Des jours sans fin. Des jours sans vie. Des jours où l’on reste enfermés à l’étroit ou, du moins, et pour les plus chanceux, où l’on est simplement confinés. Des jours pas agréables, en somme. Des jours même invivables pour les plus sociables, les plus actifs, les plus entreprenants. Pourtant, être isolé ne signifie pas nécessairement ennui, déprime ou désespoir. L’isolement pourrait avoir un bon côté, en laissant tomber les solutions de facilité, comme la glandouille devant Netflix durant tout un après-midi.

Une femme confinée suite au Coronavirus regarde depuis son balcon la route déserte. Le Breuil, 17 mars 2020 – © Florian Jannot-Caeilleté / APJ / HANS LUCAS

Certes, transiter d’un coup d’un seul d’une plage ou d’un jardin public vers un espace réduit, que ce soit l’appartement – un tant soit peu spacieux… ou pas – ou la maison, peut parfois désorienter. Le boulot, les enfants, la vie de couple ; absolument tous les pans de notre train de vie s’en trouvent chamboulés. Souvent, survivre dans 20m² entouré de quatre chérubins qui braillent et pleurent ou d’un seul âgé de 16 ans mais qui vaut pour cinq mômes exaspérants, n’est pas une chose facile à supporter… et encore moins lorsqu’on ne peut pas leur faire prendre l’air. Prendre l’air, c’est pour les plus jeunes se défouler et s’écrouler de fatigue en rentrant ; pour les plus grands s’émanciper et se détacher du joug tyrannique d’un parent déchaîné.

L’isolement a aussi une dimension plus profonde qu’il faut prendre en compte. Cette situation se rapporte essentiellement à l’autre… mais par la distance. En d’autres termes, l’isolement c’est le fait d’être éloigné d’autrui. Autrui, c’est l’autre, différent de moi même, mais aussi mon semblable : c’est un autre moi. On est donc séparés de nous même. C’est comme si du jour au lendemain, on nous éloignait de nous même pour une durée plus ou moins déterminée. L’animal social qui sommeille en nous a subrepticement décidé de faire grève – à défaut de la faire vraiment sur la grand-place.

Alors comment apprivoiser cette fameuse contrainte dont on n’ose guère plus prononcer les trois composantes tant elles nous irritent – RESTEZ CHEZ VOUS – mais à laquelle on ne peut échapper, au moins pendant la prochaine quinzaine ?

Un étudiant assiste à un cours en ligne. Le Breuil, 18 mars 2020. – © Florian Jannot-Caeilleté / APJ / HANS LUCAS

L’isolement, c’est bien. Oui, vous avez bien entendu, c’est une bonne chose. Depuis quand ne vous êtes vous pas délectés d’un peu de solitude ? Dans un monde qui tourne si vite qu’il ne prend même plus la peine de s’arrêter pour notre petit coeur, où trouvez le temps ? Le temps, source des maux de l’homme, qui nous échappe, qui coule, qui glisse entre nos doigts sans qu’on ait pu en savourer la substance ; enfin, vous avez le temps ! Le temps de lire, le temps d’écouter, le temps d’apprécier ce qu’on vous dit, le temps de prendre part aux débats, le temps d’apprécier de ne rien faire, aussi. Se poser, n’importe où, loin de la pollution, du chahut ambiant de l’extérieur, du vacarme du monde. Se résoudre à lire ce bouquin reçu il y a dix ans de la part de votre tante, qui y fait référence à chaque Noël et que vous éludez systématiquement. Enfin, vous pourrez lui répondre, discuter, palabrer. Soit dit en passant, La Peste de Camus a connu un pic de vente depuis le début de l’épidémie. Et peut-être même que sous l’injonction de M.Macron de prendre le temps de « lire », vous avez déjà entrepris de vous rabibocher avec cet amas de papier. Tous les jours, France Inter invite ses auditeurs à s’ouvrir ; hier, à l’heure du déjeuner, un musicien composait à l’antenne. Plus tôt, un professeur désarçonné livrait son expérience peu concluante du système de cours en ligne. Enfin, la parole se libère pour relater des banalités, des moments oubliés et pourtant si précieux à notre équilibre interne. Rester confiné, c’est redécouvrir ces instants de pur apaisement, nécessaires à la survie de nos sociétés emportées par la vague néolibérale, cette sangsue. Comme elle l’avait fait en 2008, dans des circonstances tout autres, en précipitant successivement les économies dans un vaste effondrement. Le parallèle est flagrant : quand l’une dévaste un système économique en apparence bien huilé, l’autre, au nom peu ragoûtant de covid-19, dérobe des milliers de vies. A partir de là émerge un véritable paradoxe : pourquoi continuer à parier sur un système alors même qu’il est l’incarnation d’une instabilité croissante ?

Par-dessus tout, rester confiné, c’est se redécouvrir et même, parfois, se réinventer. Être seul est un véritable exercice. Garder le contrôle d’un corps parfois trop sollicité, se débarrasser de certaines des contingences pour ne conserver que le nécessaire, s’entendre. Souvent, on oublie de se préserver. On se laisse gripper par la routine, on se laisse envelopper par ce train-train pas si désagréable, finalement. On s’y accoutume, parfois en bronchant un peu mais on finit toujours par s’acclimater.  Dans Le Mythe de Sisyphe, Camus traduit ce processus ainsi : « Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d’usine, repas […], cette route se suit aisément la plupart du temps. Un jour seulement, le « pourquoi » s’élève et tout commence dans cette lassitude teintée d’étonnement. »* Si l’on retire le fait que cette route nous conduit tout droit vers un monde absurde (« l’hostilité primitive du monde »*), il faut en retenir une chose : la survenue du pourquoi. Pourquoi rester attaché à ses bases tranquilles ? Pourquoi ne pas abattre cette cloison que nous avons machinalement bâtie et qui nous sépare de ce que nous aimons vraiment faire ? Pendant ces quelques semaines, imaginez, créez, cultivez votre intelligence. Sondez au plus profond de vous. Chacun recèle d’idées, la grande majorité du temps belles. Osez ouvrir votre coeur, osez contempler les choses simples. Si vous tendez l’oreille, vous entendrez peut-être la communion des oiseaux. Peut-être même que vous entendrez le silence. 

Ne voyez plus dans cet isolement une fin en soi. Prenez-lui la main et dialoguez avec lui. Vous n’avez certainement jamais été en aussi bonne compagnie.

* Le Mythe de Sisyphe, Albert Camus, 1942. Cet ouvrage introduit le coeur de la philosophie camusienne, autrement dit l’absurde. Face à un monde vide de sens, la première question qu’un homme doit se poser est la suivante : est-ce que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue ? Dans le premier cas, c’est la révolte. Dans le deuxième, le suicide l’emporte.