Retour en 1979 avec Over the Edge de Jonathan Kaplan, film sur la jeunesse rebelle d’une banlieue paumée du Colorado. Un teen movie inattendu et injustement méconnu.

Carl, un adolescent de 14 ans, contemple la fille qu’il aime, Cory, s’éloigner au petit matin après une nuit d’amour. Il se retourne et sa silhouette se détache du ciel lumineux du Colorado, plafond aux couleurs chatoyantes. Une palette qui contraste avec la banlieue monotone de New Granada, surgie de terre au milieu de rien, en plein désert. Les maisons sont semblables les unes aux autres, le commissariat et le lycée sont des bâtiments moroses, symboles d’une autorité en déclin. Les jeunes s’emmerdent. Seul le petit centre récréatif sur lequel s’ouvre le film déborde de vie ; les adolescents s’y entassent jusqu’à sa fermeture pour y trouver un peu de gaité et de fraternité. En dehors de ce préfabriqué, personne ne se soucie d’eux, leurs parents s’affairant à faire venir des investisseurs véreux afin de booster la croissance de la ville et réaliser leur rêve américain. Un rêve déjà en déliquescence à la fin des années 1970.

© Warner Bros

Le réalisateur Jonathan Kaplan inaugure son film avec une étonnante donnée sur la délinquance juvénile : en 1978, 110 000 mineurs de moins de 18 ans ont été arrêtés pour crime et vandalisme aux Etats-Unis. Pourtant, Over the Edge ne diabolise pas bêtement ces adolescents de quatorze ans, contrairement à la pub qui en a été faite à sa sortie ; et au titre français un brin ronflant Violences sur la ville. Avant de devenir des enfants terribles « franchissant la limite » (going over the edge), ils étaient de bons gamins laissés « sur les bords » (traduction mot à mot du titre, ndlr). Olivier Assayas, lorsqu’il était encore critique, voyait en ces ados des débiles affligeants, sans motif légitime de révolte. Certes, voir ce frêle blondinet prendre de l’acide de bon matin et vivre le pire bad trip de sa vie devant une peinture à la Jérôme Bosch peut paraître insolite ; tout comme cette assemblée de jeunes gens gigotant comme des macaques devant un clip de prévention contre le vandalisme à l’école. Mais l’exagération des vices et de la bêtise adolescente est le propre du teen movie et il nous offre de vrais moments de comédie. Paradoxalement, cette outrance révèle aussi leur innocence bafouée par les adultes, revêtus de masques de vertu qui dissimulent mal leur perversion (le parfait père de famille qui n’hésite pas à frapper son fils impliqué dans un « attentat au pétard »). Comble de la situation, ils connaîtront la vengeance de leur progéniture, pris au piège dans le lycée de la ville.

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Qu’ont-ils fait de si mal, ces adultes, pour que ces sales gosses débordent du cadre ? S’installer au milieu de nulle part, pour commencer – dans cette habitude américaine de « civiliser » l’ouest – et avoir laissé dépérir leurs enfants égoïstement dans une enclave inhospitalière, ensuite. Mais leur faute est surtout de voir en eux des menaces au moindre petit délit et laisser la police instaurer un ordre moral liberticide. Le laissez-faire accordé à l’ignoble sergent Doberman conduira au démantèlement du centre récréatif puis à une tragique bavure policière, élément déclencheur de l’explosion finale – pour le coup, littérale – de la colère juvénile.

Le rêve de la contre-culture paraît lointain à l’aube des années 1980. La musique de Jimi Hendrix date de la préhistoire pour Carl et Richie ; Kiss est déjà ringard. C’est pourquoi Doberman n’a rien compris lorsqu’il traite de hippie le petit fumeur de shit aux cheveux longs. Il suffit de regarder son petit frère muet, ses cheveux blonds dans la figure, les lunettes de soleil jaunes et l’air détaché devant un écran de télé diffusant de la neige en continu. Les hippies, c’est fini. Ce petit, c’est déjà Kurt Cobain. Il a compris le chaos autour de lui depuis longtemps, sa mère shootée aux médocs étant le fantôme de son foyer. Mais il sourit, mi-indifférent mi-mélancolique, à la manière de l’idiot de Nirvana (“I think I’m dumb, Or maybe just happy”). Quant à Richie, joué par le très jeune Matt Dillon, il sera la figure martyre d’une nouvelle génération perdue et enragée qui envahira l’imaginaire des années 1980. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Francis Ford Coppola reprendra l’acteur dans deux de ses films, fortement influencés par Over the Edge, avec Outsiders et Rusty James en 1983.

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L’œuvre de Kaplan est incertaine en tant que teen movie – lui donnant une tonalité plus tragique que comique – et troublante, entre sursauts de violence et moments d’accalmie. De même, la bande-son alterne morceaux rock et musique symphonique lancinante signée par le père du cinéaste, Sol Kaplan, ancien compositeur de films hollywoodiens.

La citation de David Bowie qui ouvre The Breakfast Club trouve dès lors un écho plus fort ici :

Et ces enfants sur lesquels vous crachez alors qu’ils essaient de changer leur monde, n’entendent plus vos conseils. Ils ont pleinement conscience de ce qu’ils traversent...

David Bowie, The breakfast club

 Watch the children play.

On vous conseille aussi l’excellente bande-son du film. Mention spéciale à Van Halen pour sa reprise des Kinks et au titre O-o-o Child de Valerie Carter sur lequel se clôt le film. Les amateurs de The Cars et des Ramones devraient également trouver leur bonheur.