Le président s’exprimait, dimanche 14 juin, lors d’une quatrième allocution en moins de trois mois. À coup de litanies sur l’état économique actuel et futur de la France et de réinventions métapolitiques, M. Macron a une énième fois démontré l’impéritie de sa gouvernance. Aveuglément libéral et divinement frappé – mais éphémèrement déchu -, le Prince de la communication a revêtu, dimanche soir, sa parure auguste pour interpréter une pièce dont il est à la fois le dramaturge et le comédien : Mascarille (1) et ses passions joyeuses (2).

Illustration – Le président Emmanuel Macron s’adresse au Francais. 13 avril 2020. – ©Florian Jannot-Caeilleté / APJ / Hans Lucas

Reconstruire l’économie et l’ordre républicain

Omettons de mentionner son satisfectit sur la bonne gestion de la pandémie, qui semble néanmoins avoir occulté les erreurs et les non-dits initiaux (3). Ce soir, l’heure était au changement de cap de la macronie, à sa « réinvention », maître-mot du capitaine du Radeau de La Méduse. Une bifurcation tellement bien rodée qu’on aurait cru qu’elle s’alignait sur la voie empruntée par La République En Marche ! (LREM) depuis 2017. On s’y attendait, il l’a maintes fois répété, la deuxième moitié du quinquennat s’axera autour de la relance économique… ou plutôt « économique, écologique et souveraine », histoire de colmater les trous et de contenter tout le monde. Surtout, le monde d’après se devra de consacrer notre messianique « indépendance ». Une indépendance qui se réalisera en collaboration étroite avec l’Europe, notre chère et auratique Europe, « solidaire et souveraine ». Cela signifierait-il la fin des traités signés à tout-va de part et d’autre du globe ? Rappelons que, courant avril, l’Europe ratifiait un accord de libre-échange avec le Mexique, abaissant les droits de douane, notamment sur l’importation de viandes bovines jusqu’à lors interdite sur le sol européen. Dans la lignée de ce manifeste simulacre, le choix aberrant opéré par la Commission européenne d’enrôler BlackRock – une société gestionnaire d’actifs – comme conseiller sur l’environnement, ne peut que provoquer notre méfiance à l’égard de ces promesses.

Se reconvertir en indépendant a également un prix – et pas des moindres. « Travailler et produire davantage pour ne pas dépendre des autres » : voilà, c’est dit, il nous fait une Sarko (4). Vous, « les forces vives », les « premières et premiers de cordée » – de corvée – , vous les jeunes, vous les soignant.e.s, vous les laissé.e.s-pour-compte de la crise, vous le velgum pecus, oui, vous, les Français.e.s, en somme : vous devrez oeuvrer à la sueur de votre front pour refonder la France de demain, la solitaire, la misanthrope, la cavalière seule, la Républicaine. Une nation qui se veut unie, indivisible, fraternelle, patriotique, chauviniste. C’est ainsi que M. Macron espère rassembler autour de sa politique, son « nouveau chemin », qui le conduira, il y croit dur comme fer, sur les marches majestueuses de l’Élysée. Celleux qui oseraient s’interposer sur cette voie despotique, dont, entre autres, ces milliers de troubles-fêtes anti-racistes, ne feraient que fragmenter le cosmos républicain. Ah ! elle est belle, la France. L’homme providentiel qu’il aimerait être assure pourtant que lui et son gouvernement se montreront « intraitables face au racisme, antisémitisme et aux discriminations »… tout en y apportant de la nuance, « rien que de la nuance ! ». Ce « noble combat » ne saurait en effet être efficace s’il était détourné par ce « communautarisme » et ce « séparatisme » rampant. Si vous perceviez la débauche, les appels à la discorde et à la haine du côté de Zemmour et autres groupes identitaires, vous faites fausse route, vous vous dévoyez : elle est à rechercher du côté des manifestant.e.s, semeuses et semeurs du « désordre ».

Pour rétablir l’ordre républicain, rien de mieux, donc, de se montrer thuriféraire envers celleux qui, comme on l’a bien vu pendant le confinement et des années durant, n’ont jamais attisé la flamme de la colère. J’ai nommé, les forces de l’ordre – nos gardiens de la paix -, celleux qui « méritent le soutien de la puissance publique ». Le président a tranché ; la main de fer a coupé court à tout débat.

Autant en emporte l’écologie

Tout aussi central, le thème de l’écologie, quasi-inexistant seul, faisant office de compresse quand il est apparu aux côtés de l’habituel jargon macronien. Quelques jours auparavant, M. Macron promettait sur son compte Twitter un « monde d’après résolument écologique ». Dimanche, il réitérait sa promesse, haut et fort : « Je m’engagerai dans cette reconstruction écologique » autour de la « rénovation thermique de nos bâtiments, des transports moins polluants et du soutien aux industries vertes ». Est-ce à dire que notre président se serait converti ? La suite du discours, la traduction de paroles en actes et les récents agissements de l’État, qui a renfloué abondamment les secteurs de l’aéronautique, de l’automobile et du tourisme sans contreparties monstres, ne corroborent pas cette hypothèse. Au contraire, ces éléments ne font que l’invalider. En prêchant la « reconstruction écologique qui réconcilie la production et le climat », celui qui a voulu « enfourcher le tigre » (5) par le passé est tombé dans le traditionnel greenwashing (« blanchiment écologique »), ou entourloupe écologique. Inutile de nous rappeler sa pathétique apostrophe « make our planet great again » (« rendre sa grandeur à la planète ») au président américain Donald Trump, le soir de sa décision prise de se retirer de l’accord de Paris sur le climat, la France étant elle-même amplement en retard sur ses engagements (6). 

Pire, en usant de pernicieux subterfuges, en nous vendant du concret dans l’intangible, en demandant, par exemple, « aux présidents des deux chambres parlementaires et du Conseil économique, social et environnemental [CESE] de proposer quelques priorités, susceptibles de rassembler le plus grand nombre », le président a essayé d’édulcorer cahin caha sa piteuse politique climatique.

À raison d’un martelage par l’économie et l’indépendance – termes prononcés un nombre incalculable de fois -, M. Macron a joué à l’équilibriste et au roi de la dialectique. Or, on le sait et on le répète : vouloir concilier écologie et capitalisme est vain. En brouillant ainsi les pistes, le chef de l’Etat continue de nous servir son menu « bouillie écologique », et ce à toutes les sauces. Royal.

On le devine. Ce nouveau lot de promesses devenu coutumier, une plus forte résilience dans de nombreux domaines agrémentée de cohorte nationale, viendra s’ajouter à la longue liste des paroles en l’air. Fort de ses abstractions verbales et de ses contradictions, en voulant refonder un monde nouveau qui ne doit aucunement « revenir en arrière », le Macron des grands soirs, le Spartacus des temps nouveaux, a enfourché sa monture et s’est dit prêt à « conquérir l’énergie du jour qui vient ». En réalité, l’empereur, qui a tenté de se départir des propensions jacobinistes de la France (7) tout en demeurant jupitérien, a lamentablement manqué sa représentation : ce 14 juin, dans une ambiance théatrale, il a laissé place au burlesque.

(1) Mascarille est un des personnages inventés par Molière dans sa comédie Les Précieuses ridicules. Il est connu pour son hypocrisie, sa fourberie.

(2) https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/05/10/emmanuel-macron-face-au-covid-19-la-revanche-des-passions-tristes_6039203_3232.html

(3) https://www.mediapart.fr/journal/france/020420/masques-les-preuves-d-un-mensonge-d-etat?onglet=full

(4) En 2007, Nicolas Sarkozy avait choisi comme slogan de campagne “travailler plus pour gagner plus”. Ce dernier avait finalement été élu président de la République entre 2007 et 2012.

(5) https://www.youtube.com/watch?v=FiY_n4UfjGA

(6) https://www.youtube.com/watch?v=LxB2DH_xUX8

(7) Dans son discours, Macron a assuré vouloir déléguer plus de pouvoir au terrain. “Tout ne doit pas être décidé si souvent à Paris”, a-t-il affirmé, s’inscrivant dans une logique de décentralisation.