Le tabou autour de la pédocriminalité dans notre société disparaît progressivement. Par des productions artistiques, culturelles, et des enquêtes journalistiques, la pédocriminalité est dénoncée. Et le sujet prend ainsi de plus en plus d’importance : il révolte et appelle à un changement de société. Or, il semble que cette remise en question demeure plus facile à dire qu’à faire. Alors qu’en est-il des évolutions, des progrès concrets effectués dans les mentalités de manière générale ? Si des paroles s’élèvent et se libèrent pour signaler des abus sexuels, celles-ci sont stoppées, voire même étouffées. En effet, les victimes d’hier qui s’expriment aujourd’hui ne souhaitent pas seulement être entendues mais veulent surtout en finir avec ce tabou, engager un réel débat et éviter que la liste des noms ne s’allonge. En faisant entendre leur voix, ces hommes et ces femmes ont pris des risques conséquents, dans l’espoir que des changements s’ensuivent et que leur histoire soit écoutée. Face à ces actes courageux, on pourrait donc s’attendre à une transformation concrète des mentalités. Et pourtant, c’est toujours « la honte ».

Clap de fin ou continuité du vieux monde dans le cinéma ? 

« La honte » : ce sont les deux mots prononcés par Adèle Haenel le 29 février dernier au soir, qui résume bien le double-discours actuel autour du sujet de la pédocriminalité. Rappelons les faits : ce soir-là, la 45e cérémonie annuelle des Césars consacre le réalisateur Roman Polanski, accusé de viol et d’agressions sexuelles sur douze jeunes filles âgées de 9 à 19 ans. Les faits sont d’ailleurs avérés pour l’une d’elles : Samantha Gailey, âgée de 13 ans au moment des faits. Polanski est activement poursuivi par Interpol au point qu’il lui est impossible de poser les pieds sur le sol américain sans risquer une arrestation pour ce viol commis en 1977. Il ne s’agit donc pas d’accusations futiles mais de faits juridiquement avérés.

En récompensant Roman Polanski avec le trophée de la Meilleure Réalisation, le monde du cinéma a fait un pied de nez gigantesque aux victimes. Cette victoire semble d’autant plus teintée d’ironie, survenant juste après la gratification de Swann Arlaud pour son rôle d’ancienne victime de pédocriminalité, dans le film Grâce à Dieu. Le contraste est on ne peut plus saisissant : ovation d’un pédocriminel d’un côté, récompense d’un film qui traite  de la libération de la parole des victimes, du poids et des blessures physiques et mentales avec lesquelles elles ont dû survivre de l’autre. Hypocrisie vous avez dit ? 

Il ne s’agit pas de ressasser le débat autour de la séparation de l’homme et de l’oeuvre : dans ce cas de figure, Roman Polanski reçoit un prix à titre personnel. Il est donc mis en valeur individuellement, reléguant au second plan les victimes traumatisées et mises en danger par la libération de leur parole. L’équipe du film Portrait de la Jeune Fille en Feu, révoltée par cette récompense, se lève et embrase la salle de leur colère étouffée et réduite à néant. A quoi bon dire que l’on a été agressée sexuellement ou violée par un homme pédocriminel alors que sur la scène des Césars, l’un d’eux est ovationné publiquement sans que cela ne pose problème ? Lorsque Adèle Haenel, Céline Sciamma et Noémie Merlant se lèvent, elles affirment qu’elles refusent ce symbole. L’actrice principale du Portrait de la Jeune Fille en Feu a dû y faire face, quelques mois après qu’elle est parvenue à braver le silence. En effet, en novembre 2019, Médiapart a réalisé une enquête sur ses révélations. Adèle Haenel affirmait avoir été victime d’abus sexuels dans sa jeunesse par Christophe Ruggia, un réalisateur de films indépendants. Elle a donc pris un risque conséquent pour sa carrière en témoignant de la sorte, mais a aussi dû faire face à un traumatisme personnel. 

Se lever, s’insurger lorsqu’on est victime de pédocriminalité, s’exposer aux dangers et à la violence des retombées de son propre témoignage, apparaît pour certains comme une honte, une idiotie sans nom. C’est le cas de témoignages de certains cadors à l’image de Lambert Wilson qui dénonce le comportement insultant de personnes révoltées et manifestant leur mécontentement alors qu’elles « ne sont rien » face au génie de Roman Polanski. Il en est de même pour Frédéric Beigbeder qui se dit « écoeuré » face à une « meute de hyènes ». Il est aisé de voir avec ces propos que le chemin reste encore long pour que la société change profondément. Il y a une prise de conscience, certes, mais celle-ci reste insuffisante. Certains défenseurs connus médiatiquement ou placés à des postes de pouvoir continuent en effet de museler les témoignages de victimes dans le monde du cinéma.

Tu ne parleras point : omerta au sein de l’Église

Même son de cloche au sein de l’Église. Lorsque des victimes s’insurgent, les retombées se font sentir. Du tabou de l’agression sexuelle à celui du silence imposé par la religion, en passant par la communauté environnante : toutes ces failles existent et persistent toujours. Dans certains longs métrages comme Grâce à Dieu ou Spotlight, celles-ci sont pointées du doigt. En outre, l’insuffisance des mesures appliquées par l’Église pour contrer ce phénomène est mise en lumière. 

En effet, les prêtres et bien souvent l’Église préfèrent étouffer le scandale plutôt que de punir les pédocriminels : on le voit tout à fait dans le film Spotlight. Ce dernier relate l’expérience  des journalistes du média local The Boston Globe, qui effectuent un travail d’enquête considérable autour de la pédocriminalité dans le diocèse de Boston. Très vite, ils se rendent compte que les chiffres vont bien au-delà de ce qu’ils pouvaient imaginer : plus de 80 prêtres de la région ont été déplacés pour masquer et camoufler leurs crimes, et ce, depuis des années. Lorsque les journalistes du Globe essaient de tirer les vers du nez de l’Église, ils se voient menacés d’interdiction de publication face à l’ampleur des révélations qu’ils sont prêts à faire. Le silence, le statu-quo et l’ordre semblent primer sur l’affolement et la « disgrâce » que pourraient entraîner de telles révélations, appelant à un changement de paradigme organisationnel considérable. 

Dans une certaine mesure, il semble il y avoir une omerta de l’Église autour du sujet. On a pu le constater en France avec l’affaire du cardinal Barbarin qui avait passé sous silence les agissements du père Preynat pendant de nombreuses années. Ces événements mettent des années à trouver une issue, une fin ou bien une oreille à leur écoute. Dans le cas Barbarin, il a fallu plus de quatre ans de bataille judiciaire pour que le cardinal accepte de démissionner et que le père Preynat soit condamné à cinq ans de prison ferme. Lorsque les hommes d’Église accusés de pédocriminalité sont traduits en justice, ils sont acquittés, relâchés ou condamnés après une longue période incluant des passages par la Cour d’appel, des acquittements, pour que les criminels répondent enfin de leurs actes. C’est le cas en France mais aussi ailleurs : en Australie, George Pell, un homme d’Église influent, est acquitté en 2019 par la Haute Cour d’Australie en dépit des accusations d’actes pédocriminels dans les années 1970 et 1990 allant à l’encontre de l’Église. Cet acquittement survient un an après l’incarcération de ce prélat de l’Église catholique. L’omerta au sein de ce monde est donc dans une certaine mesure, orchestrée. On réalise que le silence est maître et que de longues années de travail d’enquête sont encore à réaliser pour rendre compte de l’ampleur d’un tel phénomène.

Encore plus saisissant, certains hommes d’Église défendent les ecclesiastes pédocriminels, en allant jusqu’à incriminer des enfants. Cette scène surréaliste s’est produite sur le plateau de LCI en mars 2019 en présence de l’abbé de La Morandais, invité dans le contexte de l’affaire Barbarin. Il affirme que les enfants sont à la recherche de tendresse et que les viols ou agressions subies ne sont pas de la violence car répondent à cette recherche.

Fin de partie

Deux mondes semblent donc s’affronter aujourd’hui autour du sujet de la pédocriminalité : d’un côté des paroles se libèrent, des visages viennent s’ajouter aux chiffres et incarner le tabou pour le désamorcer ; de l’autre, des personnalités défendent des « erreurs » d’hommes qui sont accusés d’abus sexuels sur mineurs. Dans une société où un pédocriminel se voit récompensé face à une victime directement concernée : quel avenir espérer ? 

Affirmer que l’on a été victime, c’est révéler une réalité qui est occultée depuis longtemps, passée sous silence dans un monde de puissants. Affirmer que l’on a été victime c’est se dresser contre un système d’hommes qui jugent pouvoir régir les corps de tout le monde, dominer et avoir le droit de commettre de tels actes en toute impunité. Affirmer que l’on a été victime, c’est se dresser contre un flot incessant de « mais il y avait un contexte », « ce n’était pas la même époque », « il faut séparer l’homme de l’artiste », « il a purgé sa peine », alors que la blessure infligée par le viol ou l’agression sexuelle est vive, traumatisante voire même mortelle pour certains. Affirmer que l’on a été victime, c’est vouloir que le monde change et refuser de voir l’histoire se répéter. Lorsque certaines figures médiatiques défendent des criminels de cet acabit, ils dénigrent toute la puissance critique de la parole des victimes, ils la réduisent au silence le plus total. 

Les pédocriminels ne sont pas « monstrueux » comme dirait Adèle Haenel, ils sont des membres de notre société. Ils agissent au sein du monde du cinéma, de la culture, du sport ou encore de l’Église. Dans des milieux de puissants ou dans la vie quotidienne, ils agissent dans toutes les strates de notre société. Pour mettre fin à de tels actes, il ne faut pas détourner le regard, mais au contraire les affronter pour comprendre comment cela a pu être permis dans notre société. Mais pour ce faire, la première étape à franchir est celle du respect de la parole des victimes. Arrêter de les bâillonner, de minimiser des traumatismes béants et appeler à un changement de société, de modèle judiciaire pour qu’enfin leur parole soit écoutée et que l’enfant qu’elles/ils étaient au moment des faits soit réparé.