Je ne resterai pas silencieuse parce que rester silencieux, c’est comme mourir.

DUA LIPA

*Avertissement : agression sexuelle*

Il m’a fallu des années pour m’asseoir et écrire ce que vous allez lire.

Il n’y a pas de moment idéal pour écrire son ressenti des événements. Je fais déjà partie du pourcentage des femmes à qui l’on demandera pourquoi elles ne sont pas allées voir la police. Un thérapeute m’a demandé une fois si j’avais pensé à déposer une plainte car cela pourrait potentiellement m’apporter une sorte de paix et de résolution, une « fermeture officielle du chapitre » pour ainsi dire…

Mon coeur commence à battre fort chaque fois que je pense à la possibilité d’affronter le jugement et les visages de personnes inconnues s’il est conduit face à la justice, que je pense au fait de devoir le regarder dans les yeux et de lui expliquer comment il a ruiné plusieurs années de ma vie. Je suis déjà angoissée quand je dois faire une présentation à l’université, alors dans une langue étrangère, comment pourrais-je expliquer ce qu’il s’est passé clairement devant la justice française ? Comment puis-je m’assurer que ce que je dis ne sera pas mal interprété ou sorti de son contexte ? Comment puis-je être certaine que rien ne sera perdu ou faussé dans la traduction ?

Pour moi, la solution est de prendre le contrôle de mon récit, qui depuis des années, est contrôlé par d’autres autour de moi. La meilleure façon pour moi de prendre le contrôle est d’écrire.

J’ai du mal à dire le mot mais plus je le dis, plus je sens un poids se soulever. La pression que je ressens depuis des années sur mes épaules, dans mes poumons et mon cœur se libère.

En mai 2018, quelques jours avant mon vingt-troisième anniversaire, j’ai été violée.

verónica

Cela a été fait par quelqu’un que je considérais comme un ami proche.

Honnêtement, je ne sais pas comment mettre des mots sur les turbulences émotionnelles qui ont suivies. Vous visualisez ces montages dans les films dans lesquels ils superposent des événements s’enchaînant les uns après les autres pour créer un effet dramatique ? Mes souvenirs de cette nuit sont exactement ainsi : instantanés de moments et de confusion sur les pièces manquantes.

Je portais ma robe préférée, bordeaux avec des fleurs. Elle était en forme de V, elle se pressait contre mon corps d’une manière sophistiquée qui me faisait me sentir sexy. Il y avait une fermeture éclair dans le dos, donc à chaque fois que je la mettais c’était un combat pour la fermer mais ça valait le coup. C’était dans le style vintage. Je me sentais bien.

Je me suis engueulée avec mon copain ce jour-là. Je ne me souviens pas pourquoi, mais j’ai décidé d’envoyer un texto à Aurélien. Nous avions été invités à la fête d’anniversaire d’un ami commun, et j’hésitais à y aller après notre dispute. Mais finalement, j’avais besoin d’un ami.

*Les noms de l’auteur et des protagonistes ont été modifiés*

– « Tu viens ce soir ? », ai-je envoyé par texto.

– « Oui et toi ? Ça ne m’arrange pas trop car j’ai partiel demain mais bon… » répondit-il.

– « Je peux te confier un truc sans que tu ne le dises à personne ? », ai-je demandé.

– « Oui, bien sûr. Je t’écoute. »

Je suis entrée dans un monologue sur ma relation, me plaignant de notre compatibilité, de ma fatigue, des engueulades et de la façon dont, pourtant, je ne pourrais pas voir ma vie sans lui. Aurélien a insisté pour que j’aille à la fête pour me distraire. Il m’a dit que j’étais jeune, presque 23 ans, que j’avais mes études et toute ma vie devant moi, et que rester seule à la maison n’aiderait pas.

– « D’accord, je vais alors acheter une bouteille de vin. Tu aimes quoi toi ? » ai-je demandé.

Il m’a dit de ne pas m’inquiéter. Comme il avait un examen le lendemain matin, il n’allait pas y aller trop fort ce soir-là.

Je suis arrivée avant lui. J’étais heureuse de voir un ami américain à la fête, mais à part ça, je ne connaissais vraiment que la personne qui fêtait son anniversaire et Aurélien. Quand il est entré dans la pièce, tenant son paquet de bière, j’étais tellement heureuse de le voir. J’étais stressée, et savoir qu’au moins quelqu’un à la fête savait que je ressentais, m’a fait me sentir mieux. Surtout qu’il s’agissait de quelqu’un en qui j’avais confiance. Il s’est assis à côté de moi sur le canapé tandis que je buvais mon vin. Je me souviens d’avoir parlé de football avec quelqu’un, en particulier du Real Madrid, car la conversation concernait Cristiano Ronaldo et que je n’étais pas vraiment fan de lui. J’ai parlé de Sciences Po et du Master en journalisme avec quelqu’un d’autre. J’ai donné à des filles en costumes drôles ma recette de guacamole. Pendant tout ça, je sais que j’ai pris un deuxième verre de vin et puis… trou noir.

*

Je suis dans une pièce sombre. Il y a des lèvres sur les miennes, et je pense que ce sont celles de mon copain. Je touche son visage et je réalise qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Ce n’est pas la personne à laquelle je pense. Ses cheveux… ils sont longs et rêches au toucher. Ce ne sont pas ceux que je connais. Il y a quelque chose qui ne va pas ici. L’odeur et le goût ne sont pas familiers non plus. Soudain, je réalise qui c’est. Je me rends compte de ce qu’il se passe. J’ouvre les yeux et il y a juste une silhouette sur moi. Il essaie de me guider. Je comprends ce qu’il essaie de faire.

– « Ça ne marche pas, s’il-te-plaît arrête », dis-je.

Maintenant, je peux sentir le mur contre mes articulations, ses mains tenant les miennes. La lumière blanche de la lune vient de la fenêtre derrière lui, mais je ne vois rien. 

*

Je ne savais pas où j’étais quand je me suis réveillée. Tout faisait mal. Je me suis retournée pour voir qui dormait à côté de moi, mais son dos était tourné, et j’ai eu l’impression que quelque chose s’était passé. Il y a un souvenir de son poids sur mon corps, mais cela ne pouvait pas être arrivé… J’ai réalisé que je ne portais plus de culotte et j’ai senti un frisson couler le long de ma colonne vertébrale. J’ai silencieusement commencé à la chercher, je l’ai retrouvée sous le lit. Je l’ai mise et j’ai réalisé que mes bretelles de soutien-gorge pendaient sous mes bras mais que ma robe était toujours parfaitement en place. Cela me paraissait étrange, comme si quelqu’un m’avait rhabillée dans la nuit. Je me suis levée et me suis dirigée vers la cuisine. Je connaissais l’appartement, j’y étais déjà allé une fois. J’ai attrapé une tasse et me suis versée de l’eau, en me disant :

Je ne peux pas croire ce que je pense… mon copain… comment je vais lui expliquer ?

verónica

Je ne peux même pas m’expliquer cela. J’avais la boule au ventre. Je savais qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas. 

Je suis retournée dans la chambre ; Aurélien était déjà réveillé sur son téléphone. Je ne savais pas quoi dire, alors je me suis allongée. Mon nom sur son écran a attiré mon attention et j’ai réalisé qu’il envoyait un SMS à quelqu’un de la fête. Je détournais rapidement le regard, gênée. Il m’a demandé comment je me sentais.

Comme de la merde.

verónica

Il a rigolé et a dit qu’il n’était pas surpris. Il m’a dit que lorsque nous sommes partis, je m’éclatais, dansais dans les rues.

– « Peux-tu m’expliquer ce qu’il s’est passé hier ? Parce que je me souviens seulement d’avoir été à la fête. »

Il m’a dit que j’avais commencé à être un peu triste et que je voulais rentrer chez moi. Il pouvait voir que je n’allais pas bien alors il a décidé de prendre soin de moi. Apparemment, je dansais dans les rues et chantais Bella Ciao alors que nous croisions un de ses amis qui se dirigeait vers la fête. Après, quand nous étions seuls, je l’ai embrassé, puis je me suis éloignée en disant qu’il méritait mieux, et que j’étais une horrible personne. Alors nous sommes entrés dans son appartement et j’ai couru vers le balcon pour voir la Tour Eiffel. Je me suis allongée et il a eu du mal à me convaincre d’aller me coucher. 

– « Et quand nous étions au lit ? » ai-je demandé. 

– « Oh, nous nous sommes embrassés. »

– « Nous n’avons rien fait de plus ? »

– « Non, pas vraiment… nous avons essayé. »

– « Ok, ok, alors techniquement… je n’ai pas trompé mon copain ? », ai-je demandé... En tout honnêteté, j’étais inquiète de la façon dont j’allais expliquer les choses.

Cependant, l’histoire n’avait pas de sens et je ne pouvais pas comprendre en quoi. 

J’ai commandé un Uber et je suis retournée à mon appartement. J’ai passé la matinée à faire de mon mieux pour ne pas vomir. J’ai eu un rendez-vous chez le coiffeur que j’ai annulé. J’ai envoyé un texto à Aurélien :

– « Je suis quand même désolée pour hier. Bon ça reste entre nous ? ». 

– « Vraiment Veronica, ne sois pas désolée, tu n’as rien fait de mal, et ça m’a pas dérangé que tu viennes chez moi. » 

J’ai dû lui demander si quelque chose de grave s’était produit. Je lui ai demandé si nous nous étions seulement embrassés et touchés. Il m’a dit qu’il le croyait, mais qu’il était dans le même état que moi et ne se souvenait pas de grand-chose, et que ça n’avait pas d’importance dans tous les cas. Correct. Ça n’avait pas d’importance. 

Couchée dans mon lit, je me sentais malade, non pas d’une manière nauséeuse, mais j’étais plutôt prise d’un sentiment de dégoût inquiétant. Je me sentais comme à l’extérieur de mon corps. J’étais dedans mais en même temps, j’en étais détachée. J’ai commandé un hamburger et des frites à partir d’une application de livraison. Les aliments gras aident toujours les lendemains alcoolisés. Une heure plus tard, je ne suis pas arrivée à temps aux toilettes. J’ai vomi partout dans l’entrée de la salle de bain et j’ai commencé à pleurer. Je me souviens de l’avoir nettoyé et d’avoir simplement pleuré à la crasse. À un moment donné, j’ai juste regardé mes mains trembler, les larmes coulaient de mes yeux. J’avais besoin de savoir ce qui m’échappait.

Je lui ai demandé à quelle heure son partiel était terminé et si nous pouvions nous retrouver ce jour-là. Je ne voulais pas être chiante, j’avais juste besoin d’éclaircissements et j’ai ensuite voulu l’oublier et garder notre amitié. Il m’a dit qu’il ne comprenait pas pourquoi j’étais si inquiète et pourquoi notre amitié serait finie, mais il m’a dit que nous pourrions nous retrouver après son examen. Je ne me souvenais de rien, alors je lui ai dit que je voulais juste qu’il m’explique certaines choses dont il se souvenait. Il a répété qu’il était dans le même état, etc. J’ai ajouté que tout ce dont je me souvenais, c’était d’être à la fête.

Comme je te l’ai dit, on s’est embrassé la première fois dans la rue, et après on est rentré dormir chez moi, et là on a dormi ensemble et tu m’as embrassé et j’ai continué quoi.

aurélien

Je lui ai demandé si quelqu’un m’avait vue en train de l’embrasser,  il a essayé de me rassurer et de me convaincre que ce n’était pas comme si nous avions tué quelqu’un : ce n’était vraiment pas si grave.

Dans cette longue chaîne des messages, il a fini par me dire que cela resterait entre nous et qu’il n’avait vraiment rien dit à personne.

– « Trust me. »

J’ai répondu : – « Oui, j’ai confiance en toi »

– « . »

*

J’étais dans le déni. Nous nous sommes retrouvé pour le dîner et il a de nouveau raconté la même histoire. L’image de lui au-dessus de moi ne voulait tout simplement pas se dissiper. Il a avoué que nous avons essayé d’avoir des relations sexuelles, mais que ça n’avait pas vraiment fonctionné. Cette nuit-là, nous avons dîné, puis nous nous sommes quitté. Ce fut la dernière fois que nous en parlions vraiment.

J’étais extrêmement angoissée à cause des examens. Tout était flou. Je ne voulais même pas fêter mon anniversaire. J’allais continuer à le voir. C’était inévitable. Je voulais juste que les choses soient normales mais il n’y avait aucun moyen de contourner cela. 

Cet été fut l’un des pires de ma vie. J’étais ailleurs. Je ne comprenais toujours pas ce qu’il s’était passé. Quand les gens me faisaient des câlins ou me touchaient, mon corps se verrouillait. Avec mon copain, on se disputait en permanence. Quand j’étais seule, si jamais je faisais une crise de panique, je mangeais souvent jusqu’au point d’être malade juste pour ressentir quelque chose et revenir à la réalité. Cela n’a pas aidé à améliorer le rapport conflictuel que j’entretiens avec mon corps depuis l’âge de 10 ans. Je sortais et buvais trop. Je voulais oublier ma vie. Chaque fois que mon copain et moi étions intimes, je me sentais mal à l’aise. Je me sentais sale et j’avais l’impression de pouvoir le contaminer avec ma crasse. Je suis devenue paranoïaque pendant des mois ayant peur d’être tombée enceinte. J’ai même fait plusieurs tests à domicile, les cachant à mon copain. 

En octobre, j’ai commencé à paniquer lors d’un moment intime avec mon copain. Il y avait quelque chose dans la façon dont cela se passait qui m’a renvoyée à cette nuit, et les images ont commencé à inonder mon esprit. Je n’étais plus avec mon copain, j’étais avec Aurélien dans sa chambre. 

C’est à ce moment que j’ai su.

verónica

J’avais commencé à consulter une psychologue au cours de l’été. Quand je suis allée la voir après ce flashback, j’ai quitté la session après avoir chuchoté le mot. Je ne pouvais même pas la regarder dans les yeux. Je n’ai pas pleuré. Je n’ai rien ressenti. Je suis partie dans une deuxième vague de choc. 

Le lendemain matin, j’étais assise en classe, mais je n’étais pas vraiment présente. J’ai commencé à écrire ce que ressentais. Je ne pouvais pas croire que c’était vrai, pourtant ça l’était. Je le savais, au plus profond de mon âme. Cela me rendait folle. Je ne reconnaissais plus mon reflet dans un miroir. J’ai commencé à faire de nombreuses  crises d’angoisses, parfois suivies d’évanouissements. Il y avait des moments où je revenais à la réalité après une crise, allongée par terre dans ma salle de bain, avec des griffures sur tout le corps, sans savoir comment j’en étais arrivée là. J’avais vraiment peur. J’ai fini par aller aux urgences, j’ai été envoyée par la suite dans un endroit spécialisé, entre un hôpital et un service psychiatrique. J’y ai passé une nuit avant que mon père n’arrive en France (ma famille habite aux États-Unis) et ne vienne me chercher. Je ne pouvais pas cesser de ressasser ce qu’il m’était arrivé. Je me sentais si coupable. Peut-être que si je n’avais pas porté cette robe, ma robe préférée. Peut-être que si je ne lui avais pas parlé de l’engueulade avec mon copain. Peut-être que si je n’avais pas… et si j’avais… j’avais l’impression que je ne pouvais pas m’arrêter d’y penser ni de me sentir coupable. Je me sentais mal que cet événement ait blessé ma famille et mes proches. 

Peut-être que si je n’avais pas… et si j’avais… j’avais l’impression que je ne pouvais pas m’arrêter d’y penser ni de me sentir coupable.

verónica

J’étais si près de terminer la fac et de retourner aux États-Unis (il me restait que la L3), j’allais abandonner tout ce pour quoi j’avais travaillé. Chaque fois que je le croisais, je forçais un sourire même si mes jambes tremblaient. Je n’avais pas l’impression de pouvoir dire à nos amis ce qu’il s’était passé, de confier ce que j’avais vécu cette nuit-là parce qu’ils allaient devoir choisir entre nous. Je ne voulais rien entreprendre, mais simplement comprendre comment vivre avec quelque chose comme ça sans vouloir crier. À certains moments, quand je savais que j’allais devoir le voir, je prenais un sédatif à l’avance pour ne rien ressentir. Ce qui me heurtait, c’était d’emprunter des chemins sans y être préparée, ce qui s’est produit deux fois. Chaque fois que nous avons discuté, j’avais toujours un prétexte pour partir immédiatement. Apparemment, il savait que quelque chose se passait. Il me demandait si j’étais en colère contre lui. Il a cependant tenu sa langue, du moins avec nos amis en commun, car lorsque je me suis ouverte sur ce qu’il s’était passé, personne n’était au courant. En revanche, j’ai des doutes sur l’un de ses amis, auquel il envoyait des messages le matin où je me suis réveillée à ses côtés. J’ai vu ce dernier une fois, quand j’étais avec mes amis, et il a dit bonjour à tout le monde sauf à moi (ce qui ne me dérangeait pas, j’étais heureuse d’être invisible). 

Comment une nuit peut-elle se transformer en heures, semaines, mois et années de doutes et d’anxiété ?

verónica

Deux ans ont passé depuis mon agression sexuelle. J’ai appris à vivre avec, mais je ne serai plus jamais la personne que j’étais avant. Il n’y aura jamais de résolution claire. Je ne me souviens toujours pas de ce qu’il s’est passé entre le moment où j’ai donné ma recette de guacamole à ces filles et l’instant où je me suis retrouvée dans son lit. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé après les quelques secondes de ce dont je me souviens. J’ai des doutes, en particulier en raison de mes bretelles de soutien-gorge suspendues sous mes bras avec ma robe parfaitement intacte. Je sais aussi comment je me suis réveillée et la douleur que j’ai ressentie. Ma psychologue a expliqué qu’entre l’alcool et l’événement traumatisant, mon cerveau pouvait rejeter ces souvenirs pour me protéger. Mon ami américain qui était à cette fête m’a raconté comment j’étais au bord des larmes si bien qu’à un moment donné je me suis soudainement dirigée vers la porte, disant que je voulais juste rentrer chez moi. Il m’a proposé de me ramener chez moi, mais Aurélien lui a dit qu’il prendrait soin de moi et qu’il ne fallait pas s’inquiéter. Je sais comment je suis quand je suis à ce point alcoolisée (pleurs et fatigue). Je deviens difficile, ne voulant pas bouger, je peux m’endormir à peu près n’importe où et refuser de bouger. C’est pourquoi ces deux versions, celle de mon ami américain et celle d’Aurélien, n’ont pas de sens. Je me souviens qu’Aurélien avait dit le soir de notre dîner :

– « Comment aurais-tu fait sans moi ? Tu aurais probablement dormi dans la rue ! »

Je ne sais pas ce que j’aurais préféré, mais je me souviens m’être demandée si dormir dans la rue aurait été la meilleure option.

J’ai beaucoup lutté, et je continue de le faire, avec ma réalité. J’ai des doutes et j’ai du mal à faire confiance à ma mémoire. Beaucoup de gens remettent en question l’authenticité d’histoires comme celles-ci, poussant les survivants qui ont vécu ces expériences à en douter davantage. Je dois accepter ce qu’il m’est arrivé. Pendant toute cette nuit, où était mon consentement ?

J’ai du mal à débattre de la possibilité de porter plainte ou pas. Je ne pense pas que ce serait une « fin formelle » à l’histoire. Cela ajouterait simplement plus de traumatisme à quelque chose de déjà si difficile. Qui me croirait ? S’il est jugé, suis-je la seule femme à qui il a fait subir cela ? Et s’il avait abusé d’autres victimes ? Je me sentirais coupable de ne pas l’avoir dénoncé plus tôt, de ne pas les avoir protégées. Tout ce que je souhaite, c’est d’aider les autres dans cette situation. Pour moi, les représailles contre cet homme me feront traverser un processus humiliant devant des étrangers, qui dissèqueront chaque parcelle de ma version de cette nuit et mes actions à la suite de celle-ci. Pourquoi j’ai essayé de continuer notre amitié et d’agir comme si tout était normal ? Qu’en est-il de ma vie sexuelle ? Mes partenaires ? La façon dont je m’habille ? 

Pendant toute cette nuit, où était mon consentement ?

verónica

En Italie, dans les années 70, les femmes de la Libreria delle Donne de Milan (librairie féminine de Milan créée en 1975) étaient opposées au signalement des violences sexuelles. Pourquoi ? Parce que les femmes sont obligées d’utiliser l’institution patriarcale établie et contrôlée par les hommes.

« Le viol est le crime politique contre les femmes – comme on l’a correctement observé à l’époque – l’infanticide est le crime politique des femmes : rejet de la loi injuste qui impose aux femmes une interprétation d’une forme libre et anatomique de leur destin humain… Sa cause est en le fait que les hommes considèrent le corps féminin comme quelque chose dont ils peuvent disposer, sans autres conditions que celles dérivées de l’état des relations entre hommes. En conséquence, pour faire face à leurs causes, pour obtenir une réparation authentique, une femme ne peut pas compter sur les institutions conçues par les hommes pour assurer la justice dans les relations entre elles. » (No creas tener derechos: La generación de la libertad femenina en las ideas y vivencias de un grupo de mujeres p.103-104).

En lisant ceci, je ne pouvais pas m’empêcher d’être d’accord. On le voit encore au XXIe siècle. L’exemple le plus simple à donner est celui de l’affaire de Brock Turner aux États-Unis. Regardez ce qui est arrivé à la chanteuse Kesha. Que proposaient les Italiennes des années 70 ? D’abandonner les institutions créées par et pour les hommes et de créer les nôtres. Nous avons besoin d’avoir confiance en d’autres femmes pour vraiment combattre le système patriarcal. Nous commençons maintenant à le voir, grâce à des mouvements comme #MeToo ou la version française, #BalanceTonPorc. 

Désormais, ce qui compte, c’est la façon dont j’avance.

Cela m’a dépouillée de mon identité. Cela m’a privée de mon estime de moi-même. Cela m’a fait me sentir exposée et impuissante. Cela a ruiné mes relations.

Je ne sais pas si j’en sortirai indemne.

Je ne veux pas que cet événement définisse qui je suis.

verónica

Ce que j’espère, c’est d’être considérée comme une survivante. Ce que j’espère faire, en partageant mon histoire, c’est d’aider les autres à se sentir plus à l’aise pour partager la leur. À partir du moment où j’ai commencé à parler de cette horrible nuit, j’ai entendu des histoires d’ami.e.s qui ne m’avaient jamais parlé de leurs propres expériences, pourtant similaires. Cela m’a fait me sentir moins seule, mais m’a fait aussi réaliser que, malheureusement, c’est quelque chose qui arrive bien trop fréquemment. Et il me semble que ces événements soient presque une normalité.

Cet événement ne me définit pas, mais il fait maintenant et pour toujours partie de mon histoire. En racontant cette histoire, j’ai ressenti en moi une force que je n’avais pas ressenti depuis des années et un contrôle sur ma vie qui m’avait glissé entre les doigts depuis le moment où l’événement s’est produit. Nos histoires nous disent qui nous étions, qui nous sommes et la personne que nous pouvons devenir demain. En partageant mon histoire et en la décomposant morceau par morceau, avant, pendant et après, cela m’a aidée à réfléchir sur moi-même en tant que personne et en tant que femme. Pendant très longtemps, j’ai cru que j’étais sale, pathétique et un être humain affreux. Quand j’ai réalisé pour la première fois ce qu’il m’avait fait, je pensais que c’était à cause de la nature de notre relation, que c’était de ma faute pour lui avoir potentiellement donné des signes contradictoires, pas à cause de sa nature en tant que personne. Il m’a fallu beaucoup de réflexion pour réaliser que ce qu’il m’est arrivé n’a jamais été et ne sera jamais de ma faute.

Ainsi pour me remettre de ce moment-là, tout ce que je veux faire, c’est étreindre Veronica, celle qui était si confuse et essayer de rationaliser les choses. Cependant, il n’aurait pas dû faire quelque chose comme ça. Il était mon ami.

*

J’ai toujours la robe. Je l’ai portée plusieurs fois pendant ces cinq mois entre l’agression et ma prise de conscience de celle-ci. Maintenant, j’ai du mal à m’imaginer la porter de nouveau, et c’est vraiment dommage parce que je l’adore. Je l’ai toujours, emballée avec mes vêtements hors saison. Je la porterai cet été, buvant du vin au bord de la Seine avec mes amis, la famille que j’ai faite qui m’ont aimée à chaque épisode d’anxiété et qui m’ont vu recommencer à rire avec une liberté rugissante du fond de mon cœur. Ce sera la dernière étape pour reprendre mon récit.