Inspiré de faits réels, le film ​Camille se déroule durant la troisième guerre civile centrafricaine*, entre septembre 2013 et juillet 2014. Le conflit opposa les milices de la seleka, pro-Djotodia**, et des groupes d’auto-défense, les ​anti-balaka, partisans de l’ex-président de la Centrafrique, François Bozizé. Il met en scène une photojournaliste, Camille Lepage, personnage non fictif qui, par passion pour cette culture et par considération des enjeux qui s’y jouent, brave la peur et les environnements parfois inquiétants que sont ces recoins d’Afrique. Une passion qui l’a menée à la mort, le 12 mai 2014, d’une balle dans la tête. Ce long-métrage, réalisé par Boris Lojkine et sorti en 2019, ne rend pas seulement hommage à la photographe ; il remercie cette passion, celle pour laquelle rien ne nous effraie, celle à laquelle on transmet son coeur, qu’importe les dangers, qu’importe l’issue.

Vivre par amour du métier

Vivre ​de sa profession diffère de vivre ​pour celle-ci. Dans ce film, Camille, photojournaliste itinérante, qui décroche quelques publications à droite à gauche, décide d’aller raconter, par l’image, les tensions qui sévissent en Centrafrique. Ce qui frappe les esprits, tout au long du film, c’est cette insatiable détermination, cette lueur qui brille au fond de sa rétine et qui retranscrit les émotions du coeur. Alors que nous sommes effrayés par les violences commises par les belligérants, Camille n’a pas peur. Alors que nous ne comprenons pas ces comportements, que nous jugeons volontiers inhumains, Camille en appréhende les moindres émotions et pensées, qu’elle traduit par la photographie.

Tournage du film « Camille » de Boris Lojkine en Centrafrique. Nina Meurisse, actrice (Camille Lepage) lors du tournage d’une scène de lynchage à Bangui. – © Michaël Zumstein

Pour tenter de qualifier les agissements de Camille, on pourrait utiliser le terme d’inconscience, parfois même de folie. Pourtant, l’intrépidité de la photographe prend le pas sur notre rationalité. Ce qui fait le film, ponctué ça et là des clichés authentiques de la défunte Camille Lepage, c’est cette capacité de la part du personnage à nous entraîner avec lui. Ici, on est plongé grâce à l’objectif de Camille au coeur des manifestations, singulières, dans lesquelles les individus profèrent les mots de souffrance et de liberté entre deux danses collectives. Ici, l’oeil de l’objectif se substitue à celui de Camille. Lorsque Camille prend en photo un rebelle, l’image de cet homme songeur est celle qu’elle voit au travers de « l’oeil » de son appareil. Ainsi, ce « voyage » photographique fait prendre une tournure particulière à notre perception de la réalité, comme s’il effectuait un zoom permanent sur les évènements et les protagonistes.

Une réflexion journalistique

Ce film est également l’occasion de nous rappeler à quel point l’instantanéité prime sur la durée – et donc sur l’analyse, le recul – dans le paysage médiatique. Sa rencontre avec des journalistes et photographes envoyés ​spécialement pour couvrir l’événementen est l’indéniable preuve. D’un côté, il y a Camille, dotée d’un amour charnel pour le pays, voulant approcher, découvrir et se lier aux populations locales et ne jurant que par la passion. De l’autre, il y a un groupe de journalistes qui vaque d’un pays à l’autre, d’un conflit à un autre, d’un ​événement à un autre. Une fois que les images des corps d’une vingtaine de civils auront fait le tour du monde l’espace d’une journée, d’une semaine, les voilà déjà repartis.

Tournage du film « Camille » de Boris Lojkine en Centrafrique. – © Jean-Baptiste Moutrille

Camille s’ancre dans son environnement, avec la volonté de continuer à le faire vivre et de redonner vie aux morts qui essaiment le conflit. Chaque jour, les hostilités reprennent de plus belle et les manifestations ne cessent d’émailler le pays, s’étendant parfois sur des années. Cependant, aux yeux du monde, cela n’est plus qu’un lointain écho, couché sur du papier.

Ce film, d’une intense et étonnante sensibilité parmi la haine que se vouent les deux partis, nous montre avec brio comment la passion, bien qu’inexorablement tragique, fait des hommes des êtres humains.

* La République centrafricaine est un pays d’Afrique centrale en voie de développement, entouré par le Cameroun à l’ouest, le Tchad au nord-nord-ouest, le Soudan au nord-est, le Soudan du Sud à l’est, la République démocratique du Congo au sud-est et la République du Congo au sud-ouest.

** Président auto-proclamé en mars 2013 après la chute et la fuite de l’ex-président centrafricain François Bozizé.