C’est une coïncidence qui m’a fait découvrir avec dépit une énième polémique autour de l’échange entre Philippe Besson, écrivain, et Camélia Jordana, chanteuse et invitée de l’émission On n’est pas couché, au sujet de la sempiternelle question des violences policières. Tout juste ému par le film Le Brio dans lequel joue justement l’actrice aux côtés de Daniel Auteuil, je m’étonnais encore devant l’éloquence de la jeune femme : “Des hommes et des femmes se font massacrer quotidiennement, en France, pour nulle autre raison que leur couleur de peau […] Il y a des milliers de personnes qui ne se sentent pas en sécurité face à un flic, et j’en fais partie”. Des propos qui n’ont pas tardé à enflammer la toile, laquelle s’est fracturée en deux factions, avec, d’un côté, les #JeSuisCaméliaJordana et les #JeNeSuisPasCaméliaJordana – particulièrement virulents à l’égard de l’artiste -, de l’autre.

« Un bicot, ça ne nage pas »

Devrais-je trancher et me positionner sur l’échiquier de la twittosphère ? Oui, je soutiens Camélia Jordana. D’ailleurs, les soutiens ont abondé, notamment de la part de son amie Assa Traoré, soeur du défunt Adama Traoré, tué à la suite d’une interpellation policière, le 19 juillet 2016. En réaction, elle a décidé de mener un combat à la mémoire et à la dignité du décédé. Déterminée à mettre au jour les dessous de l’affaire judiciaire, encore loin d’être classée, la jeune femme a notamment fondé le « Comité Justice et Vérité pour Adama » et dénonce ouvertement les violences et crimes policiers. Elle est également l’auteure de deux livres, Lettre à Adama (2017) et Le combat Adama (avril 2019), respectivement coécrits avec Elsa Vigoureux et Geoffroy de Lagasnerie.

Je soutiens celleux qui, chaque jour, sont confronté.e.s aux violences policières, autant physiques que verbales, qui sévissent en banlieue et ailleurs. Je soutiens celleux qui, chaque jour, subissent des contrôles au faciès. Je soutiens celleux qui, chaque jour, sont oppressé.e.s pour leur couleur de peau. Oui, 80% des jeunes se disant noir ou arabe ont été contrôlés entre 2012 et 2017 (1).

Oui, la police demeure impunie et couverte. Pas plus tard que ce mois-ci, un ouvrier du bâtiment, Samir, a dû se jeter dans la Seine par « peur des violences policières ». Lors de son interpellation en Seine-Saint-Denis, filmée par un témoin, des policiers ont déclaré qu’un « bicot, ça ne nage pas » avant de lui asséner de nombreux coups, en-dehors et à l’intérieur du fourgon. Si les deux hommes à l’origine de ces propos racistes ont été – seulement – suspendus et si M.Castaner a affirmé que toute la lumière sera faite sur l’affaire et que l’IGPN avait été saisie, justice sera-t-elle aussi rendue aux familles des 12 individus tués au cours du confinement par cette même police (2) ? Ces investigations aboutiront-elles à des condamnations ? Dans un article paru en août 2019, L’Express indique que pour le parquet de Bobigny, seule « une vingtaine de procédures » sur un total de 334 saisines de l’IGPN incriminant des agents de police se sont ensuivies par des poursuites devant le tribunal correctionnel (3).

Oui, la police tue

Oui, je suis un allié. Un allié de ces personnes racisées qui, bien souvent, passent du statut de victime à celui de coupable. La période du confinement a été édifiante de ce point de vue-là : deux chocs, entre un véhicule de police et une moto, dont l’un a sévèrement mutilé le premier motard à Villeneuve-la-Garenne et l’autre s’est avéré létal pour le second, Sabri, à Argenteuil. Dans les deux cas, la thèse du fou du volant, pris en course-poursuite et conduisant illégalement, semble pour le moment primer sur celle de la culpabilité des forces du maintien l’ordre.

En témoigne aussi précisément la réponse du ministre de l’intérieur, Christophe Castaner, qui a d’abord condamné la chanteuse pour « propos mensongers et haineux », avant de faire machine arrière… tout en réaffirmant qu’il « n’était pas question de laisser salir l’honneur de la République ». Ce dernier terme – fameux -, employé à tout bout de champ par nos représentants, doit-il justifier, parce qu’elleux auraient tenté de ne serait-ce que s’indigner, la répression à l’encontre de toutes ces femmes et tous ces hommes ? Oui, l’institution colportrice de la violence légitime au profit de l’État est oppressante, raciste, et violente. Oui, celle-ci est devenue épeurante, torve et meurtrière. Oui, de tels agissements, à l’instar de l’affaire Dreyfus, impliquent la raison d’État.

Au-delà, cette polémique met à nouveau en avant les défaillances de la société française. Lorsqu’une jeune femme arabe s’exprime – on dit, de coutume, qu’elle est libre d’expression -, elle est aussitôt soumise au tollé du web. Paradoxalement, elle se retrouve condamnée, et c’est de cela dont il est question ici, d’outrage à la morale publique pour avoir oser dire tout haut ce que nombre d’hommes et de femmes pensent tout bas. De manière encore plus absurde, les énergumènes masculins, cisgenres, misogynes, racistes et j’en passe qui se revendiquent éditorialistes – de pacotille -, continuent de déblatérer dans l’espace médiatique sans jamais être inquiétés. Quelle morale devons-nous donc tirer de cette histoire ? Certainement qu’être libre d’expression, aujourd’hui, en France, c’est être chien – ou molosse – plutôt que d’être loup – à la fois victime et coupable.

Le confinement n’a fait qu’exacerber les inégalités à l’encontre des personnes oppressées. Ces dernières s’insurgent et, je l’espère, continueront de s’insurger contre un État malade. Ce même Etat qui ose prétendre au qualificatif de Providence dans cet utopique « monde d’après » alors qu’il abuse outrageusement de sa force à l’égard de celleux qu’il renvoie nonchalamment au travail ou à l’école. Oui, l’égalité et la liberté prêchées par les dominants s’érodent jour après jour et leur jonction, la fraternité, a, depuis longtemps, rompu.

(1) https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2017/02/13/controles-d-identite-les-jeunes-7-fois-plus-controles-que-le-reste-de-la-population_5079101_4355770.html

(2) https://rebellyon.info/Meurtres-et-mensonges-d-Etat-la-police-22286

(3) Après la mort de Sabri, dans la nuit du 16 au 17 mai, ce décompte s’élève à 13.

(4) https://www.lexpress.fr/actualite/societe/l-igpn-innocente-t-elle-systematiquement-les-policiers_2094355.html

image de couverture : Illustration – © quentin saison / APJ / Hans Lucas