Depuis la libération de la parole des femmes impulsée par le mouvement #MeToo, les revendications concernant l’égalité des droits et la place des femmes dans la société commencent à être enfin entendues et à fédérer. On parle enfin un peu plus des violences faites aux femmes, le mot féminicide rentre dans les mœurs, de nombreuses femmes osent parler de l’enfer qu’elles ont vécu à cause de leur conjoint. C’est dans ce cadre, qu’Alizé Bernard témoigne de son histoire personnelle, aidée par la journaliste Sophie Boutboul qui a enquêté sur le cas particulier des violences conjugales subies par des femmes de gendarmes et de policiers, dans un livre publié chez Grasset en novembre 2019. Rencontres.

Alizé Bernard et Sophie Boutboul, ©JF Paga

Silence on cogne met en avant le cas spécifique des violences conjugales subies par des femmes de gendarmes et de policiers, proposant des pistes de réflexion et des solutions pour mieux protéger les victimes de ces violences bien particulières. Les chapitres se suivent en alternant le récit d’Alizé Bernard et l’enquête de Sophie Boutboul qui est composée de témoignages de victimes, de membres d’associations, d’avocats, de journalistes, des juges, des magistrats, des membres des familles et enfin des policiers et gendarmes. Par son cas emblématique, Alizé veut susciter une prise de conscience, sortir ces femmes et ces enfants de l’ombre, afin qu’ils soient mieux protégés. Ce récit est le combat d’une femme qui veut que les choses changent pour elle, pour toutes les autres victimes de conjoints qui servent dans les forces de l’ordre, qui doivent normalement faire respecter la loi et protéger les personnes. Elles dénoncent, par ce témoignage percutant complété par une enquête approfondie le silence de tout un système.

Comme une bouteille à la mer, un cri inaudible auquel pour l’instant personne ne semble vouloir répondre, ainsi que l’illustre le discours de clôture du Grenelle contre les violences faites aux femmes :

Silence, on cogne. En cette journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, le titre du livre d’Alizé Bernard et de Sophie Boutboul résonne d’un écho particulièrement lourd. Ce silence, c’est celui de la peur. De l’indifférence. Celui de la sous-estimation systématique d’actes pourtant très graves. Le silence de ceux qui ne veulent rien voir, ni rien entendre pour « ne pas avoir d’ennuis » ou « parce qu’ils ne veulent pas se mêler des affaires des autres ». Et puis, il y a nos silences, collectifs ceux-là, sur des dysfonctionnements dont nous n’avons pas jusqu’à aujourd’hui voulu prendre conscience.

Discours du Premier Ministre, Edouard Philippe « Clôture du Grenelle contre les violences faites aux femmes », le 25/11/2019

Depuis ce discours, malheureusement, aucune mesure n’a été proposée.

L’Alter Ego a rencontré les deux autrices de ce témoignage.

Alizé Bernard et Sophie Boutboul, ©JF Paga

Alizé, Sophie, ensembles vous avez co-écrit Silence on cogne, enquête sur les violences conjugales subies par des femmes de gendarmes et de policiers, paru le 20 novembre 2019 aux éditions Grasset. Avec ce livre, vous mettez en lumière le cas spécifique des violences conjugales subies par des compagnes de policiens et gendarmes, un angle souvent oublié dans l’espace public.

Les raisons de l’enquête

M.D : Sophie, tout d’abord qu’est-ce qui vous a amenée à réaliser cette enquête ?

Sophie : « En fait, je travaillais pour Le Monde, sur une enquête à propos des refus de plainte en commissariat et en gendarmerie. J’ai rencontré à cette occasion une psychologue de Seine-Saint-Denis. Aux urgences, elle avait eu affaire à un cas compliqué, une femme dont le mari était policier dans le département, avait dit qu’elle était « délirante et hystérique ». La parole de son mari « sacralisée », peut-être par son statut, elle a été internée, abusivement, en hôpital psychiatrique. Je me suis alors dit qu’il fallait creuser ce sujet, car cette femme n’avait rien à faire en psychiatrie, elle était couverte de bleus sur tout le corps et la copie de sa plainte ne lui avait pas été donnée. A partir de ce moment-là, j’ai contacté plusieurs associations ainsi que des avocats pour voir si ce cas était isolé. Au fil de mes recherches et des entretiens, j’ai découvert que  cela concernait aussi bien des femmes de policiers que des femmes de gendarmes et que la caserne pouvait encore plus être un facteur d’isolement pour celles-ci. J’ai alors proposé cette enquête à Mediapart, j’ai réalisé deux articles sur la difficulté d’accès aux droits pour ces femmes de policiers ou de gendarmes et c’est à cette occasion que j’ai rencontré Alizé. »

M.D : Est-ce qu’il existe aujourd’hui une estimation du nombre de victimes de violences de la part de leur conjoint policier ou gendarme ?

Sophie : « Non, on peut dire que c’est un chiffre noir en France. Par contre, on peut regarder les chiffres qui existent ailleurs, aux Etats-Unis par exemple. Je cite notamment une des premières études qui a été faite à ce sujet à la fin des années 80, publiée dans les années 90 par une psychologue qui avait interrogée 728 policiers. Sur les 728 policiers, 40 % déclaraient avoir commis des violences sur leur enfant ou leur épouse, dans les 6 mois précédents l’étude. D’autres études sont venues par la suite confirmer ces chiffres, en 1992 et en 2005 notamment, toujours aux Etats-Unis. En France, en travaillant sur le livre, on a essayé de chercher des chiffres. Personnellement, j’ai fait des demandes à l’IGPN, à l’IGGN et aux services de communication de la police et de la gendarmerie, en réalité les chiffres donnés ne sont que des moyennes. Il n’est donc pas possible de savoir les chiffres réels, tant qu’il n’y aura pas de transparence. »

Alizé : « Je trouve cela  déplorable qu’il n’y ait pas de chiffres. D’un point de vue général, on n’expose pas tout ça, on étouffe les chiffres pour  que cela ne vienne pas ternir l’image de l’institution, c’est un peu comme avec les violences policières en ce moment. Pourtant en ne mettant pas en avant ces violences-là en disant qu’elles sont répréhensibles, l’institution jette un peu plus de doute sur sa bonne foi, sur le fait qu’elle puisse être véritablement objective dans les sanctions qui seront prises, puisqu’elle ne se saisit pas du sujet. »

Si ce livre peut aider la gendarmerie, la police, la justice et le gouvernement à prendre conscience des dysfonctionnements, des passe-droits de certains policiers ou gendarmes, à mettre en place des garde-fous, ce sera une grande victoire.

Alizé Bernard, Extrait de Silence on cogne

Le courage de parler face à l’omerta des violences conjugales et le silence de l’institution

M.D : Dans le livre, les lieux et les noms des femmes victimes qui témoignent ont été changés. Mais vous, Alizé, vous êtes en quelque sorte le fil rouge du livre, on connaît votre identité, votre histoire personnelle. Qu’est-ce qui vous a poussé à oser parler à visage découvert ?

Alizé : « Parler à visage découvert, c’est dans un premier temps dire que je n’ai plus honte de ce que j’ai vécu, de ce que j’ai enduré. C’est malheureux à dire, mais c’est aussi un gage de sécurité pour moi. Exposer mon histoire, c’est aussi une manière de leur dire que je n’ai plus peur, je reste droite face à eux. De plus, si on veut que cela ait du poids dans la société, je pense qu’il faut mettre un visage sur le sujet, car raconté de façon anonyme, cela resterait trop abstrait. »

M.D : Alizé, vous expliquez dans le livre que la première fois que vous vous rendez dans la caserne où vit votre conjoint, vous tombez sur un écriteau « Les chiens sont autorisés, les femmes sont tolérées ». Est-ce représentatif de l’ambiance qui règne dans les casernes ? 

Alizé : « Je n’ai pas vécu suffisamment longtemps dans une caserne pour dire que c’est forcément représentatif. Dans cette caserne, entre autres, les seules femmes qui pouvaient y travailler, c’était d’un point de vue administratif, le reste c’était uniquement des femmes de gendarmes. C’était déroutant, voire déstabilisant d’arriver et de lire cet écriteau, surtout qu’il m’a fait part du fait que c’était dans tous les autres immeubles de la caserne. »

Sophie : « C’est Alizé qui m’a parlé la première fois de cet écriteau, quand on s’est rencontré pour l’interview pour Mediapart. Mais ce que j’ai découvert en faisant mon enquête pour le livre, c’est que c’est une expression qui était revenue par exemple dans un article de Libération qui datait de 2000 où des femmes de gendarmes parlaient de leurs conditions de vie, dans la caserne. Puis, d’autres femmes qui témoignent dans le livre m’ont parlé de cet écriteau. Au départ on ne savait pas si c’était uniquement dans la caserne où avait brièvement vécu Alizé ou si c’était quelque chose de commun et visiblement c’est quelque chose de commun. »

M.D : Est-ce que vous pensez qu’il y a une forme de « culture du silence » qui pourrait expliquer l’omerta de ces femmes victimes de violences conjugales par des gendarmes ou des policiers ?

Sophie : « Ce que j’ai essayé de démontrer avec l’enquête, c’est qu’en effet, ce qu’on peut appeler « loi du silence », « culture du silence » ou cet isolement qui va peser encore plus sur les femmes qui ont été victimes de violences de la part d’un gendarme ou d’un policier, cela arrive parce qu’il y a des pressions, des menaces très ciblées. Par exemple « je suis assermenté », « je te ferai passer pour folle », « la plainte reviendra sur mon bureau, mes collègues me préviendront  », « je connais des médecins légistes, je pourrai même faire le crime parfait  », ces menaces reviennent souvent et sont très similaires, l’emprise et la peur sont alors encore plus fortes. En plus, ces hommes, policiers ou gendarmes, qui commettent des violences conjugales maîtrisent des techniques de combat, d’interrogatoire, qu’ils vont utiliser dans leur vie de couple et dans les violences qu’ils font subir. Cela a notamment été théorisé par une chercheuse américaine, Diane Wetendorf (Police Domestic Violence : A Handbook for Victims, 1995). Au final, la parole de la femme est aussi difficile à exprimer qu’à être entendue. »

Alizé : « En effet, pour revenir sur le côté des menaces, au début cela nous enferme complètement, mais à partir du moment où on passe le cap, on espère de tout cœur que cette loi du silence va se briser. Malheureusement, ce n’est pas le cas, et avec les autres témoignages de victimes du livre, on se rend compte que le silence opère à tous les niveaux et que les dysfonctionnements sont importants, cela arrive à tout moment, au niveau du dépôt de plainte, du supérieur hiérarchique jusqu’à l’inspection générale. On est vraiment muré dans le silence, même après la séparation. »

Sophie : « Pour rebondir sur ce que vient de dire Alizé, c’est vrai que cela existe à tout niveau, même à l’IGPN. Par exemple, dans l’histoire d’Annie, un policier de l’IGPN, donc la police des polices, l’a persuadée de retirer sa plainte pour viol conjugal, contre son ex-conjoint policier, habilité officier de police judiciaire. Pour elle, le moment du dépôt de plainte s’était bien passé, elle avait bien été prise en charge, mais on voit bien ici que le dysfonctionnement vient de plus haut. Annie a retiré sa plainte, influencée par le policier de l’IGPN. Heureusement, le parquet a quand même poursuivi son conjoint, mais cela n’empêche, si ça n’avait pas été le cas, elle aurait été enfermée dans le silence. »

J’ai été bafouée dans mes droits, et même si aujourd’hui je n’ai pas obtenu gain de cause sur tout ce que je voulais dénoncer, écrire ce livre, c’est un « moyen » de porter à la connaissance de tout le monde, ce que j’ai traversé et cela peut servir pour d’autres.

Alizé Bernard

Une réalité ignorée 

M.D : On voit dans le livre, toute la difficulté pour une femme victime de violences conjugales d’aller porter plainte, mais dans les cas où ces violences sont perpétrées par des gendarmes ou des policiers, c’est parfois encore plus difficile que pour les femmes dont le conjoint ne travaille pas pour les forces de l’ordre. Alizé, dans le livre, vous racontez comment on vous dissuade de porter plainte, on vous fait culpabiliser, je pense notamment à cette phrase « il risque de perdre son travail », on vous refuse même votre droit de porter plainte en avril 2016, alors que c’est totalement illégal. 

Que faudrait-il faire selon vous, pour améliorer la prise en charge des victimes de violences conjugales de la part de gendarmes et de policiers, qui eux, ont toutes les ressources nécessaires pour se protéger ?

Alizé : « Donner des axes, des pistes, c’est ce qu’on fait au travers du livre, maintenant on n’est pas forcément les mieux placées pour savoir ce qu’il faudrait mettre en place. Néanmoins, il faudrait que l’on puisse avoir accès à une instance qui repose sur le principe de l’IGPN et de l’IGGN, mais elle devrait être indépendante. En effet,  pour que les femmes puissent avoir confiance,  il serait préférable que les plaintes soient véritablement anonymisées, que peu de personnes puissent y avoir accès, afin d’éviter toute fuite. Mais je pense que le plus important, c’est qu’on ait un soutien de la justice, pour qu’on puisse véritablement aller au bout des démarches. Au travers de mon cas et de ceux relatés dans le livre, on réalise que c’est un parcours du combattant, on n’en finit jamais. C’est déjà compliqué pour toutes les femmes victimes de violences conjugales, mais dans ce cadre, on rend encore plus difficiles toutes ces démarches. En terme de prise en charge, il y a énormément de choses à faire pour les femmes victimes de violences conjugales et aussi en parallèle pour l’accompagnement de la femme. Mais c’est surtout la question de la suspension, pendant le temps de l’enquête, du port d’arme et des habilitations s’il est OPJ (Officier de Police Judiciaire), pour limiter les risques pour la femme et la famille parce que malheureusement, on parle de violences conjugales, mais cela reste des violences intrafamiliales avant tout, les enfants sont tout aussi concernés.

J’ai été bafouée dans mes droits, et même si aujourd’hui je n’ai pas obtenu gain de cause sur tout ce que je voulais dénoncer, écrire ce livre, c’est un « moyen » de porter à la connaissance de tout le monde, ce que j’ai traversé et cela peut servir pour d’autres. »

C’est un parcours du combattant, on n’en finit jamais.

Alizé Bernard

Un système qui fait corps

M.D : Vous rapportez dans le livre que des policiers et gendarmes signalés ou condamnés pour violences conjugales continuent d’être référents violences conjugales/intrafamiliales dans les commissariats ou à prendre des plaintes de femmes victimes.  Sophie, avez-vous pu contacter l’institution référente, le Ministère de l’Intérieur, afin de faire part de vos recherches et des nombreux dysfonctionnements ? Quelle est la réaction de la hiérarchie face à ce constat ?

Sophie : « Tout à l’heure, j’évoquais le cas d’Annie, influencée par un policier de l’IGPN et qui a retiré sa plainte pour viol conjugal. Son ex-conjoint a toujours une instruction contre lui pour ce fait, mais il a été en parallèle condamné pour appel malveillant au contenu intrusif. D’après mes informations, il est aujourd’hui en poste dans un commissariat, où il est toujours habilité à prendre des plaintes et à faire des gardes à vue. Il y a aussi un autre cas, constaté à Lille. L’association SOLFA qui vient en aide aux femmes victimes de violences conjugales, rapportait un dépôt de plainte difficile. En fait, l’accompagnante de l’association s’était rendue compte que quelques semaines auparavant, elle avait reçu l’épouse du policier, qui prenait la plainte, qui subissait elle-même de violences conjugales de la part de cet homme. Il savait que sa femme avait trouvé secours auprès de cette même association.

Quand j’ai contacté le Ministère de l’intérieur, au sujet des mesures particulières de précaution, c’est-à-dire quand des femmes de policiers ou de gendarmes déposent plaintes pour des violences conjugales ou quand il y a déjà eu condamnation pour cela. J’ai reçu une réponse étonnante : selon ses services, l’arme de service est retirée dès qu’il y a le moindre doute. Malheureusement, je savais que c’était faux, car le cas de Carine l’avait démontré, elle a été tué de trois balles dans la tête, avec l’arme de service de son ex-conjoint, elle avait 24 ans. Elle avait déposé plainte et avait appelé le 17, selon les informations que j’ai pu recueillir, ses plaintes étaient remontées à sa hiérarchie, il y aurait donc pu avoir des mesures de prises, ce qui n’a pas été le cas.

De plus, lors du Grenelle sur les violences conjugales de novembre 2019, Marlène Schiappa et le gouvernement ont effectivement parlé d’une mesure de retrait des armes à feu et des armes blanches aux personnes condamnées pour des violences conjugales. Est-ce que cette mesure s’appliquerait aussi aux gendarmes et aux policiers ? Nous l’ignorons. Par ailleurs, le gouvernement a complètement occulté le sujet des violences conjugales commises par des policiers et des gendarmes. Or si on n’évoque pas ce sujet particulier, ça pose un vrai problème, certains membres des forces de l’ordre regrettent que l’administration ne se penche pas dessus. »

Alizé : « Cela pose problème non seulement pour les femmes qui sont victimes directement de ces policiers et ces gendarmes, mais cela va bien plus loin. Au final, en terme de répercussions, il y a aussi les autres victimes de violences conjugales qui vont vouloir aller déposer plainte et se retrouver face à quelqu’un qui finalement risque de minimiser ou d’occulter certains faits, car il est lui-même auteur de violences conjugales. La victime ne sera donc pas forcément accueillie correctement, les réponses juridiques pourront être nuancées, car ces hommes savent très bien quoi dire dans les dépositions, pour qu’il y est plus au moins d’impact. Potentiellement, d’autres femmes victimes de violences conjugales pourraient être des dommages collatéraux. »

M.D : Emilie et Aurélie, sont deux autres femmes victimes qui témoignent dans le livre. Leur situation est un peu particulière car elles sont à la fois victimes et membres de l’institution, Emilie est gendarme et Aurélie policière. Est-ce qu’elles remettent en cause l’institution ? Et comment elles vivent leur vocation, en tant que femmes victimes ?

Sophie : « Émilie a dû faire face à beaucoup de choses de la part de son mari, des menaces, des humiliations … Quand elle a prévenu sa hiérarchie des faits, dont l’IGGN par une procédure particulière, on lui a répondu qu’à l’avenir il faudrait qu’elle veille à « ne pas mélanger le professionnel et le personnel ». Mais comment ne pas mélanger le professionnel et le personnel quand son mari, qui est son supérieur hiérarchique, vous épie en patrouille, vous harcèle et vous violente ? Ce qu’elle m’a dit, c’est que finalement, tout ce qu’elle avait traversé avait contribué à abîmer la confiance « d’une institution qu’elle servait sans faillir depuis tant d’années  ». Pour elle, c’était difficile, car elle aime beaucoup son métier. Elle n’a pas été écoutée quand elle dénonçait les violences qu’elle subissait de la part de son ex-mari, qui était aussi son supérieur et elle n’a pas non plus été entendue par l’autorité hiérarchique. 

Pour Aurélie, dont la fille de quatre ans a été tuée par son ex-conjoint policier, avec son arme de service c’était différent. Ce qu’elle regrette, malgré un signalement écrit par son père au Ministre de l’intérieur en 2014, dans lequel il faisait des recommandations. Il l’a contacté pour expliquer qu’il fallait veiller au recrutement, à la formation, au port de l’arme de service et à la prévention des violences conjugales. Il n’y a eu,  depuis ni réaction ni prise de conscience. Ces sujets sont, je pense, fondamentaux au regard des témoignages. Depuis 2014, il y a eu d’autres infanticides et féminicides, commis par des forces de l’ordre et il n’y a toujours pas eu de réflexion sur le sujet. »

L’enquête montre pourtant qu’il y a de nombreux points communs dans les témoignages, on est obligé de voir que c’est un système qui implique la complicité de certains policiers, de certains gendarmes, de la hiérarchie, de l’Institution, parfois même de la justice et donc des autorités.

Sophie Boutboul

Parler pour que l’institution se saisisse du problème

M.D : Le but de l’écriture de ce livre c’est avant tout de mettre en avant les dysfonctionnements qui existent afin que la prise en charge des victimes évolue. Mais c’est aussi de provoquer une prise de conscience urgente de la part de l’Etat, des institutions afin que des protocoles soient mis en place. Avez-vous eu l’impression d’avoir été entendues toutes les deux ? 

Alizé : « Personnellement, je ne pense pas. On a été entendues par des associations, qui elles vont se retrouver confrontées à ces victimes et pour lesquelles elles n’ont pas toujours de réponse à leur apporter. Concernant le gouvernement en lui-même, non, on a juste le Premier Ministre, Edouard Philippe qui a énoncé le titre du livre « Silence on cogne », le jour où il a clôturé le Grenelle, lors de son discours. On n’a pas été contactées depuis. Je pense qu’ils mettent ça de côté car ça doit ternir leur image, au même titre que les violences policières, desquelles on parle parce qu’il y a énormément de vidéos qui sont diffusées sur Internet. Mais pour les violences conjugales, on étouffe toujours les affaires, on est un grain de sable pour la justice, pour l’Etat et je pense que si on ne nous entend pas, c’est tant mieux pour eux, rien ne bouge. »

Sophie : « Je rejoins Alizé, je n’ai pas l’impression que le sujet se soit imposé comme quelque chose qu’ils allaient étudier, en tout cas le gouvernement n’a pas fait d’annonce. Je ne sais pas, si quand le Premier Ministre a cité le titre du livre lors de son discours, s’il connaissait le sujet précis de l’enquête et c’est dommage, car cela aurait peut-être pu déboucher sur une réflexion pendant le Grenelle. »

Alizé : « Écrire ce livre finalement, c’était aussi pour mettre le sujet sur la place publique, montrer à tout le monde que ces violences existaient et que le gouvernement était déjà au courant. Au travers de toutes les histoires que Sophie a relevé, on a toutes à un moment alerté le Président ou la Garde des Sceaux via des courriers, des mails. Ils sont au courant puisque toutes les histoires ont été communiquées avant la parution du livre. Si rien n’a été fait c’est qu’ils n’ont pas la volonté de faire quelque chose. »

Sophie : « Je pense aussi qu’ils ne voient pas ça comme quelque chose de systémique. L’enquête montre pourtant qu’il y a de nombreux points communs dans les témoignages, on est obligés de voir que c’est un système qui implique la complicité de certains policiers, de certains gendarmes, de la hiérarchie, de l’institution, parfois même de la justice et donc des autorités. Comme le disait Alizé, tous ces cas ont été portés à la connaissance, un moment ou à un autre, des autorités et pour l’instant ils refusent de voir ça comme quelque chose de systémique et à prendre en compte dans sa globalité. »

M.D : Sophie, certains chapitres du livre questionnent le fait que les métiers du maintien de l’ordre seraient vecteurs de violences conjugales, mais qu’avez-vous cherché à démontrer ? Je pense notamment aux études américaines qui parle d’un lien entre le burn out et les violences conjugales. 

Sophie : « Je pose la question de savoir si le métier peut être vecteur de violences conjugales dans le sens où s’il peut à un moment favoriser un terreau de violence. Aux Etats-Unis, il y a eu des études qui questionnaient les liens entre burn out et violences conjugales, sans forcément donner une réponse claire. Dans un rapport du Sénat qui date de 2018, il ressort qu’il y a plus de problèmes familiaux dans les foyers de gendarmes et de policiers, pour moi, cela semblait intéressant de l’analyser. De plus, des policiers et policières ainsi que des gendarmes disaient qu’ils ne connaissaient pas un confrère qui n’avait pas eu quelques difficultés conjugales liées à leur profession et que les traumatismes qu’ils vivaient au quotidien étaient tellement violents que parfois cela pouvait créer des montées de violences en eux. Il y a aussi l’exemple d’un policier qui a volontairement quitté son travail parce qu’il avait senti cette montée en puissance de sa violence et parce qu’il avait plaqué une femme au sol, il avait donc décidé de démissionner, c’était un cas isolé, certes . Les policiers et les gendarmes d’ailleurs, regrettent qu’il n’y ait pas assez de psychologues pour les épauler. « 

Alizé : « Mais cela ne peut pas non plus être une excuse. »

Considérez-nous. Ne détournez plus le regard sous prétexte que les hommes qui nous violentent rendent service à l’Etat. Ne laissez plus des femmes et des enfants mourir sous les coups ou sous les balles. Ne nous laissez plus craindre ainsi la mort à chaque instant. Protégez-nous, enfin.

Alizé Bernard, Extrait de Silence on cogne

M.D : Alizé, quelles ont été les conséquences pour vous d’avoir osé parler, comment vous êtes-vous reconstruite, est-ce que l’écriture vous a aidée ?

Alizé : « Écrire le livre ça a été une deuxième thérapie pour moi, cela n’a pas été facile car il a fallu revenir sur chaque détail qu’on a vécu, se remémorer des choses douloureuses, relire des documents, c’est très difficile. Je suis toujours en thérapie depuis deux ans, cela me fait énormément de bien, j’ai quand même, je pense, réussi à évacuer toute la partie de la culpabilité et de la honte que je pouvais avoir, maintenant vous dire que je suis reconstruite, je ne pense pas. J’aurai des failles et des plaies béantes à vie car c’est quelque chose qui vous plonge dans un marasme juridique sans fin, dont je ne suis toujours pas sortie aujourd’hui. Cela fera quatre ans au mois d’avril que j’ai généré tout ça, j’ai dû retourner vivre chez mes parents car mes frais de justice sont assez élevés, malgré mon travail, je n’ai pas les moyens de me loger avec mon fils. Même si aujourd’hui il existe un article 700 pour les frais d’avocats, on n’est pas sur des frais réels, on est sur des frais estimés et bien souvent je n’ai jamais eu droit à cet article 700, cela me coûte énormément d’argent.

De plus, la condamnation de mon ex-conjoint n’a pas été à la hauteur des faits. Les faits du 9 avril 2016, les plus graves pour lesquels j’ai quitté mon ex-conjoint (étranglement, violence physique et menace de mort avec un couteau), ont été complètement minimisés par l’OPJ et dénaturés, ce qui fait qu’il a obtenu un simple rappel à la loi. Voilà, je n’ai pas pu déposer plainte quand j’ai voulu le faire, c’était trop tard, il y avait déjà une réponse juridique alors qu’on était dans les 48 heures après l’intervention à mon domicile. Aujourd’hui, je ne souhaite pas me battre pour obtenir condamnation de mon ex, je souhaite qu’on reconnaisse les défaillances de prise en charge de la part des différentes brigades dans lesquelles j’ai pu me rendre et qu’on acte tout ça, qu’on reconnaisse que finalement j’ai été une deuxième fois victime de notre système judiciaire et qu’on répare aussi le préjudice de ce que j’ai enduré. »

Sophie : « Dans son dossier, il y a une réponse pénale en 48 heures, avec un rapport mensonger de l’officier de police judiciaire, avec une réponse pénale décidée avant que l’audition d’Alizé soit terminée. Une gendarme reconnaît même, dans l’enquête de l’IGGN menée par la suite que la procédure c’est « de la merde ». Le combat que mène Alizé c’est pour que toutes ces défaillances soient reconnues, car il y en a encore qui n’ont pas été reconnues puisque l’enquête de l’IGGN n’a été menée que partiellement. »

Alizé : « Je rajouterai également que j’ai eu énormément de difficultés, alors que j’étais dans mon droit, d’avoir une copie de cette enquête administrative et je n’ai pas réussi à l’avoir facilement, il m’a fallu un an pour l’obtenir, à force de mails et de courriers recommandés. Par la suite, j’ai souhaité déposer plainte auprès du procureur directement contre ces différentes brigades et ma plainte a été classée sans suite, considérant que cela ne relevait pas d’une réponse pénale, alors qu’il existe un article 40, qui est édifiant, c’est d’ailleurs noté dans l’enquête administrative. Cette plainte aujourd’hui a été portée devant le doyen des juges d’instruction en novembre, et je n’ai toujours pas de réponse à ce jour. »

*Interview réalisée le 17/01/20

* Article 40 : Modifié par Loi n°2004-204 du 9 mars 2004 – art. 74 JORF 10 mars 2004

« Le procureur de la République reçoit les plaintes et les dénonciations et apprécie la suite à leur donner conformément aux dispositions de l’article 40-1.

Toute autorité constituée, tout officier public ou fonctionnaire qui, dans l’exercice de ses fonctions, acquiert la connaissance d’un crime ou d’un délit est tenu d’en donner avis sans délai au procureur de la République et de transmettre à ce magistrat tous les renseignements, procès-verbaux et actes qui y sont relatifs. »