Depuis plusieurs semaines maintenant, des enseignants-chercheurs font entendre leur voix. En cause, le projet de loi de programmation pluriannuelle de la recherche (LPPR) qui serait un pas de plus vers la précarisation de l’Université française.

Le souhait du gouvernement peut sembler alléchant : « Je suis heureux d’annoncer que nous engageons aujourd’hui la définition d’un nouveau cadre pluriannuel pour la recherche, avec un objectif très simple : redonner à la recherche de la visibilité, de la liberté, et des moyens » annonçait Edouard Philippe.

Une Université déjà affaiblie

La question des moyens à l’Université, et plus généralement dans les services publics, est une chanson à laquelle nous sommes continûment confrontés. Mathias Bernard, président de l’Université Clermont Auvergne (UCA), dénonçait l’an passé un « sous financement chronique de l’Université ».

Sur l’année 2017-2018, près de 26 % des enseignants du supérieur n’étaient pas permanents (1). Agnès Roche, maîtresse de conférences en sociologie à l’UCA et directrice du LESCORES (Laboratoire d’Etudes Sociologiques sur la Construction et la Reproduction Sociales) explique que « la recherche et l’enseignement doivent s’inscrire dans la durée. » La stabilité et la sécurité des personnels ainsi remise en question pourrait nuire à la qualité de l’enseignement et de la recherche. Cyril Triolaire, maître de conférences en études théâtrales à l’UCA, déplore que dans certaines formations de son université « jusqu’à 60 % des cours soient effectués par des contractuels extérieurs ».

S’ajoute à cela des rémunérations au rabais. Agnès Roche explique que les enseignants-chercheurs français sont payés « deux fois moins qu’au Royaume-Uni et quatre fois moins qu’en Suisse. » Mathias Bernard reconnaît que les « maîtres de conférences sont sous-payés ».

Cortège d’étudiants et d’universitaires le 6 février 2020 à Clermont-Ferrand pour s’opposer à la LPPR. – © Johan Maviert pour l’alter ego/apj.

La loi liberté et responsabilité des Universités (LRU) promulguée en 2007 semble, encore aujourd’hui, cristalliser nombre de mécontentements. Disposant alors d’une enveloppe globale qui ne prend pas toujours en compte l’évolution des salaires des enseignants-chercheurs, les universités ont dû faire des économies : gels d’emplois, embauche de professeurs du secondaire assurant le double d’heures de cours par rapport à leurs collègues enseignants-chercheurs ou bien encore resserrement de l’offre de formations. Beaucoup dénoncent des manques de personnels dans certaines formations, des charges administratives croissantes par enseignants-chercheurs. Pire encore, certains universitaires ne trouvent plus le temps de faire une partie du cœur de leur métier : la recherche.

Ce constat semble être partagé par tous. Mais les solutions mises sur la table ne semblent pas convenir.

Des rapports qui inquiètent

« Vous êtes les personnes pour qui on travaille et vous êtes en danger ! » Voilà comment une enseignante-chercheuse a commencé son intervention lors de la journée « Université Morte » organisée le 6 février à l’Université Clermont Auvergne. Face à un amphithéâtre rempli d’étudiants venus s’informer sur cette loi encore floue, une vingtaine d’enseignants-chercheurs ont exprimé leurs inquiétudes sur ce qui attend l’enseignement supérieur public. Un enseignant en fin de carrière exprime sa crainte : « Je me demande si l’Université ne va pas disparaître. »

Des enseignants-chercheurs et des étudiants de l’Université Clermont Auvergne affichent leur mécontentement sur les marches de l’Ecole de Droit, le 6 février 2020. – © Johan Maviert pour l’alter ego/APJ.

Trois rapports ont été commandés par Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation pour saisir les difficultés de l’enseignement supérieur. Au-delà de la non-représentativité des groupes de travail ayant planché sur la question, les solutions proposées ne semblent pas aller dans le bon sens pour la communauté universitaire.

Vous êtes les personnes pour qui on travaille et vous êtes en danger !

Introduction de la journée « université morte », par des enseignants-chercheurs de l’université Clermont Auvergne. 

Le financement par projet semblerait être largement favorisé. Les appels à projet sont déjà une réalité qui constitue « une perte de temps » pour certains et une perte de sens pour d’autres : « Je n’ai pas à passer mon temps à chercher des projets. Mon quotidien ça doit être de faire de la recherche et j’ai de moins en moins de temps de la faire. » explique Agnès Roche. Cyril Triolaire craint une augmentation de leur temps d’enseignement, contraignant aussi leur temps pour la recherche. Pour lui, nous assistons à un « inversement total de paradigme » : c’est à l’Etat de donner les moyens pour lui permettre d’assurer sa mission de service public, estime-t-il. « Mes collègues ne sont pas des concurrents » contre qui se battre pour obtenir un financement particulier, s’insurge-t-il. La mise en concurrence des personnels et des universités ne semble plus lointaine.

Je n’ai pas à passer mon temps à chercher des projets. Mon quotidien ça doit être de faire de la recherche et j’ai de moins en moins de temps de la faire.

Agnès Roche, maîtresse de conférences en sociologie à l’UCA et directrice du LESCORES

Mathias Bernard reconnaît « une pression qui devient insupportable pour une partie des collègues » quand ils doivent chercher des financements. Il appelle ainsi à un financement récurrent de l’enseignement supérieur et de la recherche, tout en acceptant un équilibre avec les financements par projets.

Les craintes tiennent aussi au statut des chercheurs. Les recrutements en CDD de quelques années ne sembleraient pas exclus, en rupture totale avec le temps long et nécessaire de la recherche.

Une indépendance remise en question

« Identifier les grands programmes de recherche qui seront conduits pour répondre aux besoins de la nation ». Ou encore « Comment développer la recherche partenariale entre public et privé et convertir les résultats de recherche en innovation ? ». Voilà ce que l’on peut lire sur le site du ministère. L’inquiétude est alors grande pour les chercheurs de voir leur indépendance remise en cause par des intérêts étatiques ou économiques.

Agnès Roche souligne que les grands travaux en sociologie, une « science qui dérange les pouvoirs », ne sont souvent pas nés de demandes gouvernementales mais du choix libre des chercheurs. Elle ajoute que « les entreprises privées vont avoir un droit de regard sur le contenu des recherches, d’une certaine façon, et puis le politique va nous dire ce sur quoi on doit travailler ».

Une étudiante en sociologie de Clermont-Ferrand affiche son « amour » pour le service public dans une manifestation contre la LPPR le 6 février 2020. – © Johan Maviert pour l’alter ego/apj.

Pour Mathias Bernard, une conciliation est souhaitable entre la « liberté académique du chercheur », qui « n’est pas absolue » selon lui et les « intérêts de la société ». Mais il reconnaît une menace pour certaines sciences :

Une nation qui investirait dans l’innovation technologique purement sans une dimension culturelle et sociale, ça peut conduire à la barbarie, en quelque sorte. On a des expériences dans les siècles précédents pour voir ce que peut donner un pouvoir technologique en rupture avec ce qui est éthique et social.

Mathias Bernard, président de l’Université Clermont Auvergne

Il existe bel et bien un risque d’« atteinte aux recherches sans applications économiques directes » pour Cyril Triolaire. « Si on ne figure pas dans les thèmes listés on peut imaginer qu’on ne sera pas financés. Il va y avoir de plus en plus une université à plusieurs vitesses avec des thèmes qu’on va encourager et d’autres qu’on va laisser dans l’ombre » remarque Agnès Roche. Face à ce risque de voir certaines sciences disparaître, près de 70 revues scientifiques, notamment des sciences humaines et sociales, se sont mises en grève au cours du mois de février.

La recherche publique n’est pas qu’une affaire de chercheurs, elle nous concerne tous. « Pour que l’intérêt général soit garanti, des thèmes de recherche doivent être portés par le secteur public, donc par des fonds publics » défend Agnès Roche. Certains en appellent alors à une suppression du crédit impôt recherche, au profit des entreprises et dont le budget est environ trois fois supérieur à celui du CNRS, pour que ces fonds publics servent l’intérêt général.

(1) L’état de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation en France, édition 2019.