Au milieu de la troisième semaine de confinement, le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, a estimé que les enseignants ont perdu contact avec « 5 à 8% » des élèves, suite à la fermeture des écoles imposée par la crise sanitaire. Il considère dès lors qu’il y a « un grand risque » que la situation actuelle « creuse les inégalités » entre les élèves qui ont la possibilité de faire école à la maison et les autres. Et on peut imaginer que la fourchette des « 5 à 8% » des élèves qui seraient en décrochage scolaire est bien en deçà de la réalité.

Un étudiant assiste à un cours en ligne. Le Breuil, 18 mars 2020 – © Florian Jannot-Caeilleté / APJ / Hans Lucas

Une « continuité pédagogique » relative et des inégalités qui se creusent 

Malgré le dévouement certain d’innombrables enseignants, eux-mêmes non préparés à une pareille épreuve, la « continuité pédagogique » n’existe pas ou très peu pour beaucoup d’élèves. Pour les enfants issus de familles pauvres le confinement s’apparente à un désastre. Dans les quartiers populaires, la surpopulation de nombreux logements, souvent insalubres, rend l’expérience particulièrement pénible pour des milliers de familles.

La fracture éducative est largement alimentée par la « fracture numérique ». L’école numérique décuple les inégalités entre ceux qui ont effectivement accès aux moyens numériques et les autres : un seul téléphone portable pour travailler, pas d’ordinateur à la maison ou un ordinateur à partager, une connexion internet instable, pas d’imprimante… alors que la quasi totalité de l’enseignement passe désormais par des plateformes à distance.

À cette fracture peut s’ajouter un climat peu propice au travail et au calme, l’absence d’un espace personnel, des difficultés à comprendre les consignes écrites des professeurs, un manque de motivation, d’encadrement, d’explications, l’absence du collectif scolaire qui explique pour beaucoup de jeunes ce décrochage.

Surtout, comment est-il possible pour les professeurs d’entrer dans tous les foyers dans une période où toutes les émotions, toutes les inégalités s’exacerbent ? Pour de nombreux enseignants, l’enjeu est surtout de conserver un lien, coûte que coûte. Pour ce faire, leur imagination est souvent sans limite et il convient de le rappeler, mais ne peut malheureusement pas, à elle seule, endiguer les inégalités entre élèves. 

L’articulation périlleuse entre famille et apprentissage scolaire 

Depuis une trentaine d’années, les travaux sociologiques qui visent à ouvrir la « boîte noire » des familles se multiplient. Ils ont pour objectif de regarder ce qui se passe concrètement dans la sphère familiale et les rapports que les parents entretiennent avec l’institution scolaire. Au regard de ces travaux, il apparaît que les processus qui produisent les inégalités scolaires doivent autant à la socialisation familiale qu’au fonctionnement de l’institution scolaire. Or parler d’ « école confinée » c’est aussi questionner le rapport de la famille à l’école. Puisqu’en effet, l’une des sources d’inégalités profondes entre élèves est celle de la capacité ou non à être accompagnés pour leurs devoirs à la maison. 

Fracture numérique oui, mais aussi fracture due à l’aisance des parents pour aider leurs enfants dans les apprentissages.

Une professeur des écoles 

Parce que tous les jeunes n’appartiennent pas au même milieu social. Parce que certains ont des parents qui continuent à travailler et sont donc moins disponibles. Parce que les inégalités de départ entre les familles sont réelles : plus ou moins diplômées, plus ou moins dotées de ressources culturelles… Sans l’école, les élèves sont nécessairement ramenés à leur condition sociale d’origine et ne disposent pas des mêmes armes pour suivre l’école à maison. Pour le sociologue Bernard Lahire, la situation actuelle renvoie surtout les élèves « à la brutalité des différences de classe » (1).

Les situations familiales sont effectivement hétérogènes. Selon Emilie, professeur des écoles à Marseille, on peut globalement classer les familles en trois catégories : celles « en rupture totale or ce sont celles pour qui l’école représente beaucoup plus qu’un lieu d’éducation », « les familles au sein desquelles les enfants sont livrés à eux-mêmes, soit parce que les parents sont absents ou empêchés d’aider » et enfin « les familles au sein desquelles les enfants sont aidés et soutenus. »

J’ai dans ma classe deux élèves en attente de papiers. Ils sont hébergés en foyer avec leurs frères et sœurs. Ils n’ont pas d’accès à Internet, n’ont pas d’ordinateur. Ils sont pourtant très assidus en classe et extrêmement motivés. Mais le confinement va marquer une rupture dans leurs apprentissages.

Emilie, enseignante à Marseille

Emilie ajoute qu’il y a « beaucoup de mamans seules » qui doivent gérer le foyer, l’intendance, les conflits, le télétravail et les devoirs. Et le plus frappant, c’est que ces cas concernent à peu près les trois quarts de ses élèves.

La barrière de la langue joue aussi pour beaucoup. Une enseignante explique qu’elle travaille dans une ville avec une grande mixité sociale, que beaucoup de familles viennent de l’étranger et que certaines ne maîtrisent pas la langue française. Les parents sont donc démunis même si pleins de bonne volonté, et les aider à distance constitue une vraie épreuve. 

Un silence alarmant 

Certains élèves n’ont aucun contact avec l’école depuis des semaines. Pour ceux-là, la discontinuité pédagogique est nette et nombre d’enseignants s’inquiètent de leur silence, à juste titre. 

D’habitude, dans une classe, ce sont ceux qui font du bruit qui nous gênent. Là, ce sont ceux qu’on n’entend pas qui nous inquiètent

Laurence, professeur d’anglais en lycée professionnel (2) 

Depuis la mise en place des cours à distance, des professeurs restent effectivement sans nouvelle de nombreux élèves. Sarah, enseignante dans le Val-d’Oise, témoigne : « Sur mes 150 élèves, il n’y a qu’une petite vingtaine qui rend les devoirs ».

Ce silence marque une rupture dans les apprentissages mais la plupart des enseignants regrettent surtout le contact présentiel et les échanges avec leurs élèves. Pour Nathalie, professeur dans un lycée en Haute-Savoie, en effet, « rien ne peut remplacer la présence réelle du professeur et celle des élèves ».

La perte du tissu social

Or, pour la plupart des jeunes, l’institution scolaire ne se réduit pas seulement au lieu des apprentissages, elle est aussi et avant tout un tissu social. Pour beaucoup d’élèves, l’école, le collège, le lycée est l’un des seuls lieux où se construit un lien social.

Dans une tribune publiée dans Libération, l’ancien directeur général de l’enseignement scolaire, Jean-Paul Delahaye, pointait d’ailleurs le risque que le confinement ne creuse, outre les inégalités scolaires, les inégalités sociales : l’école « n’est pas seulement pour les pauvres le lieu des apprentissages. L’école est aussi une institution d’aide aux familles, un premier recours face aux situations de détresse sociale, un point de médiation entre les familles et les organismes chargés de la politique médicale et sociale pour la prise en charge des enfants, un lieu où s’élaborent des solutions grâce à l’engagement et à la vigilance des personnels de l’éducation nationale. C’est tout cela qui disparaît avec la fermeture des écoles ». (3)

L’ « école confinée » représente un réel défi pour les élèves comme pour les professeurs, pour lequel personne n’était réellement prêt. Les enseignants semblent en tout cas s’être mis d’accord pour dire que rien ne remplacera la présence réelle en classe.

Chacun fait ce qu’il peut de chaque côté de l’écran pour conserver un « lien pédagogique » à défaut d’une véritable « continuité pédagogique ». Dans un contexte si éloigné des habitudes de classe, l’enseignant ne peut pas être remplacé par des outils numériques, d’autant plus que le savoir se construit avant tout via des personnes, des échanges. 

(1) Lien Nouvel Obs

(2) Lien 20 minutes

(3) Lien Libération