Septembre 2019 : Christine Renon, « directrice épuisée », se suicide sur son lieu de travail et dénonce, dans sa dernière lettre ses conditions de travail. De nombreuses réactions et plusieurs manifestations s’ensuivent. D’autres cas de suicides ont été médiatisés poussant le ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse à dévoiler un chiffre : 58 enseignants se sont donnés la mort au cours de l’année scolaire 2018-2019. J’ai alors rencontré plus d’une dizaine d’enseignants, de tous les niveaux, pour voir ce qu’il en était, et le constat est alarmant.

Toutefois, ils insistent sur leur attachement à leur métier et leur nécessaire fonction au sein de la société : « mettre sur les rails pour construire un citoyen éclairé » explique Stéphanie*, professeure des écoles. Leïla*, professeure des écoles titulaire remplaçante en établissement REP+, exerce « le plus beau métier du monde. En rentrant, on a le sentiment d’avoir fait quelque chose pour la société et d’être utile au monde. » Pour ce qui est des conditions de travail, Anne, professeure de mathématiques en lycée explique qu’elles « ne se sont pas dégradées, c’est même plutôt mieux qu’avant ». Mais leur regard change à l’évocation des difficultés qu’ils rencontrent.

Une centaine de manifestants se retrouvent devant le rectorat pour protester contre les reformes du systeme educatif. Ils vont rejoindre a 14h la manifestation contre la reforme des retraites. – © Killian Moreau / APJ / Hans Lucas

Un marasme enseignant : « L’institution nous broie »

Ce terme ainsi employé ne date pas d’aujourd’hui. Jacqueline de Romilly, ancienne helléniste, professeure et académicienne française, l’utilisait déjà dans son essai L’Enseignement en détresse, publié en 1984. A cette époque, déjà, l’éducation était sujet de certains maux. Tous décrivent une charge de travail importante. Et l’université n’y fait pas exception. Sébastien, enseignant en sociologie à l’Université, passe environ « quatre semaines de trente-cinq heures » pour construire un cours magistral d’une trentaine d’heures. A cela s’ajoute une charge administrative conséquente. Avec une voix révoltée, Catherine*, professeure des écoles, explique : « on a tellement de choses autour qui sont fortes que le petit cœur du métier rétrécit et on est bouffé par le reste. Ça ne devient qu’un ou deux moments dans la semaine.  » « A partir du moment où cela prendra le dessus nous démissionnerons. Beaucoup d’enseignants disent qu’ils ne finiront pas profs », ajoute Leïla*.

« Je ne sais pas si on nous démotive mais on ne nous motive pas ! » se désole Catherine*. La perte de motivation est grande pour ces enseignants. Certains en viennent à se protéger de leur ancienne vocation, devenue pour eux, une « préoccupation  ». Elle exprime son profond désespoir :

La tension psychologique est grande. « Quand on rentre le soir on a besoin de parler, de déverser, plus que dans d’autres métiers » estime Marie-Pierre, professeure de français et de latin en collège. Mais, « certains n’osent pas parler » explique Brigitte*, professeure d’espagnol en lycée, qui évoque « une forte pression ». Sébastien se souvient d’une amie et collègue qui était tombée en dépression seulement deux mois et demi après sa première affectation en tant que professeure titulaire. « Elle n’est pas revenue après les vacances de Toussaint ». Pour eux, le geste de Christine Renon n’a rien de surprenant.

Quand on rentre le soir on a besoin de parler, de déverser, plus que dans d’autres métiers

Marie-pierre, professeur de français et de latin en collège

Et pour cause, un article de l’agence Santé Publique France révélait, en mai 2019, que « les secteurs d’activité les plus touchés [par les pensées suicidaires] étaient ceux de l’hébergement et restauration, des arts et spectacles et de l’enseignement. » (1)

Un manque de reconnaissance : « l’école de la défiance »

Ce temps lors duquel l’instituteur était la figure respectée du village est désormais révolue et a laissé place à une toute autre réalité : Catherine* voyait son métier, avant d’y accéder, comme une profession confortable accompagnée d’une forte estime et reconnaissance sociale. Son désenchantement fut grand pour celle qui, aujourd’hui, n’a « plus envie ».

Sébastien, enseignant en sociologie à l’Université, témoigne de cette image ternie des enseignants :

Ce manque de reconnaissance émane, entre autre, des parents d’élèves. Steve, ancien professeur contractuel en lycée, explique avoir « reçu des mails d’insultes de parents ». « Tu es méprisée par les parents d’élèves, mais aussi par la hiérarchie. C’est contraignant pour ta liberté. Ça te pèse ! » ajoute Stéphanie*. L’institution n’y serait pas pour rien non plus.

De multiples revendications lors de la manifestation du 5 decembre contre la reforme des retraites, sur Lille. – © Quentin Saison / APJ / Hans Lucas

Les inspections sont, pour la majorité de ces enseignants, une épreuve difficile à vivre. « C’est très désagréable, on se sent comme des élèves pris en faute » se souvient Anne. Sandrine*, professeure d’espagnol en collège, va encore plus loin : « le rapport d’inspection m’a fait croire que j’étais une merde !  » Ces rapports d’inspection ont laissé place aux grands rendez-vous de carrière. En plus de cette « infantilisation », « beaucoup [d’inspecteurs] n’ont pas mis les pieds dans une salle de classe, en admettant qu’ils y aient mis les pieds » dénonce Muriel*, professeure de sciences économiques et sociales en lycée. Pour elle, certains inspecteurs sont déconnectés et loin de la réalité du terrain. Élément partagé par une part des professeurs interrogés. « On te met professionnellement et humainement en cause quand tu as un problème, ou bien on te donne des conseils et tu arrives à soixante heures par semaine » explique Catherine*.

Tu es méprisée par les parents d’élèves, mais aussi par la hiérarchie. C’est contraignant pour ta liberté. Ça te pèse !

Stéphanie, professeure des écoles

Emmanuelle*, professeure de sciences économiques et sociales en lycée, se souvient d’une enseignante stagiaire qui avait puni un élève dans une classe de seconde qu’elle jugeait « très difficile ». « Les parents ont gueulé » et elle n’aurait reçu aucun soutien de la hiérarchie. « L’inspecteur général, devant les élèves, lui a dit de se mettre au fond de la classe et qu’il mettait immédiatement fin à sa carrière » conclut-elle. Sandrine*, se souvient d’un de ses collègues qui avait mis fin à ses jours à la suite, selon elle, d’un rapport d’inspection négatif.

S’ajoute à cette perte de motivation la « honte d’être profs ». Le mot est fort mais utilisé à dessein. Trois interviewées ont avoué mentir sur leur profession « pour ne pas être embêtées ». « À un moment donné on ne supporte plus les critiques et on est prêt à mentir  » avoue Muriel*.

« Et puis, oui, l’institution scolaire vit une crise terrible car elle se comporte encore très souvent comme une bureaucratie indifférente à ceux qui travaillent en son sein. » explique Anne Barrère, sociologue et professeure en sciences de l’éducation à l’Université de Paris et membre du laboratoire de recherche CERLIS-CNRS.

Des moyens jugés insuffisants

Le manque de reconnaissance contraint l’évolution du niveau des salaires des enseignants explique Emmanuelle*. Anne Barrère insiste sur le fait que « les salaires des enseignants français sont inférieurs à la moyenne de ceux de l’OCDE, et on voit bien qu’ils sont très fortement mobilisés dans le rejet du nouveau système de retraites, qui leur ferait perdre pas mal face à l’existant.  » En effet, quand un enseignant du second degré gagne en moyenne 2 675 € net par mois dans le public (2), un cadre du privé en gagne 4 141 € en moyenne (3). Pourtant, ces deux travailleurs font toutes deux partie de la même catégorie socioprofessionnelle, celles des cadres. Face à cette inégalité, Jean-Michel Blanquer, le ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse, a annoncé en août 2019 une augmentation annuelle du salaire des enseignants de 300 € brut (4). Une fois le calcul fait de ce qu’elle gagnera en plus chaque mois, Muriel* parle d’un « foutage de gueule ». Impression partagée avec les autres enseignants rencontrés. Depuis l’annonce du projet de réforme des retraites, Jean-Michel Blanquer, le ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse, a annoncé une revalorisation des salaires des enseignants. « Heureusement que je ne vis pas seule. Des collègues seuls sont obligés de faire des heures supplémentaires  » explique Anne. « Comment faire grève avec ces salaires ? » s’interroge Muriel*.

Comment on fait avec des classes à 35 ? Ce n’est pas possible !

EMMANUELLE, professeure de sciences économiques et sociales en lycée

A cela s’ajoute un « manque de moyens humains » partout dénoncé. Du fait du nombre d’élèves dans sa classe, Sandrine* explique qu’elle ne « peut pas tous les faire suivre ». « Comment on fait avec des classes à 35 ? Ce n’est pas possible ! » s’énerve Emmanuelle*. Même dans les établissements classés REP ou REP+, ces situations peuvent se présenter. Leïla* explique être « montée à 31 élèves dans sa classe » à cause de professeurs non remplacés dans son académie.

L’institution a alors recours à des enseignants contractuels, dont certains n’ont pas suivi de formation spécifique pour l’enseignement. C’est le cas de Steve, travailleur social de formation. Pour Muriel*, cette masse salariale est « méprisée et ils ne revendiquent pas leurs droits ». La crainte ? « Ne pas être renouvelé » explique Steve.

Certains enseignants ont aussi fait part d’un « manque de formation ». Stéphanie* et Catherine* se souviennent de l’arrivée des cours d’anglais par les maîtres et maîtresses du primaire :

« Je vais chercher un tuto alors que ça devrait être à l’institution de nous former. On veut faire des économies sur le dos des générations futures » dénonce Muriel*. Mais, « si on a un problème on nous dit que c’est notre faute, que l’on n’a pas su faire  » se désole Catherine*.

L’université ne semble pas en reste. Le manque d’encadrement des étudiants y est aussi ressenti. Sébastien dénonce l’hyper-mutualisation des cours pour « faire des économies ». Plus d’étudiants se retrouvent donc dans les amphithéâtres. « On n’est pas aussi présents pour tous les étudiants à 300 qu’à 150 » se désole-t-il. « Le taux de croissance des dépenses n’a pas suivi la croissance démographique » explique Sébastien Marchand, enseignant et économiste à l’Université Clermont Auvergne. En d’autres termes, il y a toujours plus d’étudiants sur les bancs de la faculté pour des moyens financiers et humains proportionnellement plus faibles.

Le taux de croissance des dépenses n’a pas suivi la croissance démographique

Sébastien Marchand, enseignant et économiste à l’Université Clermont Auvergne

Anne Barrère souligne que « Les demandes formulées par le milieu enseignant en ce moment sont loin de se limiter à des revendications salariales, elles concernent aussi bien d’autres sujets : reconnaissance des problèmes réels du métier, en particulier dans la confrontation à des élèves difficiles ; réformes multiples, parfois mal comprises, se succédant rapidement ; réduction de l’autonomie pédagogique par certaines directions d’établissement. On ne peut pas forcément les globaliser. Dans mon dernier livre, paru en 2017, Au cœur des malaises enseignants, j’ai tenu à mettre un pluriel au mot Malaises. »

Cela n’est pas sans conséquences pour la réussite des élèves et étudiants

Enseigner dans ces conditions semble être une tâche particulièrement délicate. « L’égalité des chances c’est de pire en pire » avoue Anne. Le nombre d’élèves par classe et le temps que les programmes officiels allouent à chaque discipline pose problème pour Marie-Pierre : « On ne peut pas travailler correctement avec ceux qui ont des difficultés. On ne se préoccupe pas de si les élèves suivent, on en dégoûte certains, deux heures suffisent ». « C’est très frustrant de ne pas pouvoir aider comme on le voudrait » avoue Leïla*. « Je ne sais pas comment ils peuvent réussir  » s’interroge Anne.

Une centaine de manifestants se retrouvent devant le rectorat pour protester contre les reformes du systeme educatif. Ils vont rejoindre a 14h la manifestation contre la reforme des retraites. – © Killian Moreau / APJ / Hans Lucas

Le redoublement semble être de plus en plus compliqué. A la suite d’un décret pris en février 2018 (5), le redoublement est autorisé mais à titre exceptionnel. Des « accompagnements pédagogiques » doivent être proposés et un « raccourcissement » peut alors être suggéré dans le premier degré. L’accent est mis sur l’exception afin « d’éviter le redoublement ». Cette tendance au recul du redoublement se vérifie. « Si le maître demande un redoublement, l’inspecteur met presque systématiquement un avis défavorable pour ne pas payer une année supplémentaire » explique Stéphanie*. Au lycée aussi le passage en classe supérieure semble largement favorisé. Emmanuelle* explique que les proviseurs pourraient faire « passer » les élèves en classe supérieure et dénonce le manque de communication avec le personnel enseignant : « C’est l’omerta là ! ».

La « surévaluation » : voilà l’un des autres maux mentionnés par ces enseignants. « Le bac c’est n’importe quoi, tu sais que tu dois avoir au moins 10 de moyenne [dans ton tas de copies] » dénonce Emmanuelle*. « Je me dégoûte, on ment à des gamins » ajoute Sandrine*. « On ne consolide pas les bases et on a des élèves qui décrochent, c’est bien normal » avoue Steve. Alors, les difficultés s’accumulent. « C’est trop tard à l’Université » pour pallier « de telles lacunes ». « Avec quinze ou seize heures de méthodologie ce n’est pas suffisant, je n’arrive pas à les aider » avoue Sébastien, enseignant en sociologie à l’Université.

On ne consolide pas les bases et on a des élèves qui décrochent, c’est bien normal.

steve, ancien professeur contractuel en lycée.

J’aurais aimé discuter de ces cas et recueillir les réponses du Ministère de l’Éducation nationale et de le Jeunesse, mais ma demande d’interview, plusieurs fois relancée, est restée, au moment de la publication de cet article, sans réponse favorable.

« D’un côté, certains problèmes sont majeurs : la crise hiérarchique dans l’institution, les inégalités territoriales, les difficultés dans la relation pédagogique. […] D’un autre côté, comment nier qu’il se passe encore et toujours, et heureusement de très beaux événements pédagogiques et relationnels à l’école, et que certains jeunes s’y construisent ? […] Parfois ce qui manque aux enseignant-e-s, ce sont justement ces retours sur ce qu’ils font, car ils ne le savent pas toujours et cela les aiderait à surmonter les difficultés de leur travail, qui sont nombreuses et réelles… » conclut Anne Barrère.

(*) Les prénoms ont été modifiés à la demande des personnes interviewées.

(1) https://www.santepubliquefrance.fr/les-actualites/2019/suicide-et-tentative-de-suicides-donnees-nationales-et-regionales

(2) L’état de le l’école, 2019 – Ministère de l’Education Nationale et de la Jeunesse.

(3) Tableaux de l’Economie Française, édition 2018 – Insee Références.

(4) https://www.liberation.fr/checknews/2019/08/29/l-augmentation-des-profs-de-300-annoncee-par-jean-michel-blanquer-a-t-elle-ete-decidee-sous-francois_1748022

(5) « Décret n° 2018-119 du 20 février 2018 relatif au redoublement », Journal Officiel de la République Française, 21 février 2018.