« Est ce que je suis un connard ? ». C’est la question que se pose Bastien Régnier, face caméra, à la fin du film qui dresse son portrait. Ce jeune militant d’extrême droite âgé de 20 ans a déjà un parcours singulier, et le film en a la forme. Entre narration, entretiens et reportage, ce documentaire insolite nous invite à suivre la route de Bastien au Front National à Amiens, en Picardie. À l’époque, le parti ne s’est pas encore rebaptisé Rassemblement National et se prépare aux élections présidentielles de 2017.

La cravate est basé sur un texte, rédigé par les deux réalisateurs, Mathias Théry et Etienne Chaillou, à la suite de nombreux entretiens avec Bastien entre 2016 et 2017. Installé dans un fauteuil, une lampe pointée sur ses genoux, il découvre le texte face à la caméra. Le film consiste en une alternance entre ses réactions à la lecture du récit et les séquences documentaires qui lui correspondent.  Une voix off lit parfois des extraits du texte, comme si nous suivions le rythme de lecture de Bastien.

« Bonjour mesdames, Marine le Pen pour 2017 ». Une des premières séquences le montre en train de tracter au marché pour sa candidate. Il essuie des refus, parfois des insultes, mais reste d’un calme olympien et d’une courtoisie à toute épreuve. On se sent déjà en porte-à-faux en le prenant en sympathie. Mais là est la force de ce film : la voix off permet de se détacher de l’image du militant et des idées qu’il incarne, comme lui se détache de sa vie en en faisant la lecture. Il se retrouve en fait dans la même situation que nous, spectateur, à ceci près qu’il s’agit de sa propre histoire. On s’identifie facilement à son quotidien, celui d’un jeune d’une vingtaine d’années, entre travail et études, entre ville et campagne.

De la haine au FN

Il témoigne pourtant d’un passé peu commun, particulièrement violent. À 13 ans, il vit très mal sa scolarité dans un établissement catholique d’excellence et poussé à bout par un sentiment d’humiliation, il part un jour au collège un fusil dans le sac. Il ne s’en servira pas, ses parents ayant repéré l’absence de l’arme à la maison et prévenu les gendarmes. Bastien fera aussi partie d’un groupuscule skinhead à l’adolescence, le Picard Crew. Mais lassé de tremper dans la bagarre et les agressions racistes, il quitte les skinheads et entendant un jour un discours de Marine Le Pen, décide de s’engager au Front National.

© La cravate / Nour Films

Ces révélations donnent toute sa profondeur au documentaire de Mathias Théry et Etienne Chaillou, dont le but est d’essayer de comprendre les raisons de l’engagement de Bastien. Cette démarche nous oblige à voir plus large. Souvent assimilé au fascisme par ses adversaires politiques, le FN finit par apparaître ici comme ce qui a justement empêché un jeune de sombrer dans le fascisme. Pour Bastien, c’est une solution politique à un problème personnel qu’il avait laissé se résoudre dans la haine. Et son parcours incarne à lui seul l’ambiguïté du parti, qui est le fruit d’un héritage difficile à assumer, et qui désormais s’acharne à faire oublier ce passé peu compatible avec les valeurs républicaines. On ne peut alors s’empêcher de faire preuve d’ironie à la vue d’un parti qui essaye tant bien que mal de se défaire de son identité passée tout en continuant à faire de ce mot le cœur de son combat politique.

La cravate et la flamme

Si le principal intérêt du film se trouve dans les nuances de la personnalité de Bastien, il nous éclaire aussi sur le fonctionnement du parti et plus généralement celui d’un parti politique. De petite main qui pousse la porte pour venir aider, Bastien passe au statut de cadre local à Amiens, encouragé par son supérieur direct à s’investir dans la campagne. Eric Richermoz, jeune conseiller régional des Hauts-de-France et proche de Florian Philippot, va être à la fois son mentor et son ami. Bastien va rencontrer Florian Philippot et avec cet épisode, on comprend comment il a pu envisager de gravir les échelons du parti. La campagne commence à s’accélérer et le numéro deux du FN a besoin d’occuper l’espace médiatique. Éric et Bastien ont une idée : une chaîne Youtube. Bastien se retrouve alors en costume, la cravate autour du cou. Direction Paris.

© La cravate / Nour Films

Militant local, il en vient à coacher en communication le numéro deux de son parti. La vidéo deviendra virale sur les réseaux sociaux, mais moins pour en vanter la qualité que pour la tourner en ridicule. Faisant semblant de boire dans sa tasse à café, mal à l’aise, forçant le trait, Philippot n’est pas crédible. Le jeune picard a malgré lui réussi son coup : donner de la visibilité. Il sera remplacé par une équipe de professionnels pour les autres vidéos, mais il a mis le pied dans la porte. Il se retrouve alors derrière Richermoz et Philippot, de meetings en repas locaux, et va peu à peu apparaître sur les photos. Mais il ne tarde pas à prendre conscience des enjeux internes et des guerres d’égos qui brouillent le combat commun. Désabusé, il prend ses distances, sans abandonner son engagement pour autant.

À l’image de Bastien, le film nous place en observateur des coulisses de la campagne du FN, et nous apprend comment fonctionne un parti de cette envergure, en suivant celui qui fait le lien entre une base locale et les têtes d’affiches. Avec tendresse mais sans complaisance, les réalisateurs nous présentent un jeune homme au parcours sinueux entaché d’histoires sombres, mais courageux de le raconter sans arrondir les angles.