L’écoféminisme est né de l’esprit de la Française Françoise d’Eaubonne, qui a écrit plusieurs ouvrages sur les féminisme et l’écologie dans les années 1970, et notamment Ecologie ou féminisme : Révolution ou mutation. Mais il a vite pris de l’ampleur aux États-Unis au sein de mouvements féministes déjà existants aux XXème et XXIème siècles.  Mais si on vous disait qu’en réalité, c’est peut-être en Afrique que ce mouvement a pris une ampleur significative, dès les années 1980 ?

Mariannes in Lille during the march against gender-based violence organized by « Nous Toutes » on November 23, 2019. – © Quentin Saison / APJ / Hans Lucas

« L’écoféminisme met en relation deux formes de domination : celles des hommes sur les femmes, et celle des humains sur la nature. »

Selon la chercheuse et auteure Catherine Larrère, l’écoféminisme met en lumière un double phénomène de domination des hommes et des humains, sur les femmes et sur l’environnement. On en a beaucoup parlé depuis 2016 dans la presse, principalement en pointant du doigt le caractère novateur mais complexe à saisir de ce mouvement. Mais c’est surtout depuis que Greta Thunberg s’est affirmée à la fois comme figure de proue de la lutte écologiste et représentatrice de la cause féministe chez les jeunes, que ce sujet revient souvent dans les médias. Si beaucoup pourraient trouver cette association de deux causes majeures un peu farfelue, elle met en lumière une des revendications clé des deux causes : la violence, sous n’importe quelle forme, ne peut plus continuer. C’est aussi un appel à réapprendre à vivre ensemble et relever deux des plus gros défis auxquels le monde fait face aujourd’hui : dépasser les discriminations et les violences faites aux femmes et réussir à surmonter la crise environnementale.

Quel enjeu réel pour l’écoféminisme, et pourquoi est-il crucial que ce mouvement existe en Afrique ?

La question reste de savoir ce que peut faire l’écoféminisme pour sauver le monde. Théoriquement, pas grand-chose, selon Jeanne Burgart Goutal, professeur de philosophie. Mais, il a le mérite de rappeler que le politique c’est aussi « d’inventer un possible à partir d’une situation où plus rien ne paraît possible », explique la philosophe. Dans un continent déjà considéré aujourd’hui comme « la dernière frontière » des modèles économiques qui ont mis en péril le sort de la planète du point-de-vue écologique, l’Afrique est peut-être le dernier bastion de la détérioration de l’environnement. La question ne pourrait donc pas mieux se poser que dans le continent africain.

[la politique c’est aussi] inventer un possible à partir d’une situation où plus rien ne paraît possible

Jeanne Burgart Goutal, professeur de philosophie

Il faut ainsi savoir que les militantes et féministes du continent sont en première ligne de la lutte pour une écologie durable en Afrique, et cela depuis la deuxième moitié du siècle dernier. Parler d’écoféminisme paraît donc juste, dans un pays où la cause féministe et écologique est encore bien méconnue, mais existante. Pour illustrer ce phénomène dont peu ont déjà parlé, je tiens à vous présenter trois figures et une association majeures qui luttent pour l’écologie et la cause des femmes à l’échelle du continent. Mais, vous comprendrez vite que toutes deux influencent et inspirent aujourd’hui les mouvances féministes du monde entier.

Wangari Maathai et Barack Obama alors sénateur en 2006 – © libre de droits via Wikipédia

Tout d’abord, on parle peu d’elle aujourd’hui mais elle a remporté le Prix Nobel de la paix en 2004 : Wangari Maathai. Elle est une des premières à avoir attiré l’attention sur le sujet et la relation entre féminisme africain et militantisme écologique. Décédée en 2011, elle continue d’incarner à la fois la lutte contre les positions du patriarcat et les structures néocolonialistes qui affaiblissent l’environnement du continent et perpétuent les stéréotypes genrés. Elle est l’archétype de la militante éco féministe à l’échelle du continent africain. Or, son souvenir est aujourd’hui peu présent au Kenya, son pays d’origine, et dans les mémoires des féministes et environnementaux du monde entier…

Cependant, son association créée en 1977, The Green Belt Movement, littéralement – Le mouvement de la ceinture verte – en français, est une des premières associations écologistes voire éco féministes du monde et celle-ci entend bien continuer la lutte. Au Kenya, pays où cette association a pris racines, le mouvement a contribué à faire sortir le pays d’une économie de subsistance et à rendre le pays moins vulnérable au changement climatique grâce à la plantation d’arbres.

L’enjeu réel de l’éco féminisme est aussi un enjeu politique et économique : l’émancipation des êtres humains

L’association est aujourd’hui dirigée par deux femmes : la fille de Wangari Maathai, Mary Maathai et une jeune agricultrice de 28 ans, Ciphira Mugure. Ces deux femmes se sentent non seulement les héritières de Wangari Maathai, mais elles se sentent aujourd’hui émancipées grâce à leur rôle au sein de l’association. En effet, elles incarnent le dessein de la militante : émanciper les individues et leur donner prise sur le destin. Les mots de Mary illustrent d’ailleurs parfaitement leur combat, et ce que l’on peut entendre par « écoféminisme »

Dans le combat de ma mère le chemin vers l’émancipation des personnes est central. Elle fut l’une des premières à avoir compris qu’une telle émancipation passait par la protection de l’environnement – qui est elle-même une condition de paix

Mary Maathai – propos rapportés par la journaliste Marine Lamoureux, envoyée spéciale au Kenya pour le journal La Croix*.

Finalement, puisque l’écoféminisme fait un rapprochement entre la domination de l’homme sur la femme et l’homme sur la nature, les enjeux restent nombreux en Afrique… Dans un continent où seulement la moitié des pays ont enregistré en 2019 un indice d’égalité homme-femme supérieur à 50, si l’on souhaite voir se développer les initiatives menées par des femmes avec les moyens adéquats, il reste encore des progrès à faire à l’échelle même de chaque pays… Mais l’écoféminisme international comme africain veut avant tout faire en sorte que le réchauffement climatique soit perçu comme une fatalité. Et c’est pour cela que, bien que de nombreux enjeux d’égalité demeurent, l’écoféminisme donne du pouvoir et de l’espoir aux femmes, et les rend plus à même d’imaginer une relation positive au vivant.

(*) https://www.la-croix.com/Sciences-et-ethique/Environnement/DIAPORAMA-Au-Kenya-lheritage-toujours-vivace-celle-plantait-arbres-2018-11-28-1200986000