Avec près de 180 000 cas confirmés de Covid-19, l’Amérique du Sud est en passe de devenir l’une des zones les plus touchées au monde. Un chiffre qui inquiète, et qui doit surtout être revu à la hausse au sortir de la crise. Un nombre, aussi, plus anxiogène qu’en Europe car l’Amérique du Sud ne bénéficie pas des mêmes ressources pour faire face au Covid-19. Ce virus se répand de façon exponentielle, vient perturber l’ordre du monde et ne fait pas de distinction de classe, sexe ou couleur. Néanmoins, force est de constater que nous ne sommes pas égaux dans sa lutte. Alors comment ces pays réagissent-ils pour limiter sa propagation ? Comment le coronavirus vient-il exacerber les inégalités persistantes depuis des décennies ?

Entre ingérence alimentaire, fragilité des systèmes de santé et gestion opaque des dirigeants, les populations les plus pauvres paient les frais de ces manquements.

Se nourrir en temps de coronavirus : un besoin réservé aux plus riches

Le risque de pénurie mondiale se profile. Non pas à cause de mauvaises récoltes, mais plutôt en raison de mesures protectionnistes décidées par certains gouvernements européens et asiatiques. L’Amérique du Sud regroupe certes des puissances agricoles de premier plan intégrées au marché mondial, comme le Brésil, premier exportateur de soja et de viande de volaille, ou encore le Chili, premier exportateur de raisin. Mais nombre de ces pays ne disposent pas d’une autosuffisance alimentaire, creusant ainsi nettement les inégalités quant à l’accès aux denrées de base.

Vendredi 17 avril, Jair Bolsonaro décide de limoger son ministre de la Santé Luiz Henrique Mandetta. Sur fond de dissension politique, les deux hommes ne parvenaient pas à s’accorder sur la gestion de la crise. Quand l’un considère le Covid-19 n’est qu’une « petite grippe » qui « commence à s’en aller », l’autre conseille plutôt de durcir les mesures de confinement et de rester attentifs aux recommandations des scientifiques. A l’image d’un symptôme préoccupant, cet évincement est assez représentatif de la situation brésilienne.

Il serait toutefois temps de mesurer la gravité du phénomène. Avec 87 000 cas confirmés et près de 6 000 morts, le Brésil est le pays le plus touché d’Amérique du Sud. Mais selon une enquête des chercheurs du groupe « Covid-19 Brazil » (1), ces chiffres pour le moins contestables, devront être multipliés par 12. Et cela ne semble toujours pas inquiéter le Trump brésilien. Il y a pourtant urgence.

Dans un reportage du quotidien Folha de Sao Paulo (2), Rosangela da Silva, mère de cinq enfants, témoigne d’un quotidien déplorable. Sans cantine pour garantir les repas aux enfants, comment nourrir toute une famille dans ces conditions ? Rosangela ne dispose d’aucun revenu fixe et doit compter sur le faible approvisionnement de riz proposé par la municipalité.

Les favelas représentent les premières victimes de ce fléau au Brésil. En 2017, on ne dénombrait pas moins de 2,7 millions d’habitants dans ces bidonvilles pour la seule agglomération de Sao Paulo. Ces espaces cumulent les malus : pas d’accès aux soins, coupure d’électricité, d’eau, hygiène non assurée… Le 26 mars dernier (3), la chercheuse du CNRS Olga Anokhina, directrice du bureau en Amérique du Sud, basé à Rio, dresse un bilan inquiétant du statu quo : « Le Président minimise la crise », rappelant plus loin que 30% des habitants de la ville de Rio habitent les favelas.

Le Président minimise la crise

Olga Anokhina, chercheuse du CNRS, directrice du bureau en Amérique du Sud

Soutenu par des sectes évangélistes et l’armée, Bolsonaro tempère et laisse se propager le virus, obligeant les Etats fédéraux eux-mêmes à prendre des mesures plus strictes de leur plein gré. Comme à Rio de Janeiro, où les écoles, plages et restaurants ont dû être interdits par le gouverneur Wilson Witzel.

Si le Brésil fait figure de mauvais élève, il n’est pas le seul à cristalliser des conditions de vie particulièrement précaires en ces temps de pandémie mondiale. 

En effet, plus récemment, le site Infobae révèle que 85 millions (4) d’enfants sont menacés de malnutrition en Argentine. Et comme le précise l’institution onusienne FAO (Organisation pour l’alimentation et l’agriculture), parmi eux, 10 millions bénéficient de leur seul repas par jour proposé gratuitement par l’école. Pour le 5e exportateur mondial de soja, la première mission doit se faire dans l’assiette des populations les plus démunies. Cependant, il semblerait que le système économique argentin, déjà fragilisé par la corruption, se voit aujourd’hui ébranlé par un marché mondial au ralenti. Les restrictions commerciales des pays européens et asiatiques contraignent certaines villes argentines à appliquer leurs propres règles, imposant aux ports et entrepôts une réorganisation sans précédent. Inévitablement, cela aboutit à une logistique d’approvisionnement qui s’apparente plutôt à un casse-tête pour les municipalités.

Au Venezuela, l’urgence humanitaire méprisée par Maduro

Plus au Nord, le Venezuela n’échappe pas non plus à l’exacerbation de la crise économique et sociale déjà en cours dans le pays. Classé en situation de « double urgence » aux côtés du Yémen et de la Syrie par le Comité international de secours, le pays est aujourd’hui confronté à l’une des pires tragédies humanitaires de son histoire.

À Caracas, les applaudissements au balcon n’ont pas le même retentissement. À 20h, les fenêtres et balcons s’emplissent plutôt de contestataires éreintés par la gestion du président vénézuélien. Et si le chaos provoqué par ce dernier depuis son arrivée au pouvoir en 2013 ne suffisait pas, la région doit aujourd’hui subir le Covid-19 de plein fouet.

Avec seulement 333 cas confirmés et 10 morts, le Venezuela semble pour l’instant gérer la propagation du virus, bien que l’opposition remette en cause ces chiffres officiels. Rappelons que depuis plus d’un an le pays est au bord du gouffre. Inflation, économie en chute libre, émigrations par centaines de milliers : la liste des maux pourrait s’allonger pour le pays chaviste. En s’autoproclamant président légitime le 23 janvier 2019, Juan Gaido, à la tête du Parlement, dénonce un gouvernement autocratique, où répressions et persécutions sont devenues monnaie courante.

L’isolement préventif est la bonne décision, prise à temps. Mais le défi de le maintenir pendant la bonne période est monumental, car le pays ne dispose ni de ressources ni de financement extérieur pour pouvoir soutenir les chômeurs et les entreprises.

Luis Vicente Leon, économiste vénézuélien

Si Maduro laisse croire à une conduite tout à fait organisée et anticipée, le plus grand défi est lié au confinement. Dans un tweet du 15 avril dernier, l’économiste vénézuélien Luis Vicente Leon résume l’extrême fragilité du pays : « L’isolement préventif est la bonne décision, prise à temps. Mais le défi de le maintenir pendant la bonne période est monumental, car le pays ne dispose ni de ressources ni de financement extérieur pour pouvoir soutenir les chômeurs et les entreprises » (5). Entre les pénuries d’essence et d’eau, la quarantaine empire le quotidien des habitants, qui voient dans cette crise disparaître le peu de nourriture auquel ils avaient accès. Même pour les médecins et infirmier.e.s, exposés au virus quotidiennement, remplir son véhicule de carburant semble mission impossible. Ce désordre généralisé se manifeste directement dans les quartiers populaires de Caracas, où l’approvisionnement en denrées alimentaires et médicaments manque terriblement.

La crise humanitaire fait parfois émerger des élans de solidarités. Le Pérou, qui compte 37 000 cas confirmés et 1 050 décès, constitue aujourd’hui le 2e pays d’accueil des migrants vénézuéliens, après la Colombie. En raison de la forte précarité de ces réfugiés politiques, Lima propose à ces derniers des consultations gratuites.  

Tirer les leçons de cette crise : témoignage d’une étudiante argentine 

Le Venezuela et l’Argentine, confinés respectivement depuis le 13 et le 20 mars, n’envisagent pas la même stratégie que le Brésil de Bolsorano qui préfère parler de « mesures irrationnelles ». Pour autant, ces promptes réactions occultent les failles de systèmes qui s’essoufflent. En témoigne le contexte argentin. 

Confinée avec sa famille à La Plata, dans la province de Buenos Aires, Victoria dresse un tableau assez sinistre de la situation de son pays. Cette étudiante en Relations internationales doit repenser l’organisation de cette fin de semestre et observe amèrement l’écart grandissant des niveaux de vie en milieu scolaire :

La distanciation sociale est une mesure essentielle pour pouvoir combattre ce virus. Mais il faut admettre que cette situation accentue profondément les inégalités socio-économiques de la population.

Victoria, étudiante en relations internationales

Il paraît essentiel de s’adapter, comme partout dans le monde, pour ne pas perdre motivation. Victoria évoque ici un compromis choisi par de nombreux universités dans le monde : « Les différentes institutions éducatives ont dû continuer leurs activités de manière virtuelle à travers des plateformes en ligne et l’utilisation de sites tels que Zoom et Google Classroom ». Si confinement est synonyme de détente pour certains, il rime aussi avec angoisse et relâchement pour d’autres. Et c’est précisément sur ce type d’outil que la fracture socio-économique s’opère : « Le plus gros problème que présente cette modalité est que la majeure partie de la population la plus pauvre ne dispose pas d’ordinateurs ou même d’internet pour pouvoir réaliser leurs études de manière virtuelle, la plupart n’ont même pas de matériels bibliographiques nécessaires. De cette manière, les différences s’approfondissent encore plus et la majeure partie des enfants et adolescents de famille à faibles revenus, se voit socialement isolée face à l’avènement de cette pandémie ». Presque de manière inéluctable, « il sera sans doute possible d’observer une augmentation des taux d’abandon scolaire ».

Victoria pointe alors la recrudescence des disparités de la société argentine : « Il faut tenir en compte que dans le contexte actuel, les conditions de vie, aussi bien les secteurs à faibles moyens comme le secteur informel de l’économie sociale, se détériorent de plus en plus. Non seulement cela engendre de nouveaux pauvres mais cela rend les pauvres chroniques encore plus pauvres ».

Ayant anticipé la vague d’infection venue d’Europe, le gouvernement du président Fernandez a choisi le 20 mars dernier de placer ses habitants en isolation. Ces mesures d’anticipation sont louables, mais elles occultent des difficultés déjà persistantes : « Le pays n’est pas prêt pour une telle situation d’urgence sociale, économique et sanitaire. Sans le confinement, nous savons que le système de santé s’effondrerait rapidement ». Victoria craint que les hôpitaux se retrouvent submergés par des cas de coronavirus, alors que le pays doit déjà faire face à un défi sanitaire d’une ampleur moindre : « Comme dans les autres pays latino-américains, l’Argentine se trouve avec une grande quantité de cas de « dengue » qui est une maladie infectieuse causée par le virus du dengue, transmis par des moustiques. C’est une situation qui doit être prise en compte ».

Selon elle, « le confinement obligatoire provoque le sentiment d’exclusion chez ceux qui n’ont pas encore pu bénéficier de politiques effectives d’inclusion sociale ». L’enjeu majeur pendant cette période est de ne pas ajouter d’obstacles à celles et ceux qui vivent dans une précarité insoutenable. Pour pallier le danger de propagation pour les populations les pauvres, le gouvernement argentin tente de proposer des solutions : « La consigne « quedate en tu casa » (« reste chez toi ») est devenue difficilement respectée pour les personnes qui vivent à la rue, qui sont dans l’impossibilité de mettre en pratique les gestes barrières. Parmi les récentes mesures prises par le ministère du Développement humain et de l’Habitat, y figurent l’aménagement de trois centres sportifs pour accueillir les personnes en situation d’extrême vulnérabilité et l’élargissement des horaires d’ouverture et d’assistance des centres pour recevoir ces personnes ». 

À 21 ans, Victoria souhaite que son pays tire les leçons de cette crise. Entre urgence sociale et remise en question du système économique, l’Argentine doit prendre en compte qu’il s’agit d’un « problème structurel, qui va bien au-delà du coronavirus ».

L’espoir d’un mode de gouvernance plus juste, plus éco responsable et à l’écoute des revendications sociales se dessine : « Face à ce chaos, on attend que les choses ne reviennent pas comme elles l’étaient auparavant. Cette situation de pandémie doit nous apprendre quelque chose. La prise de conscience de la protection de l’environnement, de l’importance du travail des professeurs, trop peu valorisés, de la nécessité des membres du système de santé. C’est ce qui urge considérablement ».

Pour la plupart de pays sud-américains, l’impératif d’un « monde d’après » s’impose. D’un mode de gouvernance désuet à la dépendance toujours plus accrue vis-à-vis des puissances occidentales, la crise sanitaire en cours met en lumière les inégalités profondes de la région. A défaut de bénéficier de systèmes de santé efficaces, leur seule arme reste l’anticipation et le respect des mesures de confinement. 

(1) https://www.reuters.com/article/us-health-coronavirus-brazil-cases/brazil-likely-has-12-times-more-coronavirus-cases-than-official-count-study-finds-idUSKCN21V1X1

(2) https://www1.folha.uol.com.br/equilibrioesaude/2020/04/sem-auxilio-publico-moradores-da-periferia-de-sp-recebem-comida-de-voluntarios.shtml

(3) http://www.cnrs.fr/fr/cnrsinfo/le-covid-19-confine-la-recherche-sud-americaine

(4) https://www.infobae.com/america/agencias/2020/03/17/alimentacion-de-85-millones-de-escolares-latinoamericanos-en-riesgo-por-coronavirus-fao/

(5) https://twitter.com/luisvicenteleon/status/1250392061465038848