une minorité des policiers serait raciste et leurs agissements ne doivent pas ternir l’image des forces de l’ordre. Alors que le président de la République se mure dans le silence comme à chaque fois qu’une crise sociale éclate, l’ancien ministre de l’intérieur Christophe Castaner est envoyé au front. Tout en réaffirmant son soutien indéfectible envers les policiers, il annonce le 8 juin la suppression de la prise d’étranglement et déclare « qu’une suspension [doit] systématiquement [être] envisagée pour chaque soupçon avéré d’acte ou de propos raciste. » Une formule incompréhensible et vide de sens comme seule la République en Marche sait en produire.

Mais ces annonces n’ont pas eu l’effet escompté puisqu’elles ont vexé les policiers qui ont enchaîné les rassemblements, les manifestations, les jets de menottes et autres défilés « bisounours » pour prouver qu’ils ne sont pas « méchants » et qu’ils ne méritent pas tout le mal qu’on dit d’eux. Emmanuel Macron a eu beau déclarer dans son allocution du 14 juin « [qu’]ils méritent le soutien de la puissance publique et la reconnaissance de la Nation«  et que les manifestants antiracistes sont autant de « séparatistes » qui menacent la République, rien n’y a fait. Même les contorsions de Castaner qui envisage de remplacer la prise d’étranglement par le taser (à la demande du syndicat de police Alliance) sont inefficaces, la grogne enfle, les manifestations policières se multiplient.

Tout le monde déteste la police

Ces démonstrations de force de la part des policiers sont d’après moi inquiétantes et intolérables pour 3 raisons. Premièrement, ces manifestations ne sont pas autorisées et devraient tomber sous la coupe du délit d’attroupement, mais les organisateurs sont entièrement couverts par leur hiérarchie. En effet, le préfet de police de Paris Didier Lallement a assuré lors d’une audition devant l’Assemblée nationale qu’il n’avait pas réussi à trouver les organisateurs des manifestations nocturnes de policiers. Pas d’interpellation, pas de garde à vue, et donc pas de délit d’attroupement qu’on puisse constituer. Et on comprend à quel point il serait embarrassant d’interpeller les membres de la BAC 75 et l’ambassadeur de la police nationale à l’initiative de la manifestation sauvage devant l’Arc de Triomphe le 14 juin dernier. Il est intéressant de noter que pour expliquer comment fonctionne le délit de rassemblement, ce même Didier Lallement donne comme exemple la manifestation de la Ligue de défense noire africaine du 20 juin, dont l’organisateur a vite été repéré et placé en garde-à-vue…

Deuxièmement, l’absence totale de revendications concrètes est assez surprenante. Dans une manifestation traditionnelle initiée par des syndicats, les travailleur-euses expriment des revendications claires concernant leurs conditions de travail. Mais ici, ce n’est pas le cas. Vous pouvez aller chercher sur les pages Twitter des syndicats Alliance et Synergie, les syndicats à tendance droite extrême majoritaires chez les forces de l’ordre, vous ne trouverez aucune revendication, aucune demande concrète d’amélioration des conditions de travail. Ils ne demandent pas plus de moyens, ils n’exigent pas de créations de postes, ils ne contestent pas la politique du chiffre menée par Sarkozy en 2006 qui les pousse à faire le plus d’interpellation possible, rien. Ils dénoncent juste “la haine du flic”, ils veulent nous prouver qu’en vrai ils sont gentils et qu’ils ne sont pas racistes, et qu’ils font tous un travail formidable. Mais pour cela, ils s’y prennent n’importe comment.

Et la police déteste tout le monde

Troisième et dernier point : ce qui est véritablement inquiétant, ce sont les formes que prennent ces manifestations et les endroits où elles ont lieu. Trois exemples sont particulièrement révélateurs. La nuit du 25 juin, plusieurs dizaines de policiers se rassemblent devant le siège de Radio France. Leur objectif : contester les subventions allouées par le conseil régional d’Île-de-France au prochain film de David Dufresne, « pseudo-journaliste connu pour sa haine antiflics (sic) et son ignorance notoire du maintien de l’ordre«  d’après le syndicat Unité SGP police. Comprenez, David Dufresne est un journaliste indépendant qui recense depuis la révolte des gilets jaunes les dysfonctionnements du maintien de l’ordre, et notamment les cas de violences policières. Ce rassemblement sauvage est un véritable coup de pression envers les journalistes, une menace à peine masquée envers celleux qui traitent de la question policière, et une tentative d’entrave à la liberté de la presse.

Le deuxième exemple est encore plus scandaleux : le 26 juin, quelques 200 policiers manifestent devant le Bataclan. « On ne comprend pas d’avoir été acclamés à l’époque des attentats et d’être pointés du doigt aujourd’hui », déclare l’un d’eux à l’AFP. Les rescapé-es des attentats se sont indigné-es de cette récupération politique et dénoncent un chantage à l’émotion. Mais au-delà du fait qu’il est proprement indigne de vouloir s’approprier un tel symbole en défilant armé, qu’est-ce que la police veut nous dire ? Quel est le sens de ce rassemblement ? « Arrêtez de nous critiquer, sinon la prochaine fois on fera rien et tant pis pour vos gueules » ?

Et dernier exemple, le 24 juin, 200 policiers ont déposé leurs tonfas sur le parvis de l’hôtel de police de Strasbourg pour « exprimer leur malaise » suite à la condamnation d’un de leur collègue lors de son procès de la veille. Les faits ? Lors d’une manifestation de gilets jaunes en janvier 2019, ce même policier frappe au sol une femme de 62 ans (!!!) et lui ouvre le crâne. Il vient d’écoper de 18 mois de prison avec sursis.

Mais alors, de quel « malaise » est-il question ? Comment cette condamnation peut-elle provoquer le moindre « malaise » de la part des policiers ? La seule chose qui ressort de ce rassemblement, c’est que les policiers veulent une impunité totale, même lorsqu’il s’agit de frapper une sexagénaire au sol. Comment espèrent-ils qu’on puisse leur faire confiance dans ces conditions ? Quel message pensent-ils nous envoyer ?

ILLUSTRATION © Louise Bur pour l’Alter Ego / APJ 

À bas l’état policier

Ce qui ressort de leur mobilisation, pour les militants antiracistes, c’est que les policiers revendiquent leur droit à la violence, à la violence raciste, et réclament une impunité totale, tout en ne souffrant aucune critique. Le gouvernement a tant besoin de leur soutien qu’il souscrit à toutes leurs demandes, à tel point que Castaner n’a pas hésité pas à réclamer la censure d’une fresque à Stains en hommage à George Floyd et Adama Traoré. Le gouvernement dépend tellement de l’adhésion de ses forces de l’ordre en cette période de tensions sociales grandissantes qu’il est absolument impuissant face à cette fronde. Le moment de bascule a sans doute été la révolte des gilets jaune où le pouvoir a tenu uniquement grâce aux CRS alors que Macron était prêt à se réfugier dans le bunker de l’Élysée. Chaque militant-e vous le confirmera : la répression du mouvement social s’est considérablement durcie sous Macron. On a pu voir des CRS partout, dans les facs, dans les hôpitaux… et la peur d’aller en manifestation est un sentiment de plus en plus partagé dans les milieux militants. Au final, le message que la police nous envoie à travers ces rassemblements est limpide : la République, c’est l’état policier.