L’Alter Ego est de retour avec une nouvelle booklist qui vous permettra un voyage depuis la Rue Saint Léon, dans le XVIIIe arrondissement de Paris, en passant par l’Afrique du Nord, jusqu’au Moyen-Orient. Je vous propose aujourd’hui un voyage littéraire à travers une brève sélection de romans et romans graphiques, à un moment où il est impossible de partir en avion à des milliers de kilomètres. Laissez-vous donc transporter par ces différents témoignages, récits et ces quelques fictions ! 

ROMANS

Rhapsodie des oubliés Sofia Aouine

Sofia Aouine est reporter radio. Elle signe son premier roman, Rhapsodie des oubliés, qu’on pourrait qualifier de « roman d’apprentissage ». Rhapsodie des oubliés ou plutôt Rhapsodie d’Abad. À 13 ans, Abad vit dans le quartier de la Goutte d’Or, il se confronte à la ville. C’est un personnage qui crie à la dignité, à la vie, à l’amour, d’un air espiègle. C’est aussi et surtout un enfant qu’on n’entend pas, qu’on ne comprend pas, un  « Gavroche des temps modernes », imaginé en hommage au personnage de Doinel dans les Quatre Cent Coups de Truffaut.

La fiction est tissée de références. Le premier chapitre s’ouvre sur une citation du personnage de Momo dans le roman de R.Gary, La vie devant soi : « Quand je serai grand, j’écrirai moi aussi les misérables parce que c’est ce qu’on écrit toujours quand on a quelque chose à dire ».

Abad décrit ensuite la rue Léon, une rue qui « a la gueule d’une ville bombardée, une gueule de décharge à ciel ouvert, une rue qui ne dort jamais où les murs ressemblent à des visages qui pleurent. Des murs qui n’ont jamais été blancs et qui semblent hurler sur toi quand tu passes devant ». C’est dans cette même rue que Zola a ancré L’assommoir pour retranscrire lodeur et la langue du peuple. Pour Sofia Aouine, s’inspirer du roman naturaliste constitue aussi l’occasion de montrer la façon dont le déterminisme social du XIXe siècle a évolué aujourd’hui. Son livre exalte la poésie du quotidien dans une prose rugueuse, dans une langue explosive influencée par le hip hop et la soul music. Cette fiction s’apparente d’abord à un hommage à l’enfance, à la mémoire d’un quartier et à ce qui lie les petites histoires dans la grande histoire de France.

Sofia Aouine nous offre une ode poignante aux cœurs brisés, aux sans-sommeil, aux enfants inconsolables. Un premier roman qui annonce une nouvelle voix prometteuse.

Je vous écris de Téhéran – Delphine Minoui 

Le second livre de cette booklist s’inscrit dans l’histoire d’un pays. Il s’agit d’une sorte de voyage-reportage qu’a entrepris Delphine Minoui en Iran de 1997 à 2009 et dont le décès de son grand-père a été l’initiateur. Son ouvrage se présente sous forme de lettre posthume dédiée à ce grand-père iranien.

L’auteur nous propose une plongée dans un Iran truffé de complexités, « cet Iran qui fait peur et qui fascine à la fois ». L’image du pays quand elle est partie s’y installer en 1997 se résumait à trois mots : terrorisme, tchador* et Islam. Et derrière ces carcans figés de la République Islamique, depuis l’arrivée de religieux au pouvoir en 1979**, elle a découvert une société civile très active, marquante. Minoui observe des femmes qui n’ont pas le droit d’entrer dans les stades mais qui se faufilent dans les tribunes pour assister aux matchs de foot. Ces mêmes femmes utilisent le moindre détail comme forme de résistance politique. On retrouve également les anecdotes d’étudiants manifestant dans les rues qui distribuent des roses aux policiers mais aussi de journalistes iraniens emprisonnés qui continuent d’écrire leurs ouvrages derrière les barreaux, en douce.

Delphine Minoui apporte un regard décalé sur l’Iran en tordant le cou aux clichés véhiculés sur ce pays : un pays tiraillé entre une faction politique conservatrice qui essaie de resserrer les vis d’un côté, et une faction réformiste qui lance des appels d’air et tend la main vers le monde de l’autre. La journaliste raconte l’Iran de derrière les tchadors, un Iran qui dit non aux interdits en se battant au quotidien, l’Iran des « à côté ».

ROMANS GRAPHIQUES 

Paroles d’honneur Laetitia Coryn, Leila Slimani

Leila Slimani signe, avec Paroles d’honneur, son premier roman graphique. Illustré par Laetitia Coryn, il s’agit d’une adaptation dessinée d’un de ses essais : Sexe et mensonges.

Au cours de l’été 2015, à Rabat, Leila Slimani fait la connaissance de Nour, une Marocaine qui lui raconte sans tabou sa sexualité et les tragédies intimes que subissent la plupart des femmes qu’elle connaît. Ce témoignage poignant, suivi d’autres rencontres à travers le pays, bouleverse la romancière franco-marocaine qui décide de mettre la parole de ces femmes à l’honneur.

Grâce à cette écrivaine décomplexée qui aborde la sexualité sans tabou, la parole se libère. Au fil des pages, l’auteur recueille des témoignages intimes déchirants qui révèlent le malaise d’une société hypocrite. Un monde dans lequel la femme ne peut être que vierge ou épouse, où tout ce qui relève du hors mariage est nié : prostitution, concubinage, homosexualité. Le code pénal punit toute transgression : un mois à un an de prison pour les relations hétérosexuelles hors mariage, six mois à trois ans de prison pour les relations homosexuelles, un à deux ans de prison pour les adultères.

Soumises au mensonge institutionnalisé, ces femmes nous racontent les tragédies qui égrènent leur vie et celle des femmes qui les entourent : IVG clandestines, viols, lynchages, suicides. Toutes sont tiraillées entre le désir de se libérer de cette tyrannie et la crainte que cette libération n’entraîne l’effondrement des structures traditionnelles. À travers cette BD, il s’agit de faire entendre la réalité complexe d’un pays où l’Islam est religion d’Etat. Et plus largement, où le droit des femmes passera avant tout par la défense de leurs droits sexuels.

Une BD reportage qui expose de manière claire un sujet qui fâche, une crise larvée qui se cache sous le voile de l’hypocrisie. Leila Slimani propose un monde où la religion s’accorde avec le droit des femmes. 

L’Arabe du futur – Riad Sattouf

L’Arabe du futur est une série de bandes dessinées autobiographiques, une sorte de restitution des souvenirs d’enfance de Riad Sattouf au Moyen-Orient. Le premier album se présente sous forme d’une autobiographie de ses premières années entre deux univers, entre deux cultures difficiles à concilier.

Né en 1978 d’un père syrien et d’une mère bretonne, Riad Sattouf grandit d’abord à Tripoli, en Libye, où son père vient d’être nommé professeur. Issu d’un milieu pauvre, féru de politique et obsédé par le panarabisme, Abdel-Razak Sattouf élève son fils Riad dans le culte des grands dictateurs arabes, symboles de modernité et de puissance virile.

En 1984, la famille déménage en Syrie et rejoint le berceau des Sattouf, un petit village près de Homs. Malmené par ses cousins à cause de sa différence physique (il est blond…), le jeune Riad découvre la rudesse de la vie paysanne traditionnelle. Son père, lui, n’a qu’une idée en tête : que son fils Riad aille à l’école syrienne et devienne un Arabe moderne et éduqué, un Arabe du futur.

Le regard de Riad Sattouf enfant est brillant. Une plongée drôle, nostalgique et parfois très dure dans le Moyen-Orient des années 80. L’Arabe du futur constitue un succès et rappelle Persepolis de Marjane Satrapi qui se déroule en Iran à la même époque.

Pour le plus grand plaisir des amateurs de Riad Sattouf, le tome 5 de L’Arabe du futur devrait sortir en octobre-novembre 2020 !

 

L’Odyssée d’Hakim – Fabien Toulmé

À travers cette trilogie, le journaliste Fabien Toulmé raconte l’histoire vraie d’un homme qui a dû tout quitter : sa famille, ses amis, sa propre entreprise parce que tout a basculé avec la vague du Printemps arabe qui a touché son pays et généré une réaction violente du régime au pouvoir. La guerre éclatait en Syrie et le pays voisin semblait pouvoir lui offrir un avenir et la sécurité.

Hakim témoigne, Fabien Toulmé rapporte un récit du réel, sans misérabilisme ni pathos, entre espoir et violence, qui montre comment la guerre vous force à abandonner votre terre, ceux que vous aimez et fait de vous un réfugié.

Si la BD est l’un des rares médiums qui permette de prendre le temps de raconter les choses, à travers l’enchaînement, souvent lent, d’illustrations, alors le journaliste a profité de ce luxe pour éviter la caricature. L’idée pour l’illustrateur était de s’extraire des raccourcis que l’on peut apercevoir dans certains médias, oubliant de saisir l’entièreté d’une histoire pour la comprendre au mieux : la lente chute d’Hakim correspond en effet à un enchaînement d’évènements. Il paraissait nécessaire de tout raconter pour tout comprendre.

Si les deux premiers tomes sont déjà sortis et que je vous incite vivement à les lire, le tome 3, dont la sortie a été empêchée par le confinement, est disponible en librairie depuis début juin. Une lecture nécessaire pour saisir précisément ce qu’il se cache sous le vocable très vague de « migrant » et la réalité des migrations.

Le Silence des étoiles – Sanäa K

Parue il y a presque un an maintenant, la BD de Sanäa K traite avec délicatesse du premier chagrin d’amour. Celui qui fait sombrer tout au fond du gouffre, qui fait couler les larmes, au point de ne plus se relever et devenir le fantôme de sa propre vie. Comment avancer lorsque l’on se perd en chemin ? 

Le Silence des étoiles s’ouvre sur une citation du poète Hafiz de Shiraz : « J’aimerais vous montrer que lorsque vous êtes seul(e) dans la noirceur, étonnamment votre lumière intérieure apparaît. »

Les dessins sont réalistes, colorés et d’une sensibilité à fleur de peau. Derrière ce récit intimiste, l’illustratrice incite aussi, par touches discrètes mais efficaces, les jeunes femmes à s’imposer dans leur vie professionnelle.

Pétillante et pleine d’humour dans son écriture, Sanäa K nous permettra de finir cette booklist sur une touche plus légère. Une BD qui se dévore. En attendant de lire Sanäa K, vous pourrez trouver un avant-goût de ses illustrations sur son blog.***

Bonne lecture, bon voyage !

* Le tchador est un vêtement (de couleur bleue, noire ou plus rarement blanche) correspondant à une pratique précise : celle du chiisme iranien. Il n’est pas seulement le voile (qui se porte sans couvrir le visage) mais une pièce de tissu que les femmes iraniennes portaient avant l’avènement de l’islam. Au départ porté durant la prière, le tchador est devenu obligatoire dans la rue au XVIIIe siècle. Le shâh d’Iran l’a ensuite interdit en 1936. Dans les années 1970, les femmes iraniennes avaient adopté des voiles plus légers. Mais, à partir de 1979 et l’arrivée au pouvoir de l’ayatollah Khomeiny, le tchador a été remis à l’honneur. Son port n’est néanmoins pas obligatoire dans l’Iran actuel. 

** En février 1979, la révolution triomphe en Iran. L’ayatollah Khomeyni rentre à Téhéran après quatorze ans d’exil et impose au pays la constitution d’une république islamique. Le régime du shâh s’est en effet effondré durant quelques semaines, laissant l’Iran aux mains de religieux extrémistes qui ont fait de nombreux émules dans le monde musulman. 

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