Au moment où 500 000 élèves de première inaugurent la première phase d’examens du nouveau bac, la colère grandit dans le corps enseignant. Dans certains lycées, professeurs et élèves participent au boycott des « E3C », jugeant ces épreuves prématurées et absurdes. De son côté, le ministère de l’Éducation nationale multiplie les rappels à l’ordre en brandissant des menaces de sanctions. Un climat de défiance s’installe.

Une centaine de manifestants se retrouvent devant le rectorat pour protester contre les reformes du systeme educatif. Ils vont rejoindre a 14h la manifestation contre la reforme des retraites. – © Kilian Moreau / APJ / Hans Lucas

Les E3C, ce sont les « épreuves communes de contrôle continu » qui constituent 30% de la note finale du nouveau bac. Elles sont réparties en trois sessions : en janvier et en avril pendant l’année de première, puis en mai et en juin de l’année de terminale. La première et actuelle phase se déroule du 20 janvier jusqu’aux vacances de février. Seulement, malgré la règle du « pas de vagues » propre aux fonctionnaires de l’Éducation nationale, la réforme du ministre Jean-Michel Blanquer est prise dans la tourmente. Les syndicats enseignants multiplient manifestations et blocus, des professeurs se mettent en grève pour ne pas avoir à surveiller les épreuves, des élèves renversent tables et chaises et des policiers montent la garde devant certains établissements. Bon nombre d’épreuves ont été chahutées et reportées comme l’attestent les pages Twitter et Facebook de « Stop Blanquer, Stop E3C » qui répertorient les actions dans toute la France. Mais qu’est-il advenu du slogan de la jolie brochure du ministère « Pour l’école de la confiance » ?

L’État est pavé de bonnes intentions

Oui, cette brochure avec des lycéens souriants et confiants dans leur avenir, symbolisé par une fusée qui s’envole vers les cieux, qui vante « un baccalauréat remusclé pour valoriser le travail continu et mener vers la réussite dans l’enseignement supérieur ». Dans ce bac du futur, toujours selon la brochure, Félix et Lola respectivement passionnés par les drones et l’écologie (ça ne s’invente pas), feront de leur centre d’intérêt leur métier. Tout cela grâce à Jean-Michel Blanquer, au décloisonnement des filières et à la souplesse d’un parcours personnalisé du lycéen.

La réforme du bac, c’est le fantasme de tout hôte de la Rue de Grenelle qui se respecte. Fantasme, parce que la réforme est souvent impossible. En 2005, François Fillon rêvait déjà de reconsidérer la place du contrôle continu mais il abandonna face à la contestation estudiantine. Blanquer plus fort que Fillon ? Missionné sur la question par Emmanuel Macron dès le début du quinquennat, le ministre de l’Éducation nationale jouissait d’une bonne réputation dans l’opinion et la majorité des enseignants lui faisaient confiance. Et huit lycéens sur dix se disaient favorables à une évolution de l’examen. Le 14 février 2018, Jean-Michel Blanquer dévoile en conseil des ministres la réforme du bac, un mois après la remise du rapport du directeur de Sciences Po Lille, Pierre Mathiot : « Un nouveau baccalauréat pour construire le lycée des possibles ». Promulguée par décret le 16 juillet 2018, la réforme est entrée en vigueur pour les élèves de Première à la rentrée 2019. En 2021, ils seront les premiers à obtenir ce bac « nouvelle formule ». 

Sur le papier, la réforme est alléchante. Elle signe la fin des traditionnelles filières L – S – ES de 1993, elles-mêmes avatars des sections A – B – C de 1968. Cette abolition a pour objectif de proposer aux élèves des parcours plus adaptés à leurs goûts en fonction desquels ils devront composer pour préparer leur passage vers l’enseignement supérieur. En plus des cours communs (français, sciences, histoire-géo, sport, langues vivantes A et B), les lycéens choisissent trois spécialités parmi les douze proposées dont l’une d’entre elle sera abandonnée à la fin de l’année de Première. A cela s’ajoute un calendrier des épreuves a priori plus léger. Au lieu de passer tous les examens en fin d’année (Français et sciences en Première, le reste en Terminale), le bac Blanquer s’étale sur les deux années avec des épreuves de contrôle continu (E3C) dont les résultats constitueront 30% de la note finale et qui pourront déjà figurer dans le dossier Parcoursup. Au final, au mois de juin de l’année de Terminale, les lycéens n’auront plus qu’à passer l’épreuve écrite de philosophie et le grand oral, autre nouveauté de la réforme. Cette épreuve est supposée préparer les élèves à la prise de parole publique et favoriserait l’interdisciplinarité : deux spécialités conservées en année de Terminale pourront être évaluées au cours de cet oral. 

Oui, nous ferons des économies sur l’examen, des dizaines de millions. Nous allons décongestionner le lycée et, si j’ose dire, la société entière, en arrêtant de paralyser le mois de juin avec l’organisation du bac

Jean-Michel Blanquer, ministre de l’éducation nationale

Jean-Michel Blanquer – ancien directeur de l’Essec, rappelons-le quand même – souhaite réformer le bac comme on réorganise une entreprise : « Oui, nous ferons des économies sur l’examen, des dizaines de millions. Nous allons décongestionner le lycée et, si j’ose dire, la société entière, en arrêtant de paralyser le mois de juin avec l’organisation du bac ». Selon le rapport Mathiot, l’objectif est de moderniser et simplifier le baccalauréat qui a perdu en crédibilité depuis des années. Un rite de passage trop lourd, trop coûteux, trop compliqué, artificiel en raison du recours au bachotage et absurde dans certains cas avec des moyennes générales au-dessus de 20.

Le grand saut dans le flou

« Tout est devenu flou, un peu trop fou, pour moi. Tout est devenu flou et j’en ai peur, la suite on verra. » : non, la chanson Flou d’Angèle n’est pas l’hymne scandé par les manifestants devant les lycées. Mais ces paroles traduisent bien l’état d’esprit de beaucoup d’enseignants, élèves et parents au moment de ces fameuses E3C. Ces épreuves sont organisées par les lycées et les sujets proviennent de la Banque nationale des sujets (BNS). Les copies sont anonymes et corrigées par d’autres professeurs que ceux des élèves et les E3C de janvier rassemblent les examens écrits d’histoire-géographie et des langues vivantes. Et bien alors où est le problème ? « Le problème vient en grande partie de l’impréparation, puisque nous-mêmes ignorions tout du profil réel des épreuves jusqu’à début décembre, donc il a fallu bétonner en faisant des cours très denses pour être sûrs que les élèves auraient de quoi traiter tout type de sujet. » explique Damien*, professeur d’histoire-géo dans un lycée de l’Académie de Nice. Après à peine quatre mois de cours, professeurs et élèves doivent se préparer à toute éventualité le jour J où la BNS, sorte de « Kinder surprise », sort un sujet unique, et non plusieurs parmi lesquels les lycéens pourraient choisir celui se rapprochant de ce qu’ils ont travaillé en cours.

Le problème vient en grande partie de l’impréparation, puisque nous-mêmes ignorions tout du profil réel des épreuves jusqu’à début décembre, donc il a fallu bétonner en faisant des cours très denses pour être sûrs que les élèves auraient de quoi traiter tout type de sujet.

Damien, professeur d’histoire-géographie

« Simple » n’est pas le mot qu’on entend le plus souvent depuis l’application de cette réforme. « [La] formule hybride des E3C est contraire à l’esprit de simplification de la réforme du bac » a constaté le comité national de suivi de la réforme du bac et du lycée le 28 janvier. Les mots de Jean-Michel Blanquer (surnommé JMB par les enseignants) semblent se retourner contre lui. À la rentrée 2019, il prétendait « [qu’]en finir avec le bachotage, c’est approfondir et c’est aussi offrir la possibilité du contrôle continu […] qui est la meilleure assurance contre l’accident d’examen ». Or le discours du ministre entre en contradiction avec la réalité. D’un côté, il y a toujours plus d’exigence avec des programmes riches et ambitieux dans l’esprit « vers l’enseignement supérieur et au-delà » : Damien enseigne la spécialité histoire-géo-géopolitique-sciences politiques (HGGSP) et il relève que « les exigences sont trop élevées pour des élèves de Première. Les auteurs de programme croient avoir affaire à des étudiants de Prépa ». D’un autre côté, la préparation perpétuelle aux épreuves communes de contrôle continu pousse justement au bachotage puisque le temps manque en cours pour les entraînements, exercices et corrections. Soit justement l’approfondissement que mentionnait le ministre de l’Éducation.

Bac dans les bacs 

Face au stress grandissant des élèves à l’approche de ces premières épreuves, les inspecteurs tentent de rassurer tant bien que mal en présentant les E3C comme des petits contrôles de rien du tout. Les épreuves durent deux fois moins longtemps que celles des bacs blancs (en moyenne deux heures au lieu de trois ou quatre heures)  ; ainsi, les attentes sont beaucoup moins élevées. Par exemple, la traditionnelle composition d’histoire-géo est remplacée par une réponse à une question problématisée qui doit tenir sur deux pages. « Ce qui veut dire que la solution c’est tirer vers le bas le niveau du bac, qui devient un simple brevet » analyse Damien, à des années-lumière des discours de Jean-Michel Blanquer.

En parlant du loup de la rue de Grenelle, celui-ci a déjà annoncé les premiers rétropédalages de la réforme tout en continuant à la défendre corps et âme. Après une annonce début janvier, la deuxième vague des E3C initialement prévue en avril a été reportée en mai ou juin. Une victoire amère pour les professeurs qui s’époumonent à dire depuis plus d’un an que des épreuves en avril n’avaient pas de sens, sans que le ministère ait daigné tendre l’oreille. Surtout, les enseignants anticipent déjà avec anxiété l’année de Terminale et les fameux « grands oraux ». Une nouvelle épreuve au sujet de laquelle ils n’ont toujours pas eu de précisions, hormis sa durée. Sa préparation demeure un mystère pour Damien : « Il a été avancé que les élèves pourraient choisir de traiter un sujet à cheval sur les deux spé qu’ils conservent en Terminale. On les prépare à ça comment puisque aucun horaire de préparation a été prévu ? Sur les créneaux horaires de notre spé ? Mais le programme est construit pour tenir tout le volume horaire, sans mention de préparation à l’oral ! ».

Ce nouveau bac prend des allures de chantier chaotique qui pourrait être dommageable pour les élèves qui sont en passe de l’inaugurer. Par ailleurs, beaucoup dénoncent les inégalités qu’il mettrait en place. On parle par exemple de « régionalisation » du bac. Un bac qui ne serait plus national, ni universel : un diplôme inéquitable selon qu’on le passe dans telle ou telle Académie, telle ou telle ville, tel ou tel lycée puisque les conditions d’examen ne seraient pas les mêmes d’un endroit à un autre.

Cette réforme a été faite dans l’urgence exprès pour jouer sur la sidération, sur le fait que les parents n’auraient pas le temps de comprendre, et in fine pour faire des économies.

Damien, professeur d’histoire-géographie

Le fantasme de la réforme du bac… Pourtant, à peu près tout le monde s’accordait à dire qu’il y avait des dysfonctionnements dans l’ancien système et qu’une réforme ne pouvait pas faire de mal. Blanquer aurait pu ressortir grandi de ce chantier. Mais il a souffert du complexe d’Icare : envie de réformer trop vite, pas assez de réflexion, pas assez de concertation et d’écoute. Résultat : des programmes bâclés (qui vont eux aussi être révisés) et trop denses, un mélange de contrôle continu et d’évaluation finale qui fait paniquer tout le monde en raison de leur complexité et de leur chronophagie. « Cette réforme a été faite dans l’urgence exprès pour jouer sur la sidération, sur le fait que les parents n’auraient pas le temps de comprendre, et in fine pour faire des économies » reprend Damien. Pour l’école de la défiance ?