La crise climatique, remise sur le devant de la scène avec la pandémie de Covid-19, interroge ce que nous tenions pour acquis dans tous les domaines. Et l’économie n’y fait pas exception. Parler de croissance du PIB dans un monde aux ressources mathématiquement limitées semble, plus qu’hier, être un contresens. Cet indicateur économique interroge et pousse à prendre de la hauteur.

Un acheteur de poisson regarde dans les caisses de poissons la marchandise avant de l’acheter, France, 25 Avril 2020 – © Clément Gerbaud / APJ / Hans Lucas

L’indicateur roi

Pris comme référentiel dans la majorité des économies du globe, le PIB règne en maître. Pourtant, derrière ces trois lettres se cache des termes auquel tous les citoyens ne sont pas accoutumés. Entendu partout mais pas toujours compris, cet indicateur économique mérite que l’on y porte de l’attention. Pour sortir de la crise pandémique que le monde traverse, la relance économique est au coeur de tous les débats. Pour constater cette relance, et donc le retour à la normale, le PIB devrait, sans faire de doute, être pris en compte.

Ouvrez un journal, écoutez le billet éco à la radio ou bien encore l’édito business à la télévision, vous tomberez à coup sûr sur ce fameux PIB. Passer à côté de cet indicateur est inévitable mais sa compréhension n’est pas toujours parfaite. Au juste, c’est quoi le PIB ?

Piloter l’action publique, prévoir les rentrées fiscales, évaluer la production d’un pays, c’est son but.

Marie Viennot, journaliste au service économique de France Culture

Apporter une définition pour démystifier le réel apparaît essentiel pour que tous puissent s’emparer du débat public. Introduit en France après la Seconde Guerre mondiale, le PIB n’est autre que le produit intérieur brut. Une fois cela dit, nous n’en savons pas vraiment davantage. Plus clairement, le PIB « mesure la valeur des biens et des services produits sur une période donnée, par les agents résidents sur le territoire national, quelle que soit leur nationalité », peut-on lire dans des manuels de Sciences Economiques et Sociales (SES) de terminale. Dit rapidement, le PIB correspond à l’ensemble des richesses créées sur le territoire nationale en un an. Une voiture produite en France par une entreprise étrangère sera donc prise en compte dans le PIB français.

Calculé dans tous les pays, il permet des comparaisons souvent nécessaires entre les différentes économies. Son utilité est aussi nationale pour « piloter l’action publique, prévoir les rentrées fiscales, évaluer la production d’un pays, c’est son but », explique Marie Viennot, journaliste au service économique de France Culture.

A l’épreuve du réel

Comme tout indicateur économique, il n’est qu’un outil de mesure aux imperfections partout démontrées. Dès les cours de SES au lycée, les « limites du PIB » sont au programme. Utilisé pour mesurer la croissance économique, à laquelle certains associent le bonheur national, le PIB prouve ses lacunes et ne fournit pas d’indication de développement humain.

Le PIB ne compte pas assez et oublie tout un tas de biens et services qui contribuent pourtant au bien-être collectif.

Le PIB ne prend en compte que la production issue d’une activité rémunérée et déclarée, ce que l’on appelle l’économie formelle. Qu’en est-il du bénévolat et du travail domestique ? « Est-ce à dire que [cela] est sans valeur ? », s’interroge Marie Viennot. Le PIB ne compte pas assez et oublie tout un tas de biens et services qui contribuent pourtant au bien-être collectif. Et inversement, le PIB compte trop. Il comptabilise tout ce qui a un prix, cela ne veut pas dire que tout ce qui est vendable est favorable au progrès social. Lorsque la France vend des armes à des pays étrangers, les Français ne vivent pas mieux mais le PIB continue de croître. 

Le PIB n’intègre pas non plus les externalités, c’est-à-dire l’effet (positif ou négatif) causé par l’activité d’un individu sur un autre, sans aucune compensation monétaire. Elles sont pourtant nombreuses. Lorsque certains produits phytosanitaires dégradent considérablement l’environnement, le PIB ne le compte pas. Lorsque des commerces de proximité s’implantent dans un centre-ville et favorisent le lien social, le PIB ne le compte pas non plus. 

On fait quoi maintenant ?

Face à l’ineptie du PIB pour mesurer le bonheur national, certains ont trouvé des solutions. La richesse n’est pas qu’économique, elle est aussi sociale et culturelle. De nouveaux indicateurs ont vu le jour. C’est le cas de l’Indice de développement humain (IDH) qui se propose de rendre compte du développement et non de la croissance, un phénomène non plus quantitatif mais qualitatif. Construits dans les années 1990 sous l’impulsion de l’économiste indien Amartya Sen, cet indicateur prend en compte des critères sociaux, culturelles et économique. Même s’il ne prend pas en considération toutes les variables nécessaires au bien-être d’une population, l’IDH permet de voir plus grand, de voir plus large.

Un nouvel indicateur a fait son arrivée au Bhoutan, petit pays d’Asie enclavé entre la Chine et l’Inde : le Bonheur National Brut (BNB), qui serait « plus important que le Produit National Brut » selon une déclaration de l’ancien roi du Bhoutan en 1972, Jigme Singye Wangchuk. Mais c’est en 2008 que ce concept est intégré à la constitution bhoutanaise. Le bien-être de la population devient alors la boussole pour tous les projets. Un service de santé et d’éducation est proposé gratuitement à tous les Bhoutanais. Le BNB prend en considération quatre critères : la protection de l’environnement, la conservation et la promotion de la culture bhoutanaise, la bonne gouvernance et le développement économique responsable et durable. Et les retombées environnementales sont spectaculaires puisque le Bhoutan n’est pas simplement neutre en carbone mais il en absorbe trois fois plus qu’il n’en émet. En revanche, le pays reste peu avancé selon les données de l’ONU.

En comptant trop ou pas assez, le PIB a posé, et continue de poser, malgré ses avantages, certains problèmes. Prendre pour synonyme croissance économique et bien-être collectif relève du non-sens. Les nouveaux indicateurs mis au point, bien qu’imparfaits, pourraient être une fenêtre ouverte vers de nouveaux horizons moins matérialistes et plus résilients.