« Africavenir » est une association étudiante de l’Ecole d’Economie de Clermont-Ferrand. Fondée en 1992 par des étudiants locaux et internationaux, elle a pour objectif initial de promouvoir la culture africaine auprès de la population clermontoise. Tout au long de l’année, l’association mène des actions culturelles : conférences, semaine africaine, expositions et autres pour sensibiliser et faire découvrir au public des cultures d’autres horizons. Depuis plusieurs années également, les membres d’Africavenir participent à la mise en place de micro-projets dans différents pays d’Afrique, en soutenant des initiatives locales qui contribuent au développement économique et social du continent.

La hausse des frais universitaires : le chronomètre est lancé

Suite à l’annonce de la réforme sur l’augmentation des frais d’inscription pour les étudiants étrangers, l’Université Clermont Auvergne (UCA) a été la première à annoncer sa non-application en vue de l’année universitaire 2019 – 2020. Rappelons que cette mesure allait entraîner une multiplication des frais de scolarité par 10, dans l’enseignement supérieur pour les étudiants non européens, primo-entrants. Les frais de licence de 170 € et de master de 380 € de base, devaient alors s’élever à 2770 € et 3770 € respectivement. Les doctorants qui devaient initialement être concernés par la mesure, en seront désormais exemptés. Il faut cependant noter que chaque université peut appliquer un montant pouvant plus ou moins varier si la mesure venait à être adoptée.

Des étudiants sur le campus de la Rotonde durant la semaine culturelle africaine 2020 à Clermont Ferrand – © association Africavenir

L’UCA a tenu compte de la position des associations et des collectifs d’étudiants vis-à-vis de la décision gouvernementale, jugée injuste et discriminatoire. L’annonce de l’Université a surtout rassuré les étudiants internationaux déjà sur place, mais également les nouveaux arrivants et les étudiants changeant de cycle.

Toutefois, l’UCA n’était pas encore en mesure, à cette période, de se prononcer sur les conditions qui pouvaient s’appliquer pour les années à venir. Mais pour combien de temps ?

Vers la fin de l’année 2019, l’Université décide finalement d’appliquer la mesure du gouvernement, sur fond de difficultés budgétaires. Plusieurs mois après, le Conseil d’État valide la hausse des frais universitaires pour les étudiants étrangers en juillet 2020. C’est officiel, les nouveaux arrivants devront se soumettre à la nouvelle mesure, à l’exception des doctorants.

Il est clair que pour beaucoup d’étudiants étrangers, cette hausse des frais de scolarité représente un obstacle à l’entrée dans l’enseignement supérieur français. Selon certains étudiants originaires d’Afrique, c’est « toute la famille [qui] cotise pour nous envoyer étudier en Europe  ». Augmenter considérablement les frais de scolarité ne fait alors qu’alourdir la charge financière déjà supportée par les familles établies à l’étranger. Par ailleurs, obtenir et/ou renouveler un titre de séjour pour des étudiants extra-communautaires peut quelquefois relever d’un parcours du combattant. Entre le manque de documents et de ressources financières, l’entrée à l’université peut leur être refusée. En France, ces étudiants sont alors généralement souvent contraints de trouver un emploi étudiant pour apaiser les charges de leur famille.

C’est toute la famille qui cotise pour nous envoyer étudier en Europe.

Certains étudiants originaires d’Afrique

Par la mise en application de cette mesure, le gouvernement ainsi que les établissements d’enseignement supérieur se doivent de respecter leurs engagements ; en proposant de nouveaux services en améliorant l’accueil des étudiants, la qualité des infrastructures, et bien sûr de l’enseignement. En effet, si l’on augmente le coût d’entrée à l’université sans que les prestations soient à la hauteur du prix, les étudiants s’en détourneront et ne viendront plus.

Quels impacts sur les étudiants africains de France ? 

En 2019 la France a accueilli 343 000 étudiants étrangers, dont près de la moitié (46%) vient d’Afrique. Cette hausse drastique des droits universitaires aura vraisemblablement pour conséquence de créer un effet d’éviction, en décourageant un certain nombre d’étudiants extra-européens de venir étudier en France. Les effets de cette mesure se font déjà ressentir, notamment sur les étudiants africains. Selon la Conférence des présidents d’université (CPU), pour la rentrée 2019, la baisse des candidatures issues du continent serait de l’ordre de 30 à 50%. Ce résultat est d’ailleurs sans surprise quand on sait que le même scénario s’est produit au Royaume-Uni, au Danemark et en Suède, lorsque ces pays ont fortement relevé les frais d’inscription pour les étudiants étrangers. Aussi, la mesure vient s’ajouter aux conditions de vie difficiles et à la précarité financière auxquelles sont confrontés la plupart des étudiants africains de France.

Il est clair que l’enseignement supérieur français se dirige désormais vers une immigration étudiante choisie, visant à attirer les étudiants africains les plus aisés, au détriment de ceux issus de la classe moyenne, un coup dur pour l’intelligentsia africaine.

Baowe-wal Bambe & Mickaël Antoinette, Membres de l’association AfricAvenir

Par ailleurs, notons que cette loi prévoit une politique compensatoire sous la forme d’octrois de bourses aux étudiants étrangers. Il est également prévu de faciliter la politique des visas ainsi que les formalités administratives pour la constitution des dossiers de ces étudiants. Plus précisément, le gouvernement français prévoit de mettre à disposition 14 000 bourses d’exemption de frais ; visant principalement les étudiants de pays en développement, ainsi que d’autres accords d’exemption en vue de couvrir 25% des étudiants originaires de ces pays. Cela dit, les conditions d’octroi de ces bourses n’ont pas encore été précisées, mais nous pensons que l’impact de cette politique compensatoire sur les étudiants africains sera plutôt marginal. En bref, augmenter très substantiellement les frais universitaires en vue d’attirer les étudiants étrangers semble antithétique. Jusqu’à présent, la France a contribué à former de nombreuses élites africaines. Il est clair que l’enseignement supérieur français se dirige désormais vers une immigration étudiante choisie, visant à attirer les étudiants africains les plus aisés, au détriment de ceux issus de la classe moyenne, un coup dur pour l’intelligentsia africaine.

Un mal nécessaire pour le système éducatif africain ?  

Selon l’Institut de Statistique de l’UNESCO, un Africain sur seize, soit 5,6 %, poursuit son cursus hors de son pays de résidence. Pour les étudiants d’Afrique francophone, la première destination reste la France. Ce départ massif des étudiants africains vers d’autres horizons est motivé par la quête d’une meilleure formation et de meilleures opportunités. Ce phénomène s’explique principalement par la défaillance du système de l’enseignement supérieur des pays africains. Pour ce qui est de l’Afrique francophone, par exemple, on constate une forte insuffisance des infrastructures viables, une carence du personnel enseignant qualifié, une faiblesse de l’enveloppe budgétaire allouée à l’enseignement supérieur africain, ou encore des grèves et des instabilités sociopolitiques.

Il faut noter que l’immigration étudiante africaine en France ne date pas d’aujourd’hui. Dès les premières années des indépendances des États, les élites africaines se sont formées en masse dans les anciennes puissances coloniales. L’immigration en provenance des pays francophones a été longtemps encouragée par la France, sous la forme de divers accords bilatéraux signés avec les Etats africains. L’objectif clé de ces accords était de former des élites africaines afin de contribuer au développement de leur pays mais aussi d’étendre l’influence culturelle de la France sur le continent.  Force est de constater qu’au fil du temps, certains des dirigeants africains francophones, se sont contentés des vertus de l’enseignement supérieur français, oubliant souvent de transformer leur propre système éducatif, demandeur d’importants financements. Mais l’ironie de l’histoire est que ces mêmes dirigeants ont toujours bien veillé à investir massivement dans des éléphants blancs (1), à entretenir la gabegie financière dans leurs pays ou encore à financer des partis politiques français par des fonds occultes.  Soixante ans après les indépendances, la formation de base est insuffisante, les bibliothèques manquent, les programmes sont archaïques. Aujourd’hui, la France « ferme » ses portes à une partie importante de la jeunesse africaine qui ne peut pas étudier convenablement sur son continent. Cette hausse des droits universitaires devrait alors contraindre les gouvernements africains à transformer et repenser leur système d’enseignement supérieur, afin de contenir et de répondre aux besoins d’une population jeune et croissante. Le temps d’un système éducatif négligé dans les stratégies de développement semble révolu.

Aujourd’hui, la France « ferme » ses portes à une partie importante de la jeunesse africaine qui ne peut pas étudier convenablement sur son continent.

Baowe-wal Bambe & Mickaël Antoinette, Membres de l’association AfricAvenir

Tout cela étant dit, certains peuvent voir dans cette réforme un effet potentiellement bénéfique pour le continent puisque qu’elle devrait ainsi limiter la fuite des cerveaux africains et favoriser les investissements locaux.

Quel avenir pour la francophonie ? 

Outre les conséquences de cette réforme sur l’immigration étudiante africaine en France et ses effets potentiels sur l’enseignement supérieur du continent, il paraît également raisonnable de s’interroger sur le sort de la francophonie. La langue française est actuellement la cinquième langue la plus parlée au monde et, selon l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), 59% des 274 millions de francophones au monde sont africains. La ville de Kinshasa, capitale de la République démocratique du Congo, avec ses 13,2 millions d’habitants, est à ce jour la plus grande ville francophone du monde. Parmi les six premiers du classement, on retrouve également Abidjan, troisième ville francophone avec ses 5 millions de citadins, Dakar (3,7 millions) et Casablanca (3,5 millions). Selon les projections de l’ONU, la croissance du continent est telle que près de 800 millions d’Africains pourraient parler français en 2050. Cette progression de la francophonie africaine est également vitalisée par le nombre important d’étudiants étrangers qui, chaque année, viennent se former dans les universités françaises. Il est clair que les nouvelles conditions d’accueil de ces étudiants vont impacter la progression de la culture et de la langue française en Afrique et dans le monde. « Avec la hausse des frais universitaires, nos efforts pour la francophonie sont menacés » précise Emmanuelle Garnier, présidente de l’université Toulouse Jean-Jaurès, lors d’une interview sur France 24.

Nous vous rendons votre monnaie, votre patrimoine culturel, et vos étudiants avec ?  

Cette réforme arrive dans un contexte particulier de crise de la Françafrique. Ce réseau de relations souvent illicites, corrompues dans les deux sens et inégalitaires entre la France et ses anciennes colonies, est de plus en plus contesté par une jeunesse en quête de liberté et de développement. Le franc CFA, objet d’une virulente polémique depuis quelques années, est le dernier grand symbole de cette Françafrique. Avec l’entrée de nouveaux pays industrialisés sur le marché africain, notamment la Chine, désormais premier partenaire commercial pour de nombreux pays du continent, la France perd ses parts de marché. La diplomatie française devra donc désormais changer de visage afin de se projeter dans l’avenir d’un continent en pleine transformation. La fin du franc CFA actée en décembre dernier par Emmanuel Macron et Alassane Ouattara pour les huit pays d’Afrique de l’Ouest, et le retrait de la France des instances de gouvernance marquent le début d’un « partenariat décomplexé » a estimé Emmanuel Macron. En novembre 2018, le président français a également annoncé la restitution du patrimoine culturel africain en Afrique, afin de « permettre à la jeunesse africaine d’avoir accès en Afrique et non plus seulement en Europe à son propre patrimoine et au patrimoine commun de l’humanité » a-t-il précisé.

Dans le but de consolider les relations entre la France et l’Afrique, et en vue de participer au développement socio-économique des 54 États du continent, Emmanuel Macron a également présenté une série d’engagements lors de son discours en novembre 2017 à Ouagadougou au Burkina Faso. Ces engagements devraient alors mettre l’accent sur la priorité accordée à l’éducation et à l’enseignement supérieur, en multipliant par exemple par dix la contribution de la France au Partenariat Mondial pour l’Education.

Enfin, dès le début de son mandat, Emmanuel Macron s’est engagé à porter à 0,55% le montant de l’aide publique française dans le Revenu National Brut, dont une partie importante sera dirigée vers les États africains.

A l’aune d’une image de plus en plus dégradée de la France en Afrique, avec d’une part la volonté manifeste du gouvernement français de se rapprocher et de participer à l’émergence des Etats africains, la réforme sur la hausse des droits universitaires semble être en contradiction avec ces mesures. Avec la hausse de la contribution de la France au Partenariat Mondial pour l’Education, la hausse de l’aide publique au développement, et enfin la hausse des droits universitaires, la France reprend-elle tout simplement de la main gauche ce qu’elle donne de la main droite ?

De même, aurait-on tort de voir dans cette réforme une conséquence de la fin du franc CFA et de la restitution du patrimoine culturel africain? Tout se passe comme si la hausse des droits universitaires était une politique de réciprocité, donnant naissance à une sorte de « vous ne m’aimez pas, je ne vous aime pas non plus ». Cette réforme marque la fin d’un rêve pour un grand nombre d’étudiants africains, qui devront désormais se contenter de leur système d’enseignement supérieur, ou au contraire,  s’orienter vers d’autres destinations. 

(1) Il s’agit des investissements publics massifs, plus onéreux qu’utiles et dont, finalement, l’existence devient un poids financièrement.