Étudiants isolés, jeunes sans famille ou bien encore grandissant dans des familles pauvres. Les visages de la jeunesse dite précaire sont multiples. En France, 1 étudiant sur 5 vit sous le seuil de pauvreté (1). La crise sanitaire actuelle vient renforcer ce constat alarmant : les étudiants se voient privés de leur travail, des petits boulots, de leur stage rémunéré. Leur budget se retrouve ainsi rapidement déséquilibré. La précarité s’est accrue, s’ajoutant à des conditions de vie en confinement souvent compliquées ces dernières semaines : logements exigus et non équipés, isolement social, stress, obligations familiales, impasse financière susceptible d’engendrer une impasse éducative. La fermeture des restaurants universitaires et des épiceries sociales a aggravé ce tableau, entraînant une augmentation importante des frais alimentaires. Il est devenu encore plus difficile pour les étudiants de subvenir à leurs besoins.

Si certains de ces établissements reprennent peu à peu leurs services, le déconfinement ne change que très peu de choses pour tout.e.s celles et ceux qui vivent dans des situations de précarité. Outre leur quotidien, les incertitudes sur leur avenir proche, voire lointain, les déstabilisent profondément.

illustration – Mobilisation contre la precarite etudiante a Lille, le 26 novembre 2019, apres le suicide d’un etudiant a Lyon – © Quentin Saison / APJ / Hans Lucas

« Comment est-il envisageable qu’en 2020 des étudiant.e.s se rationnent pendant des semaines ou ne puissent plus manger ?” « 

La crise sanitaire aura eu raison de ce public fragile. Avec le confinement, les étudiants sont nombreux à avoir perdu leurs sources de revenu, sans pouvoir prétendre au chômage partiel. Pour les plus précaires, tout repose désormais sur la bourse versée par le centre régional des œuvres universitaires et scolaires (Crous), sur critères sociaux (2). Cette aide mensuelle attribuée de septembre à juin varie significativement d’un étudiant à l’autre, de 102 euros à 561 euros. Le montant est calculé en fonction des revenus et charges des parents, sans prendre en compte les situations vécues par les étudiants, qui ne bénéficient pas toujours du soutien financier de leur famille. Parmi les 712 000 étudiants boursiers recensés en 2019, moins de 7% ont obtenu le niveau de bourse le plus élevé (3). Ils sont donc une majorité à vivre avec moins de 500 euros par mois, bourses comprises. Ce qui place 20% d’entre eux en dessous du seuil de pauvreté, souvent dans des logements modestes ne dépassant parfois pas 9m², comme les chambres en résidences universitaires (1).

En moins de cinq jours, nous avons reçu plus de 700 mails d’étudiant.e.s, ayant tous et toutes des difficultés pour s’acheter de quoi manger, et des demandes continuent d’affluer chaque jour.

collectif solidarité étudiante, paris 8

Actuellement, les plus fragiles s’enfoncent dans la précarité car ils ont perdu leur « job » d’appoint ou parce que leurs parents, eux-mêmes en difficulté, ne peuvent plus les soutenir. Il y a également ceux qui sont en rupture familiale. En tout cas, tous ont subi de plein fouet la fermeture des restaurants universitaires, cafétérias et associations étudiantes durant le confinement, cumulant ainsi les difficultés. « En moins de cinq jours, nous avons reçu plus de 700 mails d’étudiant.e.s, ayant tous et toutes des difficultés pour s’acheter de quoi manger, et des demandes continuent d’affluer chaque jour », communique le Collectif solidarité étudiante Paris 8, en Seine-Saint-Denis. Avec l’antenne locale du Secours Populaire, le collectif a organisé une première distribution de 100 colis alimentaires, le 17 avril. Mais il en faudrait dix fois plus. « Comment est-il envisageable qu’en 2020 des étudiant.e.s se rationnent pendant des semaines ou ne puissent plus manger ? » s’interroge le collectif.

« Pendant plus d’une semaine, j’ai uniquement mangé du riz blanc »

Vivant avec peu de ressources, souvent issues de l’économie de la « débrouille » aujourd’hui majoritairement à l’arrêt, de nombreux jeunes se retrouvent en grande difficulté. En France, selon une étude de l’Observatoire de la vie étudiante, 46% des étudiants travaillent pendant leurs études (4). Mais beaucoup travaillent comme livreurs, baby-sitters ou dans les bars, restaurants ou commerces, des emplois irréalisables en télétravail.

Mon employeur n’a pas renouvelé mon CDD et je me retrouve sans rien.

arthur, étudiant en 4e année d’art et design à saint-étienne

« J’ai 168 euros par mois pour vivre« , confie Arthur, étudiant en quatrième année d’art et design à Saint-Etienne. Cette somme lui est versée par le Crous, mais elle n’est pas suffisante pour payer son loyer et ses courses. « Avant le confinement, je travaillais dans une institution culturelle. J’enchaînais les heures pour boucler les fins de mois », précise-t-il. À cause du confinement, il a perdu son emploi. « Mon employeur n’a pas renouvelé mon CDD et je me retrouve sans rien », ajoute-t-il, désespéré.  

Bilal, étudiant en deuxième année de pharmacie à Lille, souhaite, quant à lui, économiser pour avoir le permis. « Comme je n’ai pas assez d’argent pour tous les jours, il m’est arrivé plusieurs fois de ne pas manger à midi pour ne pas « dépasser » mon budget du mois si je veux avoir le permis un jour. Ce budget n’est autre que celui de la bourse du Crous. Pour me donner un peu de mou pendant l’année et me permettre quelques « folies », je travaille deux mois pendant l’été pour gagner 2400 euros », explique-t-il. Or, à l’instar de nombre d’autres étudiants, son travail estival a été supprimé. Bien que ses partiels se déroulent dans trois semaines, sa principale préoccupation est de postuler à différents endroits pour trouver un emploi estival jusqu’à avoir peur de ne pas valider son semestre.

Je sais que pour juillet et août, il n’y aura pas de bourse et si je n’ai pas de travail, il faudra compter uniquement sur le peu que j’arrive à économiser.

roméo, étudiant en bts

Pour Roméo, étudiant en BTS, l’entrée en confinement a rendu vains tous ses efforts pour trouver un emploi et payer tous ses frais. Pour lui, comme pour beaucoup d’autres jeunes, cette période a été brutale. Il témoigne : « Je dois avouer que j’ai tellement peu de moyens financiers que, pendant plus d’une semaine, j’ai uniquement mangé du riz blanc parce que je n’avais pas l’argent pour me payer autre chose. » Il a alors dû demander de l’aide au Secours Populaire pour se permettre d’ingérer autre chose que ce riz. « Je fais des comptes et des prévisions tous les jours en fonction de ce que je dépense. Je ne fais aucun achat inutile. Je ne m’achète que le strict minimum parce que je sais que pour juillet et août, il n’y aura pas de bourse et si je n’ai pas de travail, il faudra compter uniquement sur le peu que j’arrive à économiser », précise-t-il. 

Un futur compromis  

La crise sanitaire actuelle bouleverse ainsi le quotidien d’une grande partie des étudiants mais a également une incidence certaine sur leur avenir. Cursus en suspens, parcours scolaire figé avec un point de vue des plus pessimistes sur le marché du travail qui les attend. L’annulation ou le report de leur stage en entreprise chamboule leur fin d’année, l’obtention de leur diplôme et leurs plans pour l’année prochaine. La communauté étudiante se voit donc actuellement dans l’impossibilité de se projeter à plus de quelques semaines. Cette pensée collective se vit à chaque instant dans la plus grande individualité.

Pour Valentin (5), étudiant en classe préparatoire aux grandes écoles, pour qui les petits boulots l’été permettent d’amortir chaque rentrée ou de s’accorder quelques extras, le plus dur est à venir : « La situation pour l’année prochaine risque d’être complexe car je finis ma prépa, je vais alors me retrouver dans une autre ville, non hébergé cette fois, et avec la crise sanitaire je n’ai pas eu de réponses pour les emplois estivaux auxquels j’avais candidaté… Je recherche actuellement des solutions mais avec beaucoup de difficultés et de contraintes… Trouver une alternance ou bien un job étudiant sera d’autant plus compliqué que les calendriers des concours sont reportés, ne laissant qu’un mois pour trouver un logement ainsi qu’une entreprise. »

Comme lui, Tanya voit son avenir compromis. En école de communication, elle doit désormais trouver un stage de trois mois, sous peine de ne pas valider son année. « J’ai envoyé une quarantaine de candidatures, mais aucune entreprise ne peut nous prendre en ce moment », explique l’étudiante. Néanmoins, son école reste ferme : sans stage, l’année ne pourra pas être validée. « On se sent délaissés, l’école ne veut pas comprendre notre situation. J’ai une bonne moyenne et sans ce stage, je validais cette année et pouvais partir en master », regrette-t-elle. Ce redoublement représentera aussi un véritable choc financier. « Ma famille ne peut pas se permettre de payer 7 500 euros supplémentaires », avoue la jeune fille. Aidée par ses parents, Tanya travaillait déjà à Carrefour, cette année. « Si je dois redoubler, je n’ai pas d’autre solution que de trouver un deuxième travail étudiant », assure-t-elle, craignant alors de rencontrer plus d’obstacles pour poursuivre ses études.

Des réponses insuffisantes face à une précarité accrue

Début avril, le ministère de l’Enseignement supérieur a débloqué 10 millions d’euros pour renforcer les aides spécifiques d’urgence attribuées par les Crous. Il a aussi permis aux universités de recourir à la « Contribution de vie étudiante et de campus », une taxe acquittée par les étudiants pour soutenir ceux ayant perdu un travail ou un stage rémunéré, et qui ont besoin d’équipement informatique ou d’aide alimentaire.

Par ailleurs, le lundi 4 mai, devant le Sénat où il détaillait la stratégie nationale du plan de déconfinement, Édouard Philippe a annoncé le versement d’une aide exceptionnelle de 200 euros pour les jeunes précaires ou modestes de moins de 25 ans. « En raison du confinement, les restaurants universitaires ont fermé. Beaucoup de jeunes ont perdu les emplois dont ils ont besoin pour se nourrir et payer leurs loyers. Certains jeunes se sont retrouvés dans une situation que je sais dramatique » a-t-il exposé. En amont de sa déclaration, le Premier ministre a rappelé « le moment critique » que traversait la France après 7 semaines de confinement pour cause d’épidémie de Covid-19 dont « le coût social, humain et économique est colossal ». « Le confinement déchire notre tissu social » a-t-il déploré. Depuis le 12 mai 2020, il est donc possible, pour les jeunes ayant perdu leur emploi ou les étudiants ultramarins contraints de rester en France durant la crise, de faire la demande de l’aide Coronavirus de 200 euros auprès du Crous. (6)

Quand on interroge des jeunes, ce sont des jeunes qui ont les moyens de vivre. Or, il y a des étudiants qui ne vivent plus, ils survivent. Chaque centime est important.

roméo, étudiant en bts

Cependant, l’annonce de cette mesure par le gouvernement, une semaine avant la fin du confinement, a été tardive et les 10 millions d’euros débloqués par la ministre de l’Enseignement supérieur ne régleront pas des années de précarité grandissante.

Face à ces réponses insuffisantes, la Confédération nationale pour le logement a lancé un appel le 15 avril exigeant l’annulation des loyers des étudiants pendant le confinement, ainsi qu’une revalorisation des aides au logement pour l’ensemble des étudiants locataires, boursiers ou non. (7) Le 22 mai, une pétition a été publiée par la  Fédération syndicale étudiante, dans laquelle elle réclame la généralisation de l’exonération des loyers pour les étudiant.e.s en résidence universitaire à partir du mois d’avril jusqu’à la rentrée de septembre. (8) La Fédération en appelle « à la responsabilité des ministères de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche et de l’Economie et des Finances de ne plus laisser ses étudiant.e.s survivre et subir les conséquences d’une négligence d’État », tout en rappelant que « le ministère n’est pas dénué d’outils pour agir et limiter le phénomène » et que « la question repose surtout sur le choix politique d’en faire usage ou non ».

Pourtant, toute crise qu’une société traverse joue le rôle de révélateur de nos fragilités, de nos faiblesses, des opportunités et de nos marges délaissées. Elle est un miroir grossissant de problèmes pré-existants. Elle révèle la fragilité du statut étudiant.

Pour la plupart des étudiants interrogés, une chose est sûre : on ne parle pas suffisamment de précarité étudiante. Pour Roméo, « quand on interroge des jeunes, ce sont des jeunes qui ont les moyens de vivre. Or, il y a des étudiants qui ne vivent plus, ils survivent. Chaque centime est important ». Pourtant, toute crise qu’une société traverse joue le rôle de révélateur de nos fragilités, de nos faiblesses, des opportunités et de nos marges délaissées. Elle est un miroir grossissant de problèmes pré-existants. Elle révèle la fragilité du statut étudiant. Parmi les populations précaires, les jeunes sont souvent oubliés. Si nous n’y prenons pas garde, les jeunes étudiants précaires risquent d’être les laissés-pour-compte de la crise que nous traversons alors que la précarité qu’ils connaissent est une réalité très concrète. Une prise en compte des difficultés que traverse le monde étudiant est nécessaire et une réelle solidarité ainsi que des mesures conséquentes doivent prévaloir pour répondre à ses inquiétudes

(1) En 2015, l’inspection générale des affaires sociales (IGAS) édite un rapport sur le plan de lutte contre la pauvreté et pour l’inclusion sociale mis en place sous le quinquennat Hollande. La mission, alors menée par François Chérèque, ancien secrétaire général de la Confédération française démocratique du travail (CFDT), constatait que 19,1% des étudiants vivaient en dessous du seuil de pauvreté. http://www.igas.gouv.fr/IMG/pdf/Rapport_2014-049R_TOME_I.pdf

(2) https://www.letudiant.fr/lifestyle/aides-financieres/dse-dossier-social-etudiant-demande-de-bourse-mode-d-emploi.html

(2) https://www.etudiant.gouv.fr/cid96350/aides-specifiques-fnau.html 

(3) Note Flash n°19 du SIES (Sous-direction des systèmes d’information et des études statistiques), pour le ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation.

(3) https://cache.media.enseignementsup-recherche.gouv.fr/file/2019/64/1/NF_Boursiers_2019_1184641.pdf

(4) https://www.lemonde.fr/campus/article/2017/05/22/46-des-etudiants-travaillent-pendant-leurs-etudes_5131551_4401467.html

(5) Le prénom a été changé 

(6) Tout savoir sur l’aide exceptionnelle pour les étudiants : https://www.etudiant.gouv.fr/pid33626-cid151621/covid-19-:-une-nouvelle-aide-pour-les-etudiants.html?fbclid=IwAR0x4HB0IVAzoghqPok5Sb4sak70LL9Fl3mTQLgHRwSIRkO3sbp7p__VEc8

(6) Site édité par le Ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation et des Crous pour demander une bourse ou une aide : https://www.messervices.etudiant.gouv.fr/envole/

(6) Simulateur de bourse : https://simulateur.lescrous.fr/

(7) http://www.lacnl.com/communiqu%C3%A9-exigeons-l%E2%80%99annulation-des-loyers-pour-tous-les-%C3%A9tudiants-pendant-le-confinement

(8) https://www.change.org/p/fr%C3%A9d%C3%A9rique-vidal-exon%C3%A9ration-des-loyers-en-cit%C3%A9-u-pour-tou-te-s?use_react=false