Une double-détonation a fait au moins une centaine de morts et plus de 4000 blessés à Beyrouth, mardi 4 août. Les nombreuses vidéos relayées sur les réseaux sociaux montrent un incendie déjà en cours sur le port de la capitale libanaise qui a finalement atteint un local contenant du nitrate d’ammonium. L’explosion, ressentie jusqu’à Chypre, a plongé la ville dans le chaos. 

La zone portuaire a immédiatement été bouclée. Plus tard dans la soirée, le Conseil supérieur de la Défense a déclaré que les déflagrations ayant causé la destruction d’une partie de la ville étaient dues à l’explosion de 2750 tonnes de nitrate d’ammonium contenues dans le port de Beyrouth.

Retour sur cette soirée de chaos qui intervient dans un climat social, politique et économique à la dérive.  

Illustration © Jaurès Goke pour l’Alter Ego / APJ

Le nitrate d’ammonium, une substance à risque 

2750 tonnes. C’est bien cette quantité affolante de nitrate d’ammonium qui est à l’origine de l’explosion. Ce n’est pas la première fois que le nitrate d’ammonium est à l’origine de catastrophes comme celle de Beyrouth. En 1947, aux Etats-Unis, un raz-de marée de 4,5 mètres de haut est provoqué par l’explosion d’une cargaison de cette substance (2300 tonnes), à bord d’un navire français. En 2001, de même, l’usine chimique AZF est le théâtre d’une nouvelle tragédie : 31 personnes meurent dans la déflagration (causée par quelque 300 tonnes de nitrate entreposées en vrac) qui secoue Toulouse. 

Mais qu’est-ce que le nitrate d’ammonium ? Majoritairement utilisée dans les engrais agricoles, mais aussi dans les explosifs, cette substance, qui prend l’aspect d’un sel blanc incolore, requiert un encadrement précis en ce qui concerne son stockage. Une explosion de cette ampleur est extrêmement rare. Selon Gabriel da Silva, maître de conférences en génie chimique à l’université de Melbourne, « il faut des circonstances extrêmes pour déclencher une explosion« 

De là découle la colère, légitime, des Libanais. Comment une cargaison comme celle-ci a-t-elle pu être laissée sans surveillance, pendant six ans, au beau milieu d’une zone industrialo-portuaire ? Pourquoi, aussi, le Liban continue-t-il d’être laissé à l’abandon par son propre gouvernement ? Comment stopper cette descente aux enfers qui n’en finit pas ? Et surtout, en quoi la tragédie est-elle représentative du climat d’insécurité qui règne au Liban ? 

La lutte d’un peuple en péril

Quelques heures avant la catastrophe, des dizaines de Libanais manifestaient devant le ministère de l’énergie,demandant l’arrêt des régulières coupures de courant, privant les foyers d’électricité des heures durant. Il s’agit d’un exemple significatif d’un abandon total et progressif, dans lequel les services les plus élémentaires ne sont plus assurés. Nombre de témoignages ont relayé les suicides de plus en plus nombreux, actes désespérés d’une population qui fléchit face aux conditions de vie dramatiques. Que fait, alors, le gouvernement libanais pour lutter contre ce déclin, incapable de réagir face à la crise économique qui touche le pays ?  Alors que la monnaie a perdu 80% de sa valeur, que l’inflation a atteint les 90%, le taux de pauvreté avoisine, lui, les 50%. Les dirigeants sont eux-mêmes au coeur d’une accusation portée par le peuple libanais, qui dénonce un système porté par la corruption et le clientélisme (1), où aucune mesure concrète n’est prise pour venir en aide à la population, comme l’abaissement pourtant déjà préconisé par le FMI des prix de l’électricité et du carburant. Une manifestation contre l’incompétence et la corruption des autorités a par ailleurs tourné à l’affrontement avec les forces de l’ordre dans la nuit du 6 au 7 août, réprimée par l’usage de gaz lacrymogènes.

L’explosion du 4 août intervient, de même, quelques jours seulement avant le déclenchement programmé d’une phase de confinement national, prévue du 6 au 10 août. Le Liban avait été relativement épargné durant la première phase du coronavirus. Cependant, face à la résurgence de cas (200 nouveaux cas par jour environ), le gouvernement a pris la décision d’instaurer des mesures sanitaires plus drastiques. En précisant, bien entendu, qu’un seul hôpital au Liban est actuellement engagé dans la lutte contre la pandémie. L’hôpital est actuellement l’unique centre de soins bénéficiant de matériel et de soins appropriés pour d’éventuels patients atteints du coronavirus, contrairement aux autres hôpitaux. L’occasion de se questionner, ainsi, sur la capacité des services de santé à sauver les blessés de cette soirée qui restera, pour tous les Libanais, « la tragédie du 4 août ». 

Quelle aide internationale ? 

Quelques jours après la déflagration qui a touché Beyrouth, les mêmes images tournent en boucle sans cesse. Familles éplorées, proches en larmes, tentant vainement d’accéder à la zone pour avoir des informations sur celui ou celle qui reste introuvable. La solidarité s’est vite mise en place au sein de la population, une solidarité qui fait abstraction des tensions entre Syriens et Libanais au profit d’une seule mission : sauver, aider, être utile. L’état d’urgence a été décrété pour deux semaines tandis que le premier ministre libanais Hassan Diab a lancé un appel de détresse aux « pays amis et [aux] pays frères [du Liban] » lors d’une allocution télévisée. 

Le premier ministre français Jean Castex a confirmé l’annonce du président Emmanuel Macron, qui indiquait le déploiement d’un détachement de 55 membres de la Sécurité Civile ainsi que celui de plusieurs tonnes de matériel sanitaire. Emmanuel Macron s’est par ailleurs rendu à Beyrouth jeudi 6 août. Ce déplacement était en partie encouragé par la présence de 21 Français parmi les blessés de la catastrophe. Le Président de la République a demandé au gouvernement libanais de « réformer la politique et l’économie », en réaffirmant son soutien à la population. Un discours globalement bien accueilli au sein d’un peuple qui réclame à corps et à cri des changements de grande ampleur. Mais cet accueil est loin d’être unanime pour l’opposition. Faut il, ainsi, voir dans cette visite un pari « risqué » et de simples « promesses » ? Non, répond le diplomate français Gérard Araud. « [Emmanuel Macron] prend un risque en s’engageant pour le Liban. Il peut échouer. Mais je trouve qu’il y a une certaine grandeur à essayer, parce que la France aura été la seule à faire cet effort ». 

Le Qatar, ainsi que la République Islamique d’Iran, ont tout de même affirmé leur soutien au Liban quelques heures après l’explosion.  Du côté des Etats-Unis, Donald Trump a jeté un grand froid sur la politique internationale en évoquant un « attentat » au lieu d’un « accident » comme affirmé par le gouvernement libanais. Le président des Etats-Unis a persisté dans ses déclarations lors d’une conférence de presse. Une déclaration lourde de sens, dans un contexte de tensions sécuritaires entre Israël et le Hezbollah (2). Les autorités israéliennes se sont par ailleurs dédouanées de toute responsabilité et ont affirmé avoir offert une aide au Liban par le biais de médiateurs internationaux. 

La catastrophe de Beyrouth n’est pas à prendre en tant qu’événement unique. Elle n’est que la conséquence directe d’une longue errance nationale, dans laquelle plus aucun système n’est entretenu. Le Liban sombre dans une indifférence relative, dans la misère et la déchéance. Ziyad Makhoul, ancien rédacteur en chef de l’Orient-le Jour, le quotidien francophone de Beyrouth, avait publié un billet d’humeur poignant à la mi-juillet. Un texte lourd de sens dans lequel il déplorait ce « suicide » : « Nous regardons, pitoyables et pathétiques, des frères, des oncles, des grands-pères, se suicider parce qu’ils ne peuvent plus se nourrir ni nourrir leurs enfants […] nous regardons, pitoyables et pathétiques, des hommes et des femmes que nous avons (r)amenés encore et encore au pouvoir, se partager, corrompus comme jamais, les fromages et les gâteaux sans aucun état d’âme ». 

Il reste désormais, quelques jours après la tragédie, une ville meurtrie, ravagée par les décombres. Le Liban, pays du Cèdre, tombe et peine à se relever. 

(1) Clientélisme : chercher à élargir son influence en donnant des privilèges

(2) Hezbollah : parti chiite libanais créé en 1982 pendant la guerre civile libanaise