La génération-coronavirus des élèves de terminale se rappellera, pour le meilleur ou pour le pire, de cette année 2020. Pendant ces deux mois de confinement, la vie des futur.e.s bachelier.ère.s a connu les montagnes russes. D’abord chamboulée par l’annulation des concours écrits pour tous les établissements de l’enseignement supérieur, cette vie a pris une tournure inouïe, après avoir découvert qu’elle ne connaîtra pas les vicissitudes du baccalauréat, détrônant même l’épisode de mai 68 (1). Des décisions qui amènent à des réactions variées chez les candidats.

Une etudiante reste confinee seule dans un appartement du crous de Strasbourg. Apres plus d un mois la solitude pese sur son moral. Son studio fait environ 10 metre carre. – © Killian Moreau / APJ / Hans Lucas

Coup de massue

Vendredi 3 avril 2020, dans la matinée, les élèves de terminale ont reçu un sacré coup sur la tête, inédit dans l’histoire du baccalauréat français. Au regard de la situation actuelle, le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, a décidé d’annuler les épreuves pour l’obtention du diplôme, passe obligatoire pour l’accès à l’enseignement supérieur.

Quand la nouvelle est tombée, je n’étais pas surprise, mais j’étais déçue.

Lydia, élève de terminale S

Chez les candidats, cette décision divise. « D’après ce que j’entends, je fais partie des rares déçus », constate Alice, élève de terminale S. Lynda, sa camarade, en conversant avec ses amis, a remarqué que, « globalement, la plupart [des élèves] était réjouie car elle n’avait pas à passer le bac qui était un poids important en termes de travail ». De son côté, elle demeure frustrée. « Quand la nouvelle est tombée, je n’étais pas surprise, mais j’étais déçue. je savais bien que le fait de s’attendre à passer des épreuves semblait irréaliste […] mais j’espérais tout de même dans un coin de ma tête que ce soit le cas ». Pour certains élèves, ce diplôme séculaire – les premiers baccalauréats remontent au XVIIIe siècle – représente en effet une forme de consécration. Alice voyait en lui « l’aboutissement de toute une scolarité », ce que confirme Lynda, pour laquelle cette « passerelle » était « la dernière pierre de l’édifice ».

Pour pallier cette annulation, le ministre a indiqué que « les épreuves seront validées en contrôle continu ». De nouveau, deux catégories de lycéens se dessinent. Pour les uns, c’est une immense joie mais aussi un sacré soulagement. « Depuis le début du confinement, j’avais des difficultés à étudier seule. J’étais très anxieuse de la manière dont le bac allait se dérouler, avec le retard énorme que nous avions accumulé au niveau du programme », explique Jovana, 17 ans, en terminale ES à Argenteuil. « C’est un énorme soulagement », conclut-t-elle. Pour les autres, l’heure est moins aux festivités. « Pour l’instant, j’ai 13,5 de moyenne sur mes deux premiers trimestres, or la mention bien requiert une moyenne de 14″, déplore Alice. Afin de permettre aux élèves qui flirtent avec la mention ou bien même avec l’obtention du bac – demandant une moyenne supérieure à 10 -, M. Blanquer a décidé de comptabiliser les notes du troisième trimestre, mais uniquement celles obtenues hors période de confinement. Si les lycées rouvrent d’ici les vacances estivales, les trois trimestres seront pris en compte. Sinon, seuls les deux premiers seront retenus. Un mois après l’annonce et le flou autour de la reprise des lycéens en France, « le challenge [était] d’avoir une moyenne suffisante pour décrocher cette mention mais je vois le troisième trimestre s’éloigner de plus en plus… », poursuit Alice.

Les notations de contrôle continu sont différentes d’un établissement à un autre.

François Jubert, directeur du lycée Stanislas à Paris

L’inquiétude se fait également ressentir chez les élèves scolarisés dans des lycées connus pour leur sévérité – de « bonnes » notes peuvent se situer aux alentours de 12-13 sur 20. Le directeur du lycée Stanislas à Paris, François Jubert, dénonce « une part d’injustice dans cette organisation. Les notations de contrôle continu sont différentes d’un établissement à un autre ». Selon lui, ces dernières « pourraient être minorées par rapport à ce que nos élèves obtiennent habituellement au baccalauréat en juin » (2). C’est dans cette optique qu’est prévue la mise en place d’un jury d’harmonisation, afin de « garantir l’équité entre les candidats », précise-t-il lors de son allocution. Néanmoins, l’assiduité du candidat sera une condition « sine qua non, dans la mesure où il y aura un retour à la normale dans l’intervalle bien sûr [l’intervalle entre le début du confinement et la reprise des cours], […] pour obtenir le diplôme », prévient M.Blanquer.

Enfin, ces annonces n’ont pas seulement retenu l’attention des élèves de terminale. C’était avec stupeur que ceux de première apprenaient le maintien de l’épreuve orale de français. « Je reste perplexe sur cet oral […] Je trouve qu’on est pas assez préparés. Après deux mois sans avoir vu personne, confinés, on va se retrouver devant un jury à parler, ce qui risque d’être difficile », s’agace Tatiana, élève de première générale. Se voulant rassurant, le ministre rétorque qu’ »il s’agit d’une épreuve particulière, pour laquelle les élèves se préparent toute l’année […] la liste des textes pourra être allégée et sera validée par le professeur ». Tout cela serait plus facile si, comme l’a vécue la professeure de français de Tatiana, les enseignants ne se faisaient pas réprimander pour avoir utilisé « des plateformes non conformes, par exemple Whatsapp ou Discord ». Contrainte, la professeure de Tatiana a indiqué « qu’elle serait moins disponible ». En somme, « on se retrouve dans une préparation stressante et angoissante », conclut la jeune fille.

Les IEP ne se laissent pas abattre

Si ces controverses sur la quasi-totale annulation du baccalauréat tourmentent les lycéens, les admissions post-bac ne vont pas non plus arranger la situation. Dans la juste lignée de l’extension des mesures prises face à la propagration du SARS-CoV-2 depuis le mois de mars, les écoles recrutant sur concours ont modifié une à une leurs modalités d’admission.

Le plus grand bouleversement est certainement venu des Sciences Po – au nombre de 10. Le 24 mars, le Réseau Sciences Po, qui comprend 7 des 10 Instituts d’études politiques, déclarait sur son site « procéder à une sélection sur dossier » pour l’année 2020, en lieu et place du concours écrit. Conscient du flou qui régnait autour de cette nouvelle procédure, le réseau d’ecoles s’est voulu plus transparent et a indiqué vouloir rechercher « la plus grande équité de traitement entre les candidat.e.s et le respect de leur anonymat » (3). C’est ainsi qu’il dévoilait une évaluation sur le principe d’une note redressée, c’est-à-dire d’une évaluation prenant en compte le contrôle continu mais aussi le niveau de l’élève au sein de sa classe (4). Malgré cette rapide mobilisation pour panser tant bien que mal la douleur des candidat.e.s, un algorithme ne se substituera jamais à cette affliction. Solène, étudiante niçoise de 19 ans, a fait part de tout son désarroi au journal Le Monde (5) lorsqu’elle a appris la nouvelle, qu’elle qualifie de « choc ». « J’ai éclaté en sanglots. Ça faisait deux ans que je m’y préparais ».

Je suis assez déçue de ne pas pouvoir passer l’oral car j’aurais aimé prouver ma compétence à l’oral, et ne pas être jugée que sur un dossier et un écrit.

candidate à sciences po paris

Sciences Po Paris, lui, est partiellement passé entre les mailles du filet, en maintenant in-extremis les écrits du concours d’entrée en première année, qui eurent lieu le 22 et 23 février derniers. Néanmoins, le virus a eu vite fait de le rattraper, puisque l’école a déclaré, après l’annonce des résultats d’admissibilité le 20 avril, que « l’épreuve d’entretien [oral], initialement prévue pour les candidats admissibles […] [était] transformée en une nouvelle analyse approfondie du dossier par un nouvel examinateur ». La mythique épreuve orale de l’IEP de Paris n’entendra donc pas sa traditionnelle poignée de candidats, joutant aux portes de l’école. « Oui, je suis déçue », souffle Ludmilla, candidate encore en lice. Se voulant optimiste, elle juge toutefois que « cela est toujours plus égalitaire qu’un oral par Zoom ». Pour Rosalie, la pilule a du mal à passer. « Je suis assez déçue de ne pas pouvoir passer l’oral car j’aurais aimé prouver ma compétence à l’oral, et ne pas être jugée que sur un dossier et un écrit ».

Des choix qui préfigurent la révolution que s’apprête à mener Sciences Po Paris dans les prochaines années, qui a décidé de supprimer les écrits de son concours d’entrée. Désormais, le recrutement se fera sur la base du contrôle continu et d’un examen oral (6). Un remaniement déjà enclenché du côté de l’IEP de Bordeaux, qui a supprimé le concours écrit pour accéder à sa formation pour l’année scolaire 2019-2020. Sciences Po Grenoble et les 7 IEP de province n’ont, quant à eux, pas – encore – emprunté la voie des réformes.

« Juste, ce qu’on se dit, c’est ‘si j’avais su…’« 

A l’instar du choix effectué par les Sciences Po, les écoles de commerce, dont les concours – ACCES, SESAME, TEAM… – étaient prévus pour courant avril ont toutes, à l’exception du concours PASS (7), dû revoir leurs modalités d’admission (8). Pour les écoles membres du Chapitre des écoles de commerce (9), les épreuves orales sont elles aussi supprimées. Les Ecoles de commerce et de gestion (ECG), ne faisant pas partie du conglomérat – Conférence des grandes écoles (10) -, ont décidé de maintenir cet oral. « Chaque école se rapprochera de ses candidats pour décider du meilleur mode opératoire pour un entretien : visio ou téléphone », précisent-elles.

Dans la course pour intégrer une des prestigieuses écoles, Ludmilla, en terminale ES, se rassure. « Je ne pense pas que j’aurai eu plus de chances d’être acceptée grâce au concours […] Je pense qu’il n’y a pas de raison d’être en colère, si ces décisions ont été prises, c’est qu’elle étaient les meilleures ». Pourtant, un hic persiste. « C’est décevant, car mes parents ont payé des stages et des livres ». Déjà grand, l’imbroglio de l’annulation des concours s’est accru, avec le problème du remboursement des familles. Mauvaise nouvelle pour les candidats : ni les IEP, ni les concours pour accéder aux écoles de commerce ne rembourseront intégralement les frais des concours. Du côté des IEP, seul.e.s « les candidat.e.s qui ont acquitté les droits du concours avant le 25 mars pourront si elles ou ils souhaitent se retirer du concours et solliciter le remboursement intégral des sommes versées » (11). Pour les seconds, « une réduction de 50 % sur les frais de concours que ce soit pour les admissions post-bac, post-prépa ou en admissions parallèles » est prévue, annonçait le Chapitre, le mardi 31 mars (12).

Mélissa, en pleine préparation des concours ACCES et SESAME avant la survenue de la pandémie, explique que beaucoup de ses ami.e.s qui s’y attelaient également ont eu un véritable sentiment de révolte. « Je connais plusieurs personnes qui sont révoltées par l’annulation des concours parce qu’elles avaient carrément délaissé les cours pour les réviser en plus d’avoir payé les livres de préparation et les stages ». Une épreuve inédite, donc, qui pourra servir de « leçon de vie », tempère la jeune fille. « Juste, ce qu’on se dit, c’est ‘si j’avais su…’ », résume-t-elle.

Que retiendra la génération-coronavirus de cette année 2020 ? Si elle n’est pas encore tout à fait achevée, elle s’en souviendra toute sa vie. Des regrets, des joies, des déceptions et d’autres émotions l’incomberont, mais elles ne seront certainement rien à côté d’un avenir qui s’annonce tumultueux. Le monde du travail, dans lequel les lycéens s’inséreront bientôt, constitue une de leur principale source d’inquiétude. Pour Carla, autant d’affres n’en valent pas la peine. « Je vivrais très bien dans un monde ravagé sans avoir un bac à la hauteur des précédents », faisant référence à l’actuelle crise climatique et à ses conséquences futures.

Les contestations sociales – étudiantes puis ouvrières – qui eurent lieu entre mai et juin 1968, ont entraîné une annulation des épreuves écrites du baccalauréat. Elles furents remplacées par des épreuves orales, dont les résultats eurent été communiqués le soir-même. Cette année-là, le taux de réussite atteignait 81,3 %. Prélude, en quelque sorte, des “80 % de réussite au bac”, autrefois promu par Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre PS de l’Education nationale sous François Mitterand.

https://etudiant.lefigaro.fr/article/le-directeur-du-lycee-stanislas-alerte-sur-la-part-d-injustice-d-un-bac-attribue-sur-controle-continu_796cd100-7a4b-11ea-9e2 c-96d0306afde6/

https://www.sciencespo.fr/admissions/fr/ajustements-reglementaires-2020/proc edure-examen-bachelor.html

http://www.reseau-scpo.fr/IMG/pdf/re_glement_examencommun_202.pdf

https://www.lemonde.fr/campus/article/2020/04/28/une-immense-deception-le-coronavirus-a-bouleverse-les-plans-des-candidats-aux-sciences-po_6037950_4 401467.htm

https://www.sciencespo.fr/actualites/actualit%C3%A9s/tout-savoir-sur-les-admissions/3842

PASS a déclaré qu’il procèderait à “ une analyse complète du dossier de candidature sur Parcoursup”.

https://www.letudiant.fr/etudes/ecole-de-commerce/coronavirus-les-modalites- des-concours-aux-ecoles-de-commerce-post-bac-clarifiees.html

https://www.cge.asso.fr/qui-sommes-nous/

https://etudiant.lefigaro.fr/etudes/conference-des-grandes-ecoles/

http://www.reseau-scpo.fr/annulation-du-concours-2020

https://www.letudiant.fr/etudes/ecole-de-commerce/coronavirus-les-modalites-des-concours-aux-ecoles-de-commerce-post-bac-clarifiees.html