C’est à la Jetée, siège de l’association Sauve qui peut le court-métrage, qui organise le festival, que Laura Thomasset m’a donné rendez-vous. Ce lieu n’est pas anodin, puisque des milliers de court-métrages y sont conservés. Avec un sourire communicatif et sa tasse de thé qu’elle ne quitte pas, cette ancienne jurée étudiante raconte son expérience lors du festival international du court-métrage de Clermont-Ferrand en 2013, le plus grand rendez-vous mondial du film court.

Laura Thomasset dans la salle de projection de La Jetée à Clermont-Ferrand – © Johan Maviert pour L’Alter Ego/APJ

Pour commencer, peux-tu te présenter à nos lecteurs ?

Laura Thomasset : « J’ai trente ans. Je suis née en Auvergne. J’ai fait mes études à Clermont-Ferrand. Je suis partie travailler dans différentes régions et je suis revenue m’installer à Clermont-Ferrand pour travailler au sein de l’association Sauve qui peut le court-métrage. Je suis chargée des relations presse au niveau local et régional, je fais ça seule. Après je suis l’assistante de l’attaché de presse historique qui est là depuis 30 ans et qui s’occupe du national et de l’international, genre Télérama, Nova et à l’international plein de choses différentes, ça peut être The Guardian. Plein de journaux différents. »

Une étudiante jurée

Peux-tu nous expliquer quelle a été ta fonction de jurée étudiante pendant le festival du court-métrage de Clermont-Ferrand en 2013 ?

Laura Thomasset : « Moi j’étais dans le jury jeune national. Il y a toujours un jury étudiant national et international. On était cinq : deux garçons, trois filles si je me rappelle bien. Le jour de l’ouverture du festival on est briefés par le coach, qui n’a pas changé depuis, qui s’appelle Pascal, qui est un peu notre nounou pendant le festival. Petit brief le jour de l’ouverture. On se présente. On essaie de croiser le jury professionnel pour parler. Et sinon la semaine on a les douze séances à voir. On a entre le samedi et le mercredi pour tout voir. Le jeudi ce sont les délibérations. Et on doit tenir notre langue jusqu’au samedi où on donne le prix. »

Comment es-tu devenue jurée pour ce festival reconnu à l’international ?

Laura Thomasset : « Je connaissais déjà le festival parce que j’avais été bénévole et j’avais fait un stage ici [l’association Sauve qui peut le court-métrage] avec un des membres de l’association. C’était ma dernière année d’étude et je me suis dit que c’était le moment ou jamais de tenter ça. Pour être jury étudiant, il suffit de faire une lettre de motivation, d’envoyer une photo et d’être étudiant. C’est une des conditions parce que l’argent de ce prix est donné par le Crous. »

Était-ce ta première expérience en tant que jurée ?

Laura Thomasset : « Oui, je n’avais jamais fait cet exercice-là : essayer de juger un film, déjà, et essayer de le juger pour convaincre les autres que c’est bien. C’était super difficile. On a vu énormément de films, une cinquantaine en quatre jours, ça fait beaucoup. Il faut prendre des notes de manière à se rappeler de tout. Parfois ce sont des choses très fines qui vont nous faire apprécier le film et il faut pouvoir s’en rappeler. Ce qui avait été dur pour moi c’était la confrontation, les délibérations. Parfois on se rend compte qu’on a perçu des choses qui nous ont beaucoup touchées et que d’autres ne l’étaient pas. C’était difficile, mais c’était intéressant. »

Quelques années plus tard, quelle expérience en tires-tu ?

Laura Thomasset : « Je pense que c’est vraiment quelque chose qu’il faut faire si la chance se présente. Ce moment des délibérations est intéressant parce qu’on se rend compte qu’il faut être éloquent, qu’il faut avoir de la culture générale, il y a plein de choses qui jouent. Ce n’est pas juste « on parle plus fort que les autres ». Ça marche aussi mais il faut aussi savoir parer à ce genre de techniques. Donc c’est une expérience qui permet de pouvoir s’affirmer dans un groupe même si on ne connaît pas forcément les gens. Ça m’a permis aussi de savoir quelle était la place du cinéma dans ma vie, de savoir à quel point j’aimais le cinéma et pourquoi je l’aimais autant. »

Réflexions sur le cinéma

Quelle est l’importance du septième art pour toi ?

Laura Thomasset : « Ce n’est pas facile ça… J’ai fait Histoire de l’art donc je suis assez sensible à beaucoup de choses. J’aime autant aller voir une exposition au Frac, qu’aller à un concert et qu’aller au cinéma. Mais j’ai l’impression que le cinéma m’apprend plus de choses, un peu comme la lecture, on peut faire passer encore plus de messages par le cinéma que par d’autres arts. La palette d’émotions qu’on peut ressentir en regardant un film est ultra large, on peut apprendre des choses, on peut être ému, on peut faire un travail sur soi, se remettre en question, il y a beaucoup de choses qu’on peut faire face à un film. Tout ça on ne l’a pas forcément avec la lecture ou la musique et là on a tout. Je dirais que c’est ça.

Quand on s’intéresse vraiment à un sujet on a envie de tout connaître. Je ne peux pas voir tous les films qui existent, mais j’essaie de continuer à enrichir ma culture générale. Parfois je regarde un film juste parce qu’il est culte et que je ne l’ai toujours pas vu ou alors je regarde un film parce que le sujet m’intéresse. Donc je pense que si je ne pouvais faire que ça de mon temps libre je passerais mon temps à voir des films, tout le temps. »

Quel est ton court-métrage préféré ? 

Laura Thomasset : « Il y a un court-métrage qui est passé au festival en 2011, c’est l’année où j’étais en stage ici, c’est « l’accordeur » de Olivier Treiner avec Grégoire Leprince-Ringuet. Un virtuose du piano perd totalement confiance en lui à cause d’un échec à un concours et décide de devenir accordeur de piano. Pour être sûr de pouvoir se faire de l’argent il fait croire à tout le monde qu’il est aveugle. Donc il se pointe chez les gens avec des lunettes noires, il a la canne, il a toute la panoplie. Il fait croire à tout le monde qu’il est aveugle et du coup ses clients le trouvent plus sympathique : parce qu’il a un handicap, il est encore plus doué. Du coup, il a beaucoup plus de clients, le bouche à oreille se fait beaucoup plus vite. La musique est assez incroyable dans ce film. Il y a aussi Grégory Gadebois, on le voit très peu, mais c’est un acteur que je trouve vraiment super. C’est à la fois drôle, super bien mené et ça finit très mal. C’est un très très très bon thriller. Ça fait partie des films dont je me rappellerai très longtemps. Je peux ressortir les répliques du film encore aujourd’hui, presque dix ans après. »

Comment définirais-tu un court métrage en quelques mots pour quelqu’un qui n’aurait aucune idée de ce que c’est ? 

Laura Thomasset : « C’est un film et en même temps, c’est une idée. Un court-métrage est beaucoup plus libre qu’un long-métrage, pour plein de raisons. Parce qu’il y a beaucoup moins de pression financière derrière un court-métrage. C’est comme les gens qui lisent des pavés de 900 pages qui se mettent à lire des nouvelles. Il y a une liberté : par la forme, on peut exprimer une seule idée et le faire très bien. »

Un court-métrage poignant

Peux-tu nous présenter le court-métrage qui a gagné le prix national étudiant cette année-là en 2013 ?

Laura Thomasset : « Alors ce court-métrage a eu le prix étudiant national, le grand prix national du jury professionnel, le prix du public et le prix de la presse Télérama. Il y avait quatre jurys, il a pris le meilleur prix dans chacun des jurys. C’était assez fou. C’est Xavier Legrand qui a réalisé ce court-métrage : « Avant que de tout perdre » avec Léa Drucker et Denis Ménochet. Pour un premier film c’était déjà un très bon casting. C’est, pour moi, un film qui peut se caractériser par sa subtilité, beaucoup de choses sont suggérées et c’est là que c’est très fort. Il parle de violences conjugales sans vraiment les montrer. Il parle de comment une mère et ses deux enfants peuvent se retrouver en danger et essayer de s’en sortir en faisant le moins de vagues possibles. Ils sont dans une situation absolument inextricable. Ils vont essayer de ne gêner personne, de faire aucun bruit et juste de s’évaporer dans la nature. Si je ne voulais pas spoiler je raconterais juste ça. »

Comment s’est passé le moment du choix et des délibérations des jurés ?

Laura Thomasset : « Je me rappelle que deux personnes n’étaient pas du tout accrochées à ce film-là. On était trois à être sûrs de vouloir remettre le prix à « Avant que de tout perdre ». Pour la simple et bonne raison que moi quand je l’ai vu en salle j’ai cru que j’allais bouffer mon siège tellement j’étais angoissée par le film. Une des personnes du jury jeune avait dit qu’elle « en avait marre des films sociaux, que le cinéma français était résumé à des films sombres qui traitent de choses difficiles. » Je lui ai répondu que c’était beaucoup plus que ça. On ne s’était pas intéressé à ce film parce que c’était un film social mais parce que c’était le meilleur. Ça a été un sacré débat et un sacré coup de force pour lui remettre un prix. »

Comment as-tu vécu ce film ?

Laura Thomasset : « La tension de ce film m’a vraiment traversée de part en part. Je suis rentrée à fond dans la peau de cette mère qui essaie de se débrouiller avec ses enfants. Je suis entrée en empathie totale avec elle, même lors des moments où elle est extrêmement maladroite ou ultra stressée. À aucun moment j’ai trouvé ça maladroit, je me suis tout de suite mise avec elle. Je me suis dit que c’était très fort de faire passer ça : de nous montrer un personnage qui n’est pas vraiment aimable de prime abord et avec qui on entre en compassion. Je pense que je m’en rappellerai longtemps la première fois que j’ai vu ce film parce que ça m’a vraiment touchée. Une empathie très forte qui prouve, pour moi, que c’est un film très bien maîtrisé. »

As-tu vu Jusqu’à la Garde de Xavier Legrand (voir article de Louise Bur), le film qui fait suite à ce court-métrage ? Qu’en as-tu pensé ?

Laura Thomasset : « Je l’ai trouvé très bien aussi. Très juste. Plus violent. On voit beaucoup plus de choses. Denis Ménochet va encore plus loin et fait encore plus peur. Je l’ai trouvé presque aussi bien que le court-métrage parce que le court-métrage c’était un peu un premier jet donc on a parfois tendance à être un tout petit peu déçu. Là je n’étais pas déçue, j’ai accepté le rythme différent du film. Je trouve que c’est une très bonne suite, c’est vraiment dans la continuité. La première scène on la prend en pleine face aussi : la scène d’avocats où les deux personnages qui sont en conflit ne se regardent pas, ne se parlent pas, se parlent avec des personnes interposées. Ça installe une tension totalement dingue. Il a tenu toutes ses promesses selon moi. »

As-tu pu rencontrer le réalisateur et l’équipe du film ? As-tu pu échanger avec eux ?

Laura Thomasset : « Oui ! Xavier Legrand je l’avais rencontré quand il avait reçu ses prix pour « Avant que de tout perdre ». Quand « Jusqu’à la garde » est sorti, le festival a proposé à Xavier Legrand de faire une projection de son long-métrage. C’était la première fois que ça se faisait. Donc il a fait une projection en avant-première avec un débat à la suite. Il est venu avec Léa Drucker, Denis Ménochet et son producteur Alexandre Gavras. On avait toute cette équipe et c’était super ! Je suis allée les chercher à la gare et Alexandre se souvenait de ma tête, j’étais sidérée. On a pu parler avec Xavier qui, si je ne dis pas de bêtise, voulait faire passer quelque chose qu’il considère comme un fait beaucoup trop courant en France. Les violences conjugales c’est aussi la violence qu’un homme a sur ses enfants. Pour moi ce n’est pas que la violence conjugale qui est représentée : là on a un homme qui frappe sa femme et qui va totalement détruire l’enfance et l’adolescence de ses deux enfants. Il avait l’impression qu’on ne le montrait pas de manière assez juste. Je pense que ça se rattache à des choses qu’il a vécu de près ou de loin et il avait envie de le retransmettre au cinéma. »