Les grèves et blocages déployés dans tout le pays ces derniers mois nous invitent à reconsidérer le rapport qu’entretiennent les Français avec la contestation du système établi. Plus qu’un rejet du projet de loi proposé par le gouvernement, le mouvement de contestation semble changer de trajectoire, jusqu’à s’apparenter à une remise en cause généralisée du pouvoir en place. Une attitude qu’on pourrait typiquement qualifiée de « franco-française ».

In Lille, the demonstration against pension reform took an unusual turn. The CGT played out a confrontation with the forces of law and order, trying to force the forbidden access to the city centre due to the winter sales – © Quentin Saison / APJ / Hans Lucas

« Macron contre tes points, nous, on sort nos poings ! » pouvait-on entendre une poignée de manifestants clamer dans les rues de la capitale. Mais où cette colère, celle qui anime le « peuple » et  revendique plus de justice, prend-elle racine ? 

L’histoire semble se répéter et permet d’éclairer le regard porté sur ces mobilisations, comme un écho aux révoltes passées et un miroir de celles de demain.

La retraite, un combat qui n’en finit pas 

La grève interprofessionnelle a bouleversé la fin de l’année 2019 et s’éternise toujours en 2020. D’un côté, cette contestation marque même un tournant dans le quinquennat Macron pour ses adversaires. Ils y constatent les limites d’une politique néolibérale, suscitant implacablement un « soulèvement » au sein de la population française, pour ne citer que les propos de Jean-Luc Mélenchon (1). Cependant, d’autres réactions grévistes de même envergure ont pourtant déjà frappé les esprits. L’année 2020 ne fait donc pas figure de rupture dans l’histoire des retraites. Alors certes, la macronie n’a jamais été autant critiquée et remise en question depuis le début du mandat, mais la retraite, réformée une douzaine de fois depuis sa création, constitue depuis ses origines un élément de discorde dans la société française.

Retournons un siècle en arrière. En 1910, un certain Aristide Briand proposait à l’Assemblée un projet de loi qui marque la genèse de nombreuses scissions dans le paysage politique français. Si la loi sur les retraites ouvrières et paysannes s’impose alors comme une nécessité dans un monde industrialisé, elle n’est pourtant pas accueillie avec enthousiasme par la majorité de la population active. En cause, des pensions jugées trop faibles et un âge de départ fixé à 65 ans, malgré une espérance de vie qui n’atteint que 50 ans en moyenne à cette époque. Mais un climat de méfiance règne déjà envers l’Etat, qu’on soupçonne de détournement et de malhonnêteté. On se souvient des grandes vagues de mobilisations en 1953 (2) et plus récemment en 1995 (3). Elles nous ont marquées par leur grève record en longévité, mais pointent l’inévitable confrontation d’un Etat et de son peuple.

Un peuple historiquement révolté 

« La logique du révolté est de vouloir servir la justice pour ne pas ajouter à l’injustice de la condition, de s’efforcer au langage clair pour ne pas épaissir le mensonge universel et de parier, face à la douleur des hommes, pour le bonheur« . La référence à Albert Camus (1913-1960) peut paraître anachronique. Elle met toutefois en évidence le processus de pensée de l’opposant politique. Par ces mots, cet intellectuel français introduit l’idée d’une quête juste et vertueuse. L’homme révolté (titre de l’ouvrage dont est tirée cette citation) se démarque ainsi par la force de son engagement. La Révolution française en témoigne. Sur fond d’inégalités sociales, la crise des Gilets jaunes fait, dans une certaine mesure, écho à ces événements. A l’époque, on parle d’ « esprit révolutionnaire » pour évoquer celles et ceux qui refusent l’ordre établi. Les travaux de grands penseurs comme Voltaire ou Rousseau permettent alors de formuler les idées du peuple. Ils les rendent audibles et visibles à tout un pouvoir en place qui les méprise. L’Histoire retiendra la proclamation de la première République en 1792 mais surtout la voix d’un peuple qui se soulève.

Plusieurs milliers de personnes ont marche pour le future de l’hopital public en France, à l’appel des medecins et personnels soignants alertants sur la degradation des conditions de soins. Paris, France – 14 fevrier 2020 – © Ugo Padovani / APJ / Hans Lucas

Culturellement, l’explosive Révolution française est le résultat de nombreux maux ayant longuement gangrené le pays des Lumières. Des siècles durant, des mouvements de révolte ont éclaté dans la capitale et ses périphéries, avant de s’étendre sur l’ensemble du territoire. Le processus inverse se produit souvent aussi. On peut citer entre autres les Jacqueries, ces révoltes paysannes du XIVe siècle, ou les rébellions pendant les guerres de Religion à la fin du XVIe siècle. On dresse le même constat à chaque fois : le combat d’une classe défavorisée pour une société plus juste et des conditions de vie plus équitables. Ces motivations animent encore aujourd’hui les mobilisations qui divisent le pays.

Peut-on toujours se permettre de faire grève ?  

La presse étrangère s’amuse de cette tendance bien française. Entre l’appel des syndicats à poursuivre la grève et le bras de fer avec le gouvernement, difficile de nous décoller l’étiquette du pays le plus gréviste au monde. Si certains voisins européens ironisent sur ce climat anxiogène, il est symptomatique d’une culture de la grève en France. Ce droit fondamental, cher à notre vieille démocratie, a d’abord été bafoué par la loi Le Chapelier en 1791, interdisant le regroupement de corps associatifs. Pendant presque tout le XIXème siècle, les ouvriers ont nourri un sentiment d’opposition envers l’Etat, symbole d’une élite déconnectée. Ce n’est qu’en 1884 puis en 1901, années charnières pour le droit du travail, que sont reconnus les syndicats et associations. En assimilant la grève à un moteur de progrès, les manifestants ont fait de leur action un combat politique. Faire grève pour porter un message suffit-il aujourd’hui ? 

Pour la journee internationale des droits de la femme, des manifestants ont traverse Strasbourg. Ils etaient environ 200 ou 300 – © Kilian Moreau / APJ / Hans Lucas

Le/la gréviste qui défend ou revendique de meilleures conditions de travail, fait une croix sur son salaire pour un certain temps. Dans notre société capitaliste, cette conséquence n’est que plus difficilement surmontable. Faire grève a un coût non-négligeable, qui peut en décourager plus d’un. Une problématique se pose alors : peut-on vraiment se permettre de faire grève ? Plus largement, notre système économique est-il compatible avec l’acte gréviste ?

Les chiffres révèlent parallèlement une distanciation, peut-être à contre-gré, avec d’autres formes de contestation. On peut citer entre autres la baisse du syndicalisme et par conséquent de mouvements sociaux en France depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, 10% aujourd’hui contre 30% dans les années 1950 selon une étude de la Dares (4). L’idée d’un rapport de force concret serait moins en vogue. En bref, la lutte d’hier laisserait place aujourd’hui à la négociation.

Admettons-le, la situation actuelle semble plutôt s’apparenter à une impasse. Au point que le gouvernement choisit un recours à l’article 49.3. La controverse autour de celui-ci a déjà éveillé les esprits, le considérant comme une décision antidémocratique par nature. Néanmoins, force est de constater que la volonté d’aboutir à un compromis prédomine. Le Premier ministre accueillait déjà les représentants du patronat et des principaux syndicats avant la première mobilisation interprofessionnelle du 5 décembre. Dialogue qui n’aurait pas aussi vite vu le jour il y a quelques décennies.

(1) Lien vers YouTube

(2) Lien vers Sud Ouest

(3) Lien vers Le Monde

(4) Lien vers la DARES