« Quand on voit ces quantités de déchets, on prend conscience du problème » explique Sophie Tuaillon, professeure des écoles dans le Puy-de-Dôme après avoir visité, avec ses élèves de CE2, l’un des principaux centre de tri de la métropole clermontoise. Elle explique que l’école « doit mettre du sens sur ce qui est fait » pour que l’enseignement soit connecté aux réalités de la société.

La crise du Covid-19 a mis à l’arrêt les cours dispensés en présentiel. Une société à l’arrêt qui a désormais le temps de penser et redéfinir les enjeux de demain. Cette pandémie a rendu encore plus audibles les craintes quant au dérèglement climatique. La génération actuellement sur les bancs de l’école est la première qui devra faire face au « Plus Grand Défi de l’Histoire de l’Humanité » (1).

Montons dans le parc du lycée René Descartes de Cournon-d’Auvergne – © Céline Barelle

Faire prendre conscience

Cette enseignante n’en est pas à son coup d’essai. Dans son établissement labellisé E3D (École ou Établissement en Démarche de Développement Durable) premier niveau, Sophie Tuaillon a mis en place, depuis plus de 10 ans, un projet à l’intersection entre le tri des déchets et la solidarité. Elle collecte les bouchons apportés par ses élèves et les donne à une association qui les recyclera, en échange de quoi des chiens d’assistance seront offerts à des personnes mal ou non-voyantes. « J’apporte une goutte d’eau à la société », souligne-t-elle. Comme le colibris face à l’incendie, elle sensibilise à son échelle les générations de demain.

Les pouvoirs publics locaux peuvent aussi apporter leur aide. Depuis une vingtaine d’années, Clermont Auvergne Métropole propose gratuitement aux écoles membres de la métropole des ateliers autour de la gestion des déchets. Il s’agit avant tout de les « amener à réfléchir en consommateurs éclairés », explique Bruno Macel, responsable du pôle communication et éducation à l’environnement au sein de la direction de la gestion des déchets de Clermont Auvergne Métropole. Malgré l’enthousiasme grandissant des enseignants, ils ne peuvent pas répondre à toutes les demandes d’accompagnement de projet.

Ce qui fait plaisir, c’est de retrouver d’anciens élèves aujourd’hui membres d’associations de défense de l’environnement.

Bruno Marcel, responsable du pôle communication et éducation à l’environnement au sein de la direction de la gestion des déchets de Clermont Auvergne Métropole

Ce service clermontois enregistre à son compteur environ 400 animations et 10 000 personnes sensibilisées chaque années. Entre ateliers « do it yourself » (« faites le vous-même » en anglais) , jeux de rôle ou bien encore intervention d’une marionnette pour les plus jeunes, de nombreuses animations sont proposées. « Bien souvent, nos interventions ouvrent sur des projets collectifs [comme l’amélioration du tri au niveau de l’école]. La démarche ne s’arrête pas à un changement de comportement individuel, l’objectif étant de faire tache d’huile ! », précise Bruno Macel. Et les enfants ramènent chez eux ce qu’ils ont appris à l’école. « Certaines choses restent, ils n’oublient pas tout », assure Lydie Robert, animatrice de ces ateliers. Kevin Jaillette, lui aussi animateur, se souvient avoir organisé une animation dans une classe où le professeur connaissait déjà la marionnette, son fils ayant suivi l’atelier quelques années auparavant. « Ce qui fait plaisir, c’est de retrouver d’anciens élèves aujourd’hui membres d’associations de défense de l’environnement. », confie Bruno Macel.

Une hyper-responsabilisation des élèves ?

« L’école, en éduquant des élèves à la durabilité, « condition fondamentale des droits de l’enfant » est un espace transformatif qui peut exercer une influence sur le monde social » souligne Anne-Françoise Gibert, chargée d’étude et de recherche au service Veille et Analyses de l’Institut français de l’Éducation (2). Ces enjeux environnementaux semblent aujourd’hui apparaître comme une priorité. Dès 2004, des circulaires ont conduit à la généralisation de l’éducation au développement durable (EDD), à tous les niveaux et dans toutes les disciplines. « Il s’agit ainsi de former le futur citoyen aux choix complexes qui mettent en jeu le développement durable dans son existence personnelle et dans la société dans laquelle il vit. », lit-on sur le site « éduscol » du Ministère de l’éducation nationale. En 2013, un pas de plus est fait avec « la labellisation « E3D » [qui] est attribuée aux établissements d’enseignement scolaire qui entrent dans une démarche globale de développement durable », lit-on sur le site du Ministère. De nouveaux objectifs arrivent avec les « EDD 2030 » qui devraient, entre autres, faire naître « un binôme d’éco-délégués par collège et par lycée, avec un objectif [de] 20 000 éco-délégués en 2020 » assure-t-on sur le même site.

On peut se demander dans quelle mesure les conceptions des élèves, et les conceptions d’une partie des enseignant.e.s sont influencées par les représentations sociales dominantes.

Anne-françoise gibert, chargée d’étude et de recherche au service Veille et Analyses de l’Institut français de l’Éducation

Mais cette éducation au développement durable fait émerger des interrogations. « Il y a un côté très normatif dans l’éducation nationale » explique Marianne Woollven, maîtresse de conférences en sociologie et responsable du master Encadrement éducatif à l’Institut national supérieur du professorat et de l’éducation (INSPE) Clermont Auvergne. « Cependant, il convient de souligner que les savoirs sont indissociables des intérêts qui les rendent possibles, ce qui interroge leur neutralité. », interroge Anne-Françoise Gibert. Et de continuer : « On peut se demander dans quelle mesure les conceptions des élèves, et les conceptions d’une partie des enseignant.e.s sont influencées par les représentations sociales dominantes. » Marianne Woollven explique qu’il s’agit souvent d’enseigner les « bonnes pratiques », ne donnant à voir qu’un point vue, ce qui peut occulter certains débats faisant rage autour de ces questions. Elle estime qu’une « approche réflexive » serait plus intéressante et permettrait de sortir d’une vision individualiste. « Doit-on former des petits entrepreneurs du tri sélectif, ou bien initier une réflexion aux enjeux environnementaux ? », finit-elle par s’interroger.

L’une des pistes pourrait être la pratique et le lien social. Au-delà de la transmission et de la certification des savoirs, Guy Vincent, sociologue de l’éducation, a montré que l’institution scolaire était aussi faite d’interactions et permettait la transmission de « manières de voir le monde et de se comporter », explique Marianne Woollven. « Une quantité substantielle de recherches internationales montre que les enfants et les jeunes sont plus aptes à comprendre, prendre soin et agir sur le changement climatique s’ils peuvent s’engager directement, de façon expérientielle, au travers de formes d’éducation, de sensibilisation, d’activités sociales ou d’apprentissages pratiques. », souligne Anne-Françoise Gibert.

« Un retour à la terre »

Avec ses 70 élèves volontaires du lycée labellisé E3D René Descartes à Cournon d’Auvergne, Céline Barelle, professeure d’allemand, a pris à bras le corps un projet d’aménagement paysager fusionnant la mise en place d’un jardin pédagogique et la préservation de la biodiversité, « tout cela ne faisant qu’un », assure-t-elle. Avec Laurent David, son collègue responsable des espaces verts de l’établissement, elle a donné vie à un projet riche en dispositifs avec un verger, des friches fleuries pour les abeilles ou bien encore un éco-pâturage ovin – avec des moutons dans le parc du lycée.

De façon générale, transplanter l’enseignement à l’extérieur de la classe […] en conditions authentiques entraîne une meilleure connaissance de l’environnement local et permet d’intégrer des savoirs qui viennent du territoire.

Anne-Françoise Gibert, chargée d’étude et de recherche au service Veille et Analyses de l’Institut français de l’Éducation

Soutenu par l’Union nationale des Entreprises du Paysage (UNEP), ce projet s’inscrit « dans la perspective des objectifs de développement durable de l’Agenda 2030 des Nations Unies et dans le cadre de l’appel à projet lancé par le Ministère de l’Education nationale : « L’école verte : les jeunes s’engagent pour la planète » », explique l’enseignante. Le but étant de sensibiliser les élèves « à la biodiversité et de les mettre en contact avec la terre pour leur donner accès aux savoirs de l’humanité, comme planter un arbre », affirme-t-elle. Le tout ne devant pas être une « contrainte » mais un « plaisir », les élèves étant « déjà constamment conditionnés » assure-t-elle. « De façon générale, transplanter l’enseignement à l’extérieur de la classe […] en conditions authentiques entraîne une meilleure connaissance de l’environnement local et permet d’intégrer des savoirs qui viennent du territoire », note Anne-Françoise Gibert.

Bien que le confinement ait compromis ses projets d’aménagement de parcelle et de voyage d’étude à Freiburg im Breisgau pour y découvrir les aménagements écologiques de la ville, l’idée a continué de germer dans l’esprit de ses élèves. L’une d’elles explique, dans son journal de confinement, que « le jardin [lui a] manqué ». Par l’intermédiaire d’un groupe Whatsapp, chacune et chacun a pu montrer aux autres ce qu’il avait mis en place chez soi. Ce qui est appris à l’école n’y reste pas mais s’exporte dans la sphère familiale. « On ne peut pas arrêter un truc comme ça, c’est l’avenir » juge la professeure d’allemand.

L’école lui apparaissant comme une « fenêtre ouverte », Céline Barelle souhaite montrer aux générations futures qu’il est possible de faire autrement en leur faisant prendre conscience de la complémentarité des individus et de l’intérêt des enjeux environnementaux. « On n’est pas supérieur à la nature, on doit vivre avec elle. Nous aussi nous faisons partie de cette biodiversité » explique-t-elle avec conviction. Mais la prise de conscience et la confiance en ce projet ne sont possibles qu’à la condition que tous les élèves puissent s’y retrouver. « Rester assis sur une chaise, dans le silence, concentré sur un sujet intellectuel correspond davantage aux habitudes des classes moyennes et supérieures », explique Marianne Woollven. Ce projet environnemental permettra peut-être de relégitimer le travail manuel et de reconnaître chaque élève, non uniquement sur ses capacités intellectuelles.

(1) Barrau, Aurélien. Le plus grand défi de l’histoire de l’humanité: face à la catastrophe écologique et sociale, 2020.

(2) Gibert, Anne-Françoise (2020). Éduquer à l’urgence climatique. Dossier de veille de l’IFÉ, n°133, mars. Lyon : ENS de Lyon. En ligne : http://veille-et-analyses.ens-lyon.fr/DA/detailsDossier.php?parent=accueil&dossier=133&lang=fr