Dimanche 4 mars, les adhérents du Parti Social-Démocrate allemand (SPD) ont finalement voté en faveur de la nouvelle coalition gouvernementale négociée par leurs dirigeants avec les conservateurs de la CDU-CSU. Retour sur les six derniers mois de crise en Allemagne.

Angela Merkel – © Ulrich Baumgarten via Getty Images

« Aucune majorité »

Les élections législatives allemandes de septembre 2017 ont montré des partis de gouvernement affaiblis. La CDU d’Angela Merkel arrive sans surprise en tête (32,9%), suivie par le SPD de Martin Schulz (20,5%), mais les deux partis essuient leurs pires scores depuis l’après-guerre. L’extrême-droite y réalise un score historique (12,6%), provoquant malaise et indignation au sein du Bundestag : nul ne veut siéger aux côtés de l’AFD dans l’hémicycle. Trois autres forces politiques s’affirment : la gauche radicale Die Linke (9,2%), les libéraux du FDP (10,8%) qui ont défendu une politique migratoire stricte afin d’obtenir des sièges – les élections de 2013 avaient été un déroute – et les Verts (8,9%). Aucune majorité ne se dégage, ne laissant guère d’autre choix à Angela Merkel que de former une coalition si elle souhaite briguer un quatrième mandat au sein de la chancellerie fédérale.

« Coalition jamaïcaine »

Dès le soir des résultats électoraux, Martin Schulz a été clair : le SPD ne participera pas à une coalition avec la droite allemande. Il estime que les forces sociales-démocrates se sont épuisées en faisant partie des coalitions gouvernementales entre 2005 et 2009 et entre 2013 et 2017. Le SPD apparaît ainsi comme la conscience sociale de la CDU… Après les élections de septembre, Angela Merkel décide de se tourner vers les libéraux et les verts pour négocier un accord de coalition. Qualifiée de coalition jamaïcaine par les observateurs (en raison des couleurs des trois familles politiques), elle met en jeu l’immigration, sur laquelle le FDP semble intransigeant, et les objectifs écologiques et sanitaires. Les Verts se disent prêts à renoncer à certains point phares de leur programme de campagne comme la suppression du moteur à explosion pour 2040. Finalement, ne voulant pas faire de compromis sur l’écologie, l’immigration et les questions européennes, le FDP se retire des discussions le 19 novembre, consacrant l’échec de cette première tentative de coalition. Angela Merkel a alors trois options : soit le SPD accepte de négocier une GroKo, une nouvelle grande coalition ; soit elle demande au président fédéral de dissoudre pour organiser de nouvelles élections législatives et il faudra espérer des résultats plus favorables ; soit elle décide de gouverner sans majorité et elle prend le risque de l’immobilisme.

Martin Schulz – © Ulrich Baumgarten via Getty Images

« Etats-Unis d’Europe »

En décembre, Martin Schulz tente de convaincre les délégués du SPD de former une coalition. Cette initiative surprend : il s’agit d’un retournement de veste assez spectaculaire de la part de la tête de leur parti, alors que la gauche modérée allemande pensait se régénérer dans l’opposition. La situation devient cornélienne : d’une part, les socio-démocrates peuvent faire avancer le pays, en évitant une situation d’immobilisme ; d’autre part, les membres du parti veulent retrouver une crédibilité et une indépendance politique vis-à-vis de la droite allemande. Le 7 décembre, Martin Schulz prononce un discours europhile : il souhaite construire les Etats-Unis d’Europe d’ici 2025. Si le discours séduit de manière générale, beaucoup regrettent que l’ancien président du Parlement Européen n’ait pas axé davantage la campagne sur le développement européen. Aussi, il semblerait qu’Emmanuel Macron, européen convaincu et assumé, ait échangé à de nombreuses reprises avec Martin Schulz afin de le convaincre de saisir une telle occasion pour l’Europe. C’est ainsi que le SPD commence les tractations avec la CDU sur un accord de coalition.

« Bousculés »

Les négociations progressent mieux cette fois-ci. La CDU parvient à imposer son programme pour réguler davantage l’immigration, avec une limitation stricte du regroupement familial et un plafond pour le nombre de demandeurs d’asiles. De l’autre côté, le SPD obtient des concessions sociales sur les retraites et l’éducation. En revanche, aucune réforme n’est à attendre du côté de la fiscalité, même sur les plus hauts revenus. C’est sur les questions européennes que la droite allemande semble avoir davantage cédé : l’Allemagne s’ouvre à des réformes pour plus d’intégration dans la zone euro. Cependant, les conservateurs de la CSU, alliée de la CDU, ne sont pas séduits par l’idée d’un budget de la zone euro, comme le souhaite Emmanuel Macron. C’est finalement le dimanche 4 février 2018 que l’accord de coalition entre le SPD et la CDU est accepté par les adhérents du parti social-démocrate (66%). Ce résultat net traduit mal les difficultés qu’ont eu les deux partis pendant les négociations. En effet, Martin Schulz comme Angela Merkel ont été bousculés par leur bases. Un peu avant la signature de l’accord de coalition, alors qu’il était pressenti pour être ministre des affaires étrangères, son prédécesseur social-démocrate Sigmar Gabriel a dénoncé son carriérisme et sa langue de bois publiquement : le 13, février, Martin Schulz démissionne et renonce à tout poste au sein de la coalition. Angela Merkel, elle, a vu la confiance que les Allemands placent en elle dégringoler au fil des semaines de négociations pour une coalition. Seulement 38% des Allemands souhaitent la voir briguer un quatrième mandat comme chancelière ; 47% souhaitent qu’elle passe la main, d’après un sondage INSA paru le 17 février. C’est donc dans un contexte difficile que commence cette nouvelle coalition : peu de confiance, montée des populismes… La fin de l’apogée allemande en Europe ? De leur côté, les amoureux du projet européen ont vu un nouvel élan dans cette alliance gouvernementale. Cependant, les résultats législatifs en Italie, le gouvernement eurosceptique en Autriche, au sein même de la zone euro, et la réticente Commission Européenne sont autant d’éléments susceptibles de doucher les espoirs européens.

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