L’Église, souvent montrée du doigt pour son silence, est au cœur de combats judiciaires depuis les années 2000. La libération de la parole, souvent tardive et difficile, a été le moteur de la mise au jour de ces affaires. Une commission a été mise en place pour que la lumière soit faite sur ces agissements et les mesures jadis appliqués.

C’est une institution qui a soulevé et qui soulève encore nombre de questionnements. Au départ, ce sont des victimes qui ont témoigné des abus sexuels qu’elles auraient subis lorsqu’elles étaient mineures. En France, la Parole Libérée, une association pour porter et libérer la parole des victimes, a été fondée en 2015. Toutes ont en commun d’avoir subi les violences d’un même homme, le père Bernard Preynat, entre la fin des années 1960 et le début des années 1990. L’association revendique avoir libéré « la parole de plusieurs centaines de victimes d’abus sexuels ».

illUSTRATION – ©Tristan VARTANIAN pour L’Alter Ego / APJ

Des paroles qui s’élèvent

Sur son site internet, la Parole Libérée prévient : « Les témoignages que vous pourrez lire sont dérangeants et font froid dans le dos. Le père Bernard Preynat a usé de son double statut de chef scout et d’homme d’Église pour agir. » Parmi les quelque 400 témoignages recensés par l’association, certains éléments sont glaçants. L’un d’eux écrit : « lorsque je rencontre un autre ancien des scouts en 2013, je lui parle de ce qu’il m’est arrivé. Il me regarde et me dit la même chose à son sujet… ».

Beaucoup font état de la tétanie et de leur incompréhension au moment où le drame était en train de se produire. Ces agissements devaient rester dans l’ombre. « Ce sera notre petit secret hein ! Je te fais confiance. », écrit François dans son témoignage. Mais ces images ne s’effacent pas aisément. Pour David, ce ne sont « pas une année, un mois, une semaine sans y penser au gré de l’actualité, de la vie…mais sans rien dire… ».

lorsque je rencontre un autre ancien des scouts en 2013, je lui parle de ce qu’il m’est arrivé. Il me regarde et me dit la même chose à son sujet…

extrait de Témoignage disponible via la parole libérée

Contacté par téléphone, François Devaux, président de l’association la Parole Libérée, explique que ces témoignages sont un « mémorial pour se souvenir de l’origine de leur démarche ». Une fois la parole libérée et les victimes « allégées » de leur poids, celui du secret, le temps n’est plus au sensationnalisme mais à l’action. Comment de tels actes ont-ils pu être commis au sein d’une telle institution sans que la justice française n’ait pu être saisie ? Quels mécanismes sont à l’œuvre ?

« L’Eglise, elle ne répond pas, elle n’est pas là »

Le silence de l’Église est assourdissant. Médiapart révélait en novembre 2017 que 25 évêques n’avaient pas fait part à la justice française des abus sexuels que certains prêtres avaient commis. Au total, ce sont 32 auteurs et 339 victimes présumés, dont 288 mineures qui ont été mis au jour. Un seul évêque, Monseigneur Pican, fut condamné, en 2001, à trois mois de prison avec sursis pour « non-dénonciation d’atteintes sexuelles ».

Le mutisme du clergé se révèle à l’épreuve des faits. C’est le cas de l’ancien évêque de Clermont-Ferrand, Monseigneur Hippolyte Simon qui n’a pas dénoncé les agissement du père Michel Chidaine après que ce dernier lui a avoué avoir agressé sexuellement des mineurs. C’est en 2010, lorsqu’il rentre de Centrafrique, que le père Chidaine fait cette confession à celui dont il dépend : Monseigneur Simon. Mais l’évêque reste sourd à ses aveux. Ce n’est que lorsque la justice s’empare de l’affaire en 2012 qu’il suspend le prêtre, par la suite condamné à cinq ans de prison, dont trois avec sursis en janvier 2017 pour atteintes sexuelles sur deux garçons mineurs. S’ajoute à cela une interdiction d’exercer toute activité impliquant un contact avec des mineurs.

Il n’y a pas eu de système généralisé ni organisé d’omerta et ce, en raison même de l’organisation de l’Église selon laquelle chaque évêque est le responsable de ce qui se passe dans son diocèse.

père Olivier Ribadeau Dumas

L’enquête de Médiapart fait la lumière sur les méthodes employées par l’Eglise de France pour résoudre ces problèmes. Des prêtres accusés ont été mutés dans les campagnes environnant  leur diocèse ou dans un autre diocèse. Mais d’autres ont été exfiltrés à l’étranger. Une façon de se débarrasser du problème, plutôt que de le résoudre. Néanmoins, le père Olivier Ribadeau Dumas réfute l’idée d’organisation institutionnelle du silence : « Il n’y a pas eu de système généralisé ni organisé d’omerta et ce, en raison même de l’organisation de l’Église selon laquelle chaque évêque est le responsable de ce qui se passe dans son diocèse. » Mais il reconnaît « dans une première phase, une surdité, un aveuglement devant la souffrance parfois inexprimée des victimes, ainsi qu’un déni, l’impossibilité d’admettre que de tels faits puissent se produire au sein du clergé ». (1)

Que la lumière soit

Les questions sont nombreuses et les réponses sont attendues. C’est l’objectif ambitieux de la commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise (CIASE) décidée lors de l’assemblée plénière des évêques de France à Lourdes, le 7 novembre 2018. Ses missions sont nombreuses : dénombrer l’ensemble des victimes d’abus sexuels dans l’Église depuis 1950, comprendre comment de telles actes ont-ils pu être commis et passés sous silence et évaluer la pertinence des mesures alors prises par l’institution depuis les années 2000 (2). Pour mener à bien leurs missions, les archives des diocèses et congrégations religieuses ont été mises à disposition. Néanmoins, le père Olivier Ribadeau Dumas admet que certaines archives sont « plus ou moins bien tenues selon les endroits ». (1) Les archives judiciaires et la presse figurent aussi dans les matériaux utilisés.

ILLUSTRATION – ©Tristan VARTANIAN pour L’Alter Ego / APJ

Au-delà des documents mis à leur disposition, des auditions ont été réalisées et un appel à témoins a été lancé. Il a été prolongé jusqu’en octobre, du fait du contexte pandémique (3). François Devaux confie l’étonnement que fut celui des membres de la CIASE lors de son audition où il présentait un état des lieux de la situation. « Je pense qu’ils ne s’attendaient pas à ça. Je les ai sentis séchés ».

François Devaux parle de « problème systémique » dont le cœur se trouverait à l’intersection de « la structure de l’Église » et de ses « certitudes sur la sexualité et la chasteté ». Chaque évêque dans son diocèse décidant seul, ce « pouvoir sacré et très opaque » peut conduire à certains « abus ». S’ajoute à cela un « discours culpabilisant » et la « position d’expertise de l’Eglise à tout sujet » ne laissant que peu de place au débat dans certains domaines, tels que le genre ou la sexualité. Pour lui, c’est sur ce terreau de souffrance et de doute que des actes pédocriminels peuvent survenir.

Ces agissements ne sont pas propres à la France mais sont partout constatés. Cette prise de conscience semble de plus en plus prégnante. La CIASE a pour objectif d’ « éviter que de tels drames ne se reproduisent » et se veut force de propositions. Un rapport public devrait arriver à l’automne 2021.

(1) Propos tenus devant la Mission commune d’information sur les politiques publiques de prévention, de détection, d’organisation des signalements et de répression des infractions sexuelles susceptibles d’être commises par des personnes en contact avec des mineurs dans le cadre de l’exercice de leur métier ou de leurs fonctions le mardi 12 février 2019. http://videos.senat.fr/video.1033209_5c60b47311eac?timecode=1085000

(2) Dans sa lettre de mission adressée à Jean-Marc Sauvé, vice-président honoraire du Conseil d’Etat et président de la CIASE, Monseigneur Georges Pontier, président de la Conférence des évêques de France, et Sœur Véronique Margron, présidente de la Conférence des religieux et religieuses de France, expliquent vouloir évaluer « les mesures prises par la CEF [Conférence des évêques de France] comme par la CORREF [Conférence des religieux et religieuses de France] depuis les années 2000 ».

(3) La CIASE est à l’écoute des victimes au 01 80 52 33 55, par mail victimes@ciase.fr ou par courrier Service CIASE – BP 30132 – 75525 Paris cedex 11