Et d’une bouchée, l’Ogre engloutit le Petit Poucet : telle est la morale à retenir de la disparition de droit de la semi-autonomie hongkongaise. Depuis 1997 et la rétrocession de Hong-Kong à la Chine par le Royaume-Uni, spéciale car définie selon les termes « d’un pays, deux systèmes », la province administrative chinoise jouissait de libertés fondamentales, telles que la liberté de pensée. Mais le vote par le Parti communiste chinois d’une loi de sécurité nationale et sa promulgation le 30 juin a fait péricliter cette exception démocratique (1). À présent, tous les actes de dissidence manifestes sur le sol de la région administrative – « sécession », « subversion », « terrorisme » et « collusion avec une puissance étrangère » – seront passibles de sanctions, établies par Pékin.

Une préoccupante descente aux enfers

Au départ, il y a près d’un an, des millions de citoyen.ne.s hongkongais.e.s descendaient dans les rues pour protester contre une loi d’extradition élaborée par les autorités (2) – finalement abandonnée (3). L’autocratie – liée à ce projet de loi -, malmenée, avait menacé de déployer l’armée afin de contrer les manifestant.e.s : une intimidation morte-née. Considérable camouflet pour le géant asiatique, cette formidable résistance – qualifiable de dernier rempart de la démocratie – s’est poursuivie de longs mois durant, saupoudrée de quelques victoires. L’élection de partis pro-démocratie aux élections locales de novembre 2019 en témoigne.

Les manifestants bravent de fortes pluies alors qu’ils défilent contre le projet de loi d’extradition de Hong kong 2019. dimanche 18 août 2019  – ©Studio Incendo

Fallait-il pour autant y voir une régression de la part de la Chine dans ses projections irrédentistes ? Il n’en a rien été : Xi Jinping et son parti se devaient de ne pas perdre la face par rapport à cette avanie populaire. Alors la crise sanitaire est apparue comme le messie. Profitant du tohu-bohu international, Pékin a précipité la chute de Hong-Kong dans les abîmes de l’évanescence. Le 4 juin dernier, déjà, les autorités chinoises interdisaient les commémorations en mémoire du massacre de Tian’anmen (ndlr : 4 juin 1989), invoquant la raison de la pandémie du SARS-CoV-2. Fin juin, la loi était promulguée. Désormais, tout type d’infractions – en réalité, tout type de pied de nez envers Pékin – fera l’objet de sanctions, conformément à la loi de la province spéciale. Dans certains cas, la Chine pourra même s’ingérer – si tant est que l’on ne considère pas déjà cela comme de l’ingérence – dans le dossier et juger le.la suspect.e au sein même de son territoire. 

Il convient donc de nous interroger sur la dangereuse offensive chinoise : est-ce la première extension d’une longue liste qui s’esquisse ou un simple mouvement opportuniste d’après-crise ? Si ses velléités d’élargissements – en mer de Chine, entre autres – ne sont pas inconnues, son subreptice tour de force marque un tournant majeur, éminemment préoccupant. Car les agissements autoritaires doivent appartenir au passé et rien qu’au passé. Car une vie digne se traduit en premier lieu par une vie libre. Car les libertés d’expression, de la presse, de manifester, sont un bien commun, universel, à préserver, à choyer et à glorifier.

Allô le monde ?

Afin de mener à bien cette bataille, la réaction de la communauté internationale sera ou ne sera pas une levée de boucliers. Comment, en effet, se contenter d’exprimer son opposition par le biais d’un banal communiqué ou d’une déclaration dénuée de toute réalisation tangible ? De même, opter pour un régime de sanctions irréfléchies, naïvement dirigées contre l’assailli lui-même (!), Hong-Kong, ne ferait que tasser le problème. Le Canada (4) de Justin Trudeau vient justement de suspendre son traité d’extradition et, tout comme les Etats-Unis (5), les exportations de biens militaires vers la région administrative – et vers la Chine. 

Le monde doit se responsabiliser. Et, si appliquer des sanctions – qui se voudront amples et convenablement orientées – est une première étape, se montrer cohérent constitue une inclinaison non-négligeable. Certes, pénaliser la nouvelle grande puissance peut passer, par exemple, par la suspension provisoire de son droit de veto au Conseil de sécurité . Néanmoins, comme l’a récemment exprimé Pascal Boniface sur sa chaîne YouTube « Comprendre le monde avec Pascal Boniface », il s’agit de faire preuve de cohérence dans l’application des droits de l’homme : apporter son soutien à la fois à Hong-Kong et à la Palestine, sous le coup d’une annexion israélienne (6). Sans se prévaloir d’une vision occidentalo-centrée – Un Occident où ces notions de liberté et de démocratie apparaissent de plus en plus comme abstraites et ambiguës -, les instances européennes et internationales ont pour mission d’agir, et ce, avec adéquation, c’est-à-dire en tenant compte de la totalité des variables. L’Union européenne doit, elle-aussi, se responsabiliser et, pour une fois, s’affirmer sur la scène géopolitique mondiale. Ironie du sort – à la suite de l’interminable feuilleton du Brexit -, seul le gouvernement britannique a pris des engagements concrets, en étendant l’offre d’obtention du passeport britannique pour les Hongkongai.e.s (7).

La Chine, en particulier ces dix dernières années, s’éloigne de la stature de tigre de papier. Deuxième économie mondiale, serpentage à travers le monde – en Afrique et au Moyen-Orient, en Europe et dans les Balkans avec les « nouvelles routes de la soie » -, une technologie de pointe : des caractéristiques qui définissent, entre autres, l’empire du Milieu renaissant. Mais cela ne doit pas occulter l’aspect plus terne de l’ornement général : le grignotage graduel des territoires environnants, vus comme des cibles. Après Hong-Kong, Taïwan ainsi que le Tibet sont dans la ligne de mire du Gargantua. Le peuple des Ouïghours, minorité turcophone et musulmane habitant la région autonome de Chine, le Xinjiang, subit également la répression pékinoise : internement, lavage de cerveau ; réduction à l’état de « sous-homme », en somme…

Si le monde continue de regarder ailleurs, octroyant dès lors un passe-droit tacite à la nouvelle Puissance, l’Asie de l’est ne tardera pas à s’embraser. Et le reste du monde de vaciller.

(1) https://www.lemonde.fr/international/article/2020/06/30/la-chine-adopte-une-loi-controversee-sur-la-securite-nationale-a-hongkong_6044645_3210.html

(2) https://www.la-croix.com/Monde/Asie-et-Oceanie/A-Hong-Kong-inquietant-projet-loi-dextradition-vers-Chine-2019-06-07-1201027483

(3) https://www.liberation.fr/planete/2019/09/04/hongkong-le-retrait-du-projet-de-loi-sur-l-extradition-trop-peu-trop-tard_1749258

(4) https://www.ouest-france.fr/monde/hong-kong/hong-kong-le-canada-suspend-son-traite-d-extradition-en-reaction-a-la-loi-de-securite-nationale-6893247

(5) https://www.ouest-france.fr/monde/hong-kong/les-etats-unis-cessent-les-exportations-d-armements-vers-hong-kong-6887948

(6) https://www.youtube.com/watch?v=q4J-FelK3QU&t=288s

(7) Le 9 juillet, l’Australie lui a emboité le pas, en annonçant la suspension de son traité d’extradition avec Hongkong, et l’extension des visas des Hongkongais.e.s vivant sur son territoire (https://www.theguardian.com/australia-news/2020/jul/09/australia-offers-five-year-extension-hong-kong-visa-holders-extradition-treaty).