D’abord globalement épargnée par le SARS-CoV-2, à l’exception près de l’Iran, un des premiers foyers du virus, la région a recensé ses premiers cas et ses premiers décès, chiffres pour le moins contestables. Pour beaucoup, cette pandémie fait office de trêve au coeur de l’arc de crise. Pourtant, si l’instabilité géopolitique du Moyen-Orient est monnaie courante, les manifestations à l’encontre de certains régimes politiques – autoritaires – qui le frappe depuis octobre-novembre 2019, notamment en Irak, en Iran et au Liban, éveillent l’ombre d’un prochain chambardement. Il s’agit donc bien d’une calamité sans nom, annonciateur d’un futur turbulent.

Un monde à l’arrêt

Avec plus de la moitié de la population mondiale confinée, la planète a, ces trois derniers mois, littéralement arrêté de tourner. Cette impression est particulièrement visible au Moyen-Orient, à feu et à sang depuis des décennies. Jeudi 9 avril, dans le Golfe, alors que le statu quo semblait figé dans le marbre, l’Arabie Saoudite a déclaré unilatéralement un cessez-le-feu d’une durée de deux semaines au Yémen, les houthis n’ayant pas encore émis de réponse. Fallait-il attendre un moment aussi dramatique pour l’histoire de l’humanité pour entrevoir une paix jusqu’alors jugée impossible ? C’est ce que laisse entendre Khalid Bin Salman, frère cadet de MBS, pour lequel « ces deux semaines de cessez-le-feu vont, avec un peu d’espoir, créer un climat plus efficace afin d’atténuer les tensions ». Mais, comme le souligne Peter Salisbury, principal analyste pour le Yémen à l’International Crisis Group, « Nous n’avons pas encore d’accord de cessez-le-feu signé par tous les principaux acteurs. » (1)

Plus au Nord, dans la bande de Gaza, la situation actuelle ne déroge pas tant au blocus imposé par Israël et l’Egypte depuis 2007, qui la prive des ressources essentielles. A l’écart des tribulations occidentales, cette parcelle de territoire palestinien ne l’était plus vraiment quand, le 21 mars, le gouvernement annonçait l’existence de deux premiers malades du coronavirus. A présent, le pire reste à venir avec seulement 62 ventilateurs pour 100 000 habitants, un manque cruel de médicaments et, surtout, une très forte densité de population… si elle ne le constituait pas déjà, « Gaza sera un enfer sur terre », prévient Matthias Schmale, directeur local de l’Agence des nations unies pour les réfugiés (UNRWA).

Nous n’avons pas encore d’accord de cessez-le-feu signé par tous les principaux acteurs.

Peter Salisbury, principal analyste pour le Yémen à l’International Crisis Group

Cette pause contrainte et involontaire risque de déstabiliser encore un peu plus le Moyen-Orient, qui vit un début de décennie extrêmement éprouvant, si l’on se remémore le pic qu’ont atteintes les tensions entre les États-Unis et l’Iran après l’assassinat du général Soleimani en janvier. S’agissant de « l’après » pandémie, les grandes puissances étrangères seront amenées à revoir leurs positions quant au déploiement de leurs troupes sur l’ensemble de la région. Déjà entamé par le Pentagone en fin d’année et lubie de Donald Trump depuis son arrivée à la Maison-Blanche, le désengagement des troupes américaines pourrait être précipité, de même que celui des autres nations sur le terrain. Ainsi, la France a d’ores et déjà retiré ses troupes d’Irak le 25 mars dernier afin de lutter contre la pandémie.

Au-delà d’être la voie parfaite vers une recrudescence des conflits – que laisserait supposer un verrouillage politique encore un peu plus strict de la vie en société permis par la crise sanitaire – une démilitarisation massive de la région aurait également pour conséquence tragique le rebond de Daech, organisation terroriste qui a été partiellement éteinte à la suite de la chute du califat en mars 2019.

Durcissement des manoeuvres politiques

Pis, alors qu’on craint en Occident un prolongement de la privation temporaire de nos libertés après le confinement – traçage mobile, entre autres – les régimes politiques et souvent non démocratiques au Moyen-Orient devraient se servir du virus comme prétexte à un durcissement des manoeuvres politiques.

Les gouvernements israélien et iranien oeuvrent déjà en ce sens, voyant dans cette pandémie pour l’un une aubaine politique, pour l’autre un désastre économique. L’actuel premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, en a en effet profité pour appeler à « l’unité nationale » et, de facto, enterrer éphémèrement son procès pour corruption, malversation et abus de confiance et ses velléités à former un nouveau gouvernement (2). L’homme fort d’Israël a aussi employé les grands moyens dans sa lutte contre le coronavirus en autorisant les services de contre-espionnage à utiliser les outils traditionnels de surveillance technologique, comme l’exploitation des données de géolocalisation des smartphones une surveillance de masse déjà effective en Chine et en Corée du Sud et en cours de validation en France, aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni.

Du côté iranien, la sévérité des sanctions américaines, qui n’ont eu de cesse de s’accroître jusqu’à atteindre leur paroxysme en mai 2018 (3), a plongé le pays dans une situation économique suffocante, contraignant le régime a annoncé la reprise prématurée du travail à partir du 11 avril. Une décision qui pourrait à première vue paraître insensée tant la dangerosité du virus a été avérée et ce même en Iran – la barre des 4 000  morts a été franchie (4)… Pourtant elle survient dans une économie au bord du gouffre, nettement aggravée par la pandémie. On estime que le nombre futur de chômeurs va s’étendre à 5 millions, soit 20% de la population active. Ces dernières semaines, l’ONU a appelé aux cessez-le-feu partout dans le monde, y compris au Moyen-Orient : peut-être faudrait-il qu’il en soit de même pour l’acharnement suranné des États-Unis dans la région.

La pandémie pourrait plonger un demi-milliard d’individus dans la pauvreté, en Afrique et au Moyen-Orient.

Rapport OXFAM

Néanmoins, la pandémie de SARS-CoV-2 a tendance à nous faire oublier la vague de contestation qui a déferlé sur l’Irak, l’Iran ou encore le Liban à partir d’octobre-novembre 2019. À nouveau, le frein que constitue le virus pour la population soulevée est une véritable chance pour les autorités d’affermir leur emprise. Le 27 mars, la police libanaise a démantelé le dernier campement des protestataires à Beyrouth, qui conspuent la corruption du régime et le système confessionnaliste libanais (5). Bien que le corona soit « un virus contre-révolutionnaire », le politiste Karim Emile Bitar assure qu’il « pourrait bien les contaminer [les partis politiques] plus vite qu’ils ne le pensent. » Un ravivement des tensions populaires à la fin de la crise sanitaire est donc une hypothèse à envisager…

Depuis 1918, le Moyen-Orient, pantin du monde occidental, n’a eu de cesse d’être une terre de conflits, où les crises se sont succédées, toujours plus prolifiques en termes d’intensité et de destruction. L’éminente crise mondiale du Covid-19 pourrait asséner le coup fatal à bon nombre de pays, déjà exsangues politiquement, socialement et économiquement. Le Liban est en défaut de paiement et pléthore d’experts prédisent un effondrement, littéral, de l’Irak en tant que pays. Selon un rapport publié par l’organisation OXFAM (Oxford Committee for Famine Relief), la pandémie pourrait plonger un demi-milliard d’individus dans la pauvreté, en Afrique et au Moyen-Orient. De quoi alimenter de nouvelles tensions et exacerber les anciennes. Une nouvelle fois, la région se heurte à un avenir indistinct : devra-t-elle miser sa survie sur ses structures existantes et pourries de l’intérieur ou saisir une chance inouïe de retournement ?

(1) Pourquoi la guerre au Yémen continue malgré la crise du coronavirus ?

(2) Benny Gantz, son plus proche adversaire, a été chargé depuis de former un gouvernement par le président israélien, Reuven Rivlin.

(3) politique de “pression maximale” appliquée par les Etats-Unis à la République islamique d’Iran à la suite de l’annonce de leur retrait des accords sur le nucléaire iranien, signés en 2015.

(4) Coronavirus : plus de 94 000 morts dans le monde, et l’espoir de voir les bilans quotidiens macabres diminuer

(5) Chiites contre chiites en Irak et au Liban. Pour plus de détails, voir les articles du blog de Jean-Pierre Filiu, historien et arabisant français.