La crise sanitaire  actuelle et le confinement imposé à domicile peuvent être un terreau propice aux violences intrafamiliales : « il y a eu cinq fois plus de signalements qu’habituellement, depuis le début du confinement  », annonçait Marlène Schiappa au micro de France Info le 16 avril 2020. Les associations d’aide aux victimes le craignaient, seulement après une semaine de confinement, elles constataient déjà une hausse des  violences conjugales de 30%.

En zone gendarmerie, ces violences ont augmenté de 32% en une semaine et, dans la zone de la préfecture de police de Paris, elles ont été en hausse de 36% en une semaine

a indiqué le 26 Mars sur France 2, le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner

En temps normal, il est déjà difficile pour les victimes de parler des violences qu’elles subissent au quotidien. Coupées physiquement des réseaux associatifs et des services d’aide en raison du confinement, elles sont obligées de rester à la maison, sous la surveillance de la personne qui les terrifie. Les victimes vivent alors un véritable enfer. La prise en charge, tant au niveau des forces de l’ordre que de l’institution judiciaire, dont l’activité est fortement ralentie, devient de plus en plus difficile. Entre inactivité, promiscuité et anxiété générale, le confinement est un réel facteur aggravant pour les violences conjugales.

Des Mariannes à Lille durant la marche contre les violences sexistes organisée par « Nous Toutes » le 23 novembre 2019 – © Quentin Saison / APJ / Hans Lucas

Les limites du télétravail pour les services d’aide aux victimes… et les acteurs du terrain

En France,  depuis le 1er janvier, 33 femmes sont mortes (1) tuées par leur conjoint ou leur ex-conjoint. On décompte désormais un féminicide tous les quatre jours, contre un tous les trois jours en 2019. Le 20 mars 2020, dans le Lot-et-Garonne, une femme de 81 ans a été tuée par son mari,  il s’agit du premier féminicide du confinement. Quatorze autres suivront (2), presque inaperçus au milieu des milliers de morts du Covid-19.

La crise sanitaire augmente le danger pour les femmes et les enfants victimes de violences

a réagi sur Twitter le 20/03/20, Caroline De Haas, membre du collectif #NousToutes.

Ce chiffre confirme les inquiétudes des acteurs sur le terrain. Fabienne Andrieux, intervenante sociale en gendarmerie depuis 2014 à la compagnie de Dinan (22), témoigne des difficultés rencontrées depuis le confinement : « Le confinement a un impact sur ma façon de travailler, j’ai pour habitude de recevoir et de rencontrer les victimes en entretien, là je ne les rencontre plus, le téléphone est devenu mon outil de travail. Pour des situations connues, le lien est déjà instauré, mais cela se complique pour les nouvelles situations, toute la partie du langage non verbal m’échappe, c’est extrêmement compliqué. Avec le télétravail, on constate nos limites » souligne-t-elle.

Marche #NousToutes, 23/11/19, Paris – © Marthe Dolphin pour L’Alter Ego / APJ

Ce climat provoque également une augmentation de l’anxiété pour ces femmes, comme nous l’explique encore Fabienne Andrieux : 80% des victimes qu’elle aide sont des mères, les enfants sont donc présents à la maison, « elles ont le sentiment d’être prisonnières, enfermées, il n’y a plus d’espace de liberté et donc peu d’échappatoire ».

Mary Lewillon, psychologue au CIDFF de Lille métropole (59) (centre d’information du droit des femmes et des familles), précise : « pour nous il était vraiment essentiel de maintenir le dialogue avec les victimes pendant cette période particulière. Il a fallu se réorganiser, nos services sont maintenus principalement par le biais de rendez-vous téléphoniques. Au début du confinement, il y a eu un effet de sidération, mais passé ce temps, les demandes n’ont cessées de croître véritablement. C’est une période qui nous pousse à nous réinventer, on a proposé de nouveaux dispositifs, notamment la mise en place d’un tchat sur la page Facebook de CIDFF Lille Métropole, qui permet une première écoute pour des femmes qui ne peuvent pas avoir accès à une conversation orale. On est au temps de l’action, on essaye de faire au mieux  ».

Dans les situations de violences conjugales, on sort d’une situation d’égalité, il existe un réel rapport de force, de domination, la relation est de fait plus inégalitaire.

Mary Lewillon, psychologue au CIDFF de Lille métropole

Le confinement est donc un facteur d’augmentation et d’accélération des violences conjugales, cependant il ne les fabrique pas. « Aujourd’hui on met davantage en lumière ce phénomène de violence, mais il faut bien faire comprendre que c’est la réalité, le quotidien de milliers de femmes et ça en toute période  » insiste Mary Lewillon.

Les nouveaux dispositifs d’aide mis en place par le gouvernement

« 1 milliard contre les violences sexistes et sexuelles » – Marche #NousToutes, 23/11/19, Paris – © Marthe Dolphin pour L’Alter Ego / APJ

Pour Marlène Schiappa, l’éviction du domicile familiale  pour le conjoint violent est la marche à suivre. Pour ce faire, les victimes peuvent demander une ordonnance de protection. Plusieurs associations, comme Solfa (Lille, 59), proposent aussi des solutions d’hébergement d’urgence, certains vont même plus loin : des initiatives privées se développent. C’est le cas à Dinan (22) par exemple, des propriétaires n’hésitent pas à prêter des logements pour accueillir  les victimes  en situation d’’urgence. Le gouvernement a aussi mis en place un fonds spécial qui devrait permettre de financer jusqu’à 20.000 nuits d’hôtel. De nombreux autres dispositifs existent tels que :

  • Les pharmacies, nouveaux lieux d’alerte

Le système s’appuie sur plusieurs expériences européennes, il est déjà opérationnel en Espagne, depuis le 17 mars 2020. Il a été pensé avec l’appui de l’ordre national des pharmaciens, outil d’alerte, il permet l’intervention des forces de l’ordre en cas de violences intrafamiliales. Il suffit aux victimes de prononcer le terme « Masque 19 » pour que le dispositif se déclenche. Il a déjà été utilisé par plusieurs femmes (la première fois le 28 mars à Nancy) qui n’ont pas la possibilité d’appeler un numéro d’urgence depuis leur domicile.   

  • Un numéro de téléphone et une discussion par SMS

Les numéros d’écoute dédiés aux victimes restent en service, le 3919 est le numéro national d’écoute. La ligne anonyme est toujours gratuite et accessible tous les jours. Les conseillers sont formés à l’écoute des femmes victimes de violences et peuvent ensuite les orienter vers  des dispositifs d’accueil les plus adaptés à la situation. Le 3919 assure avoir traité 2 237 appels début avril et 6 300 sur la période du 21 mars au 10 avril.

Cependant, parler au téléphone peut s’avérer compliqué lorsqu’on vit avec son conjoint violent. Le 114, numéro d’alerte par SMS a donc été élargi, ce 1er avril, aux victimes de violences conjugales. Il est désormais possible de signaler tout acte de force excessive par un message au 114.

La lutte contre les violences conjugales se passe aussi sur Internet, la plateforme du gouvernement arretonslesviolences.gouv.fr affiche cinq fois plus de visites que d’habitude

  • Un numéro d’appel pour les auteurs de violences

Dispositif d’un genre nouveau : une ligne téléphonique a été ouverte à destination des auteurs de violences conjugales (08.019.019.11). C’est une manière de prévenir les excès de violences, le but est d’éviter le passage à l’acte. Accessible tous les jours, 22 intervenants (psychologues ou spécialistes) sont à l’écoute des conjoints violents.

  • Des points d’accompagnement dans les supermarchés

Il s’agit d’un autre concept venu consolider la lutte contre les violences conjugales pendant le confinement : des points d’accueil éphémères pour les victimes sont peu à peu installés dans les hypermarchés ou centres commerciaux. Depuis le 30 mars, ces nouvelles structures investissent les départements ayant comme objectif la mise en place d’une vingtaine de points d’accompagnement à travers toute la France. Sur place, les femmes victimes peuvent discuter avec des bénévoles afin de connaître leurs droits et être conseillées.

Par exemple, à Villeneuve d’Ascq (59), trois associations, Solfa (Solidarité Femmes Accueil), le Centre d’information sur le droit des femmes et des familles (CIDFF) et, l’association Louise-Michel, se sont mobilisées pour développer ce concept au centre commercial V2 . Elles ont reçu l’aide de mécénat privé ainsi que le soutien de structures publiques, comme la préfecture du Nord et la DRDFE (Direction Régionale aux droits des femmes et à l’égalité). Ouvert de 10 h à 12 h et de 14 h à 16 h, en accès libre (en plus des bénévoles), des professionnels tel qu’une juriste, un travailleur social, une assistante sociale ou encore une psychologue sont présents. Un numéro d’écoute (06 72 02 85 02) est  également proposé pendant les heures d’ouverture.

Le but était vraiment d’aller au devant des femmes victimes de violences, en faisant leurs courses elles peuvent trouver une oreille, un accès à leurs droits. Ici, les femmes bénéficient d’un accueil sécurisé, à l’abri des regards.

Mary Lewillon, psychologue au CIDFF de Lille Métropole

D’autres points éphémères ont ouvert depuis. C’est le cas dans la région Hauts-de-France, à Grande-Synthe, Arras, Amiens Saint-Maximin ou bien encore dans l’Avesnois.

En fonction des territoires on note une augmentation des interventions policières, sans savoir précisément si ce sont des violences conjugales ou d’autres types de violences. On constate néanmoins une hausse de la violence de la part des conjoints, ils sont plus violents que d’habitude.

indique Hindati Simpara, Directrice Régionale déléguée aux Droits des Femmes et à l’Egalité, Préfecture des Hauts-de-France, qui supervise ce dispositif

Des actions associatives innovantes

Marche #NousToutes, 23/11/19, Paris – © Marthe Dolphin pour L’Alter Ego / APJ

Les nouveaux dispositifs gouvernementaux sont complétés par des actions innovantes que proposent les associations.

Lancée et créée en 2015 par l’artiste – militante Diariata N’Diaye, l’application App-Elles ® (développée par l’association Resonantes) fait un retour en force  en raison du confinement. Première application française à destination de femmes et de jeunes filles victimes de violences, solidaires entre elles. Elle permet d’alerter et de contacter rapidement : les proches, les secours, les associations et toutes les autres ressources d’aide disponibles sur le territoire.

En complément des outils déjà disponibles, un dispositif innovant a été lancé en Ille-et-Vilaine (35) : les « Porteurs de paroles  ». Il s’agit, pour le confident (proche, voisin, professionnel…), de pouvoir aider de façon immédiate et concrète une victime, en transmettant (avec son accord), des informations sur sa situation à des professionnels spécialisés. Ainsi, la victime pourra être recontactée confidentiellement, puis écoutée, accompagnée et conseillée. Un rendez-vous pour un dépôt de plainte pourra lui être proposé en fonction de son choix et de ses besoins. Le bordereau qui permet cette transmission est disponible sur ce site.

Enfin, depuis le début du confinement, les collectifs féministes restent très mobilisés. C’est le cas du « Collage féminicides » qui trouve des places d’hébergement chez des particuliers pour les victimes via leurs différents comptes Instagram. Le collectif #Nous Toutes a quant à lui, mis en place des sessions de formations en ligne sur les violences sexistes et sexuelles (1 000 personnes peuvent se connecter pour les suivre), « ils permettent de maîtriser les différents types de violences, les chiffres clés, les mécanismes et comment détecter et accompagner les victimes  », explique Caroline de Haas sur Facebook.

La soudaineté du confinement et son aspect strict, suscitent stress, frustration et colère. Très déstabilisant psychologiquement, il s’agit d’un catalyseur de l’accélération des violences, exacerbant les tensions intrafamiliales. Les nouveaux dispositifs mis en place par le gouvernement et les actions innovantes des associations, permettent de ne pas rompre le dialogue avec les victimes. Il était urgent d’agir différemment en raison de la crise sanitaire, néanmoins certaines organisations s’attendent à une explosion des demandes à l’issue du confinement. En effet, les chiffres ne semble représenter , pour celles-ci, que la partie immergée de l’iceberg. Certaines victimes, sous la coupe de leur bourreau n’ont aucune possibilité de communiquer, ni de se rendre dans les commissariats ou gendarmeries par crainte des représailles ou par peur de voir exploser la cellule familiale. Seuls les chiffres post- confinement, permettront de tirer les leçons, certains dispositifs seront peut-être à garder et de fait, pourront  faciliter la prise en charge des victimes en temps ordinaire. 

1-2 Chiffre officiel du 04/05/20, date à laquelle l’article a été rédigé

*Contacts utiles

Numéros d’urgence 

  • 17 Police /gendarmerie 
  • 119 numéro national dédié à la prévention et à la protection des enfants en danger ou en risque de l’être, ouvert 24h/24, 7j/7 et gratuit ;
  • 112 numéro d’appel unique européen pour accéder aux services d’urgence, valable dans l’Union européenne 
  • 115 numéro pour l’hébergement d’urgence 
  • L’application APP’ELLES, application gratuite téléchargeable sur smartphone pour alerter joindre les services d’urgence et informer. La personne menacée peut déclencher ainsi discrètement un appel vers trois proches de confiances mais aussi les numéros d’urgences 112 et 114 et la plateforme de signalement du ministère de l’intérieur. Dès que l’appli alerte est déclenchée la personne est géo localisée et les conversations sont enregistrées.

Accueil téléphonique

  • 116006 numéro national gratuit géré par la fédération France Victimes permet à toute personne victime de violences conjugales de bénéficier, en temps réel et de manière anonyme, d’une aide psychologique adaptée aux circonstances, d’être informée de ses droits et d’être renvoyée vers les organismes de proximité compétents notamment les associations locales d’aide aux victimes agréées par le ministère de la Justice.
  • Le 116 006 est gratuit, ouvert 7 jours sur 7 de 9h à 19h tous les jours de l’année.
  • 3919 numéro national gratuit et anonyme de référence d’écoute et d’orientation à destination des femmes victimes de violences. Gratuit et anonyme, accessible 7 jours sur 7 (de 9 h à 19 h du lundi au vendredi (au lieu de 22 heures auparavant) et de 9h à 18h les samedis, dimanches et jours fériés).

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