Jeudi 12 mars, dans une ambiance lourde, Emmanuel Macron s’adresse aux Français dans une longue allocution pour présenter les premières actions que le gouvernement met en place afin de lutter contre la pandémie de Covid-19. L’une d’elles et pas des moindres, a fait grand bruit : « les écoles, les collèges, les lycées et les universités seront fermées ». Depuis lundi 16 mars, des solutions tentent alors de se mettre en place pour permettre à tous les élèves et étudiants de continuer leur parcours.

Un étudiant s’apprête à son connecter à son espace afin de suivre ses cours en ligne. Le Breuil, 18 mars 2020 – © Florian Jannot-Caeilleté / APJ / Hans Lucas

L’école à la maison

Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale, a expliqué au micro de France Inter, le 13 mars dernier, que la fermeture des écoles était une nécessité pour freiner la propagation du coronavirus. Il ne s’agit évidemment pas de vacances anticipées. Et selon le gouvernement, la « continuité pédagogique » est assurée pour tous. « Je ne veux qu’aucun élève ne reste au bord du chemin, je ne veux qu’aucun retard ne se réalise » a-t-il précisé. Des « progressions pédagogiques  » sont aussi « garanties  » et il en appelle à de « nouvelles solidarités  » entre « parents et enseignants  ».

Partout prôné, le numérique semble apparaître comme la seule solution. Frédérique Vidal, ministre de l’enseignement supérieur, préfère parler de « e-learning » pour « garantir la qualité des diplômes  ». Ainsi, pour chaque niveau, de la maternelle au lycée, des plateformes en lignes proposent leur services. « Educarte.fr » pour les élèves du CP au CE2. « Monécole.fr » pour les élèves en CM1 ou CM2. Même l’audiovisuel public s’y met. France 4 bouscule sa grille et propose depuis le 23 mars des cours dispensés par des enseignants du primaire et du secondaire.

Le ministre de l’Éducation nationale, a annoncé que le « scénario privilégié » prévoyait un retour en classe le 4 mai. Mais, « cela dépend de l’évolution de l’épidémie » a-t-il expliqué plus récemment. Mais, le temps du confinement semble s’allonger et les fameux ENT (Environnement Numérique de Travail) sont d’ores et déjà mis à rude épreuve. Les enseignants en profitent pour communiquer avec leurs élèves, au risque de surcharger les serveurs. C’est ce qu’il s’est produit dans certains établissements. Anne, enseignante de Mathématiques en lycée, a dû aller à « la pêche aux adresses mail personnelles des élèves ». « Nous avons perdu entre 5 et 8 % des élèves » a estimé Jean-Michel Blanquer.

« Une grande improvisation »

Les enseignants, tous niveaux confondus, doivent fournir des ressources aux parents ou aux élèves pour que l’école ne s’arrête pas. Chacun développe alors ses propres techniques. Entre cours en direct, supports de cours envoyés par mails ou documents collaboratifs, chacun est livré à lui-même et gère la situation en son âme et conscience. Joseph, lycéen en terminale ES, se réjouit du développement des « vidéoconférences » avec ses enseignants et souhaiterait en avoir davantage. Mais il regrette que certains de ses professeurs « renâclent devant les solutions apportées par les nouvelles technologies ».

Personne n’était ni prêt, ni formé pour ça.

Sophie, professeure des écoles en Auvergne

Pour Sophie, professeure des écoles en Auvergne, cette situation révèle une « grande impréparation ». « La classe à la maison, je l’ai découverte en même temps que les autres ». Celle qui donne de son temps pour assurer la garde des enfants de personnels soignants souligne que « personne n’était ni prêt, ni formé pour ça ». S’ajoute à cette situation inédite une perte de sens : « trois quarts de notre boulot c’est de l’interaction humaine, c’est comme ça qu’on avance ». « Comment on apprend à lire à un enfant à distance ? » s’interroge-t-elle. Anne, quant à elle, se questionne encore sur la méthode à adopter pour introduire de nouvelles notions. « Leur envoyer un cours tout prêt me parait trop brutal, j’ai peur de perdre la moitié des élèves. » Joseph évoque « des polycopiés qu’on doit ingurgiter tout seul même si on peut poser des questions ». Et poursuit : « Pour moi qui imprime bien plus à l’oral qu’à l’écrit, ça m’oblige à mettre les bouchées doubles. »

Des parents profs ?

« Maître c’est un métier » affirme Sophie. « Les parents ne sont pas des enseignants, même avec les meilleures volontés du monde ! » ajoute-t-elle. À l’école tous les élèves reçoivent les mêmes enseignements, dans des conditions similaires. Mais à la maison, les enfants ne bénéficient pas tous des mêmes conditions d’apprentissage. Tous les parents ne sont pas issus du même milieu social, n’ont pas reçu la même éducation et les mêmes enseignements. S’ajoute à ces différences des situations parfois tendues entre parents et enfants du fait de la situation anxiogène du confinement, ou des obligations des parents comme le télétravail. « Ça renforce complètement les inégalités. J’en suis malade. C’est une honte. C’est d’une injustice terrible » conclut Sophie. Bien qu’ayant de bons résultats, Joseph se questionne quant à l’égalité des chances de chacun : « Mais si moi je me plains d’un apprentissage plus complexe du fait de l’éloignement, alors quid des autres qui accusent déjà des difficultés en temps normal ? » Il déplore un « gros manque de soutien vis-à-vis de ces élèves » et a du « mal à croire le gouvernement qui a promis de faire tout son possible pour venir en aide aux jeunes ayant le plus de lacunes. »

Ça renforce complètement les inégalités. J’en suis malade. C’est une honte. C’est d’une injustice terrible.

Sophie, professeure des écoles en Auvergne

Tous ne le supportent pas

Chaque professeur doit supporter une « surcharge de travail » explique Anne. « Le sentiment, c’est qu’avec ces cours à distance, on n’a plus de temps pour soi, on reçoit des messages des élèves à longueur de journée et en plus on n’avance pas vraiment ! »

Certains jeunes soulignent que la situation « n’est pas normale ». Un étudiant clermontois relève un paradoxe : « On nous demande de nous mobiliser d’un côté et de continuer de vivre une vie normale de l’autre ». Entre deux cours, les jeunes, comme les autres, sont confrontés à une situation dramatique, à un décompte morbide et à des inquiétudes croissantes sur le futur de leur cursus et de leur vie.

Cette situation a pris de court tout le monde et elle peut encore durer de longues semaines. Beaucoup d’interrogations de professeurs, d’élèves et d’étudiants ne trouvent pas encore de réponses tant les choses évoluent différemment, tant chacun tente de surmonter au mieux cet épisode si particulier. Catherine Tourette-Turgis, directrice du master en éducation thérapeutique à Sorbonne-Université, explique dans un article de France Culture* que la quarantaine peut avoir des effets désastreux sur la santé physique et psychique des individus. Parmi les personnes les plus touchées par une augmentation du stress psychologique, on trouve les 18-30 ans. L’article précise : « Une durée de confinement de plus de dix jours, toutes études confondues, est prédictive de syndrome post-traumatique. En quelques mots, cela signifie que cela va générer à long terme du stress, de l’anxiété, des insomnies, on se sent incapable de faire quoi que ce soit… »

L’enseignement n’est pas qu’un stock de connaissance à faire ingurgiter aux élèves. Le lien social avec les enseignants et les camarades ainsi que la présence en cours sont des éléments indispensables au bon apprentissage. Au terme de ce confinement, nous pourrons observer les conséquences, positives ou négatives, de ces dispositifs. Il est donc plus que jamais nécessaire de créer et de maintenir du lien entre tous.

*https://www.franceculture.fr/societe/covid-19-un-confinement-de-plus-de-dix-jours-peut-causer-des-syndromes-de-stress-post-traumatique