Douze ans après avoir mis en avant le slam français avec son premier album Midi 20, Grand Corps Malade revient avec son sixième album, Plan B, un opus (en)chanteur où l’artiste joue avec ses thèmes favoris tout en entrant dans une nouvelle dimension musicale.

Un nouvel album après deux années bien occupées

Le quatrième disque du dionysien, Funambule, en 2013, avait consacré le succès de l’artiste, lui permettant de s’exercer à d’autres activités. Il s’en est passé des choses pour Grand Corps Malade depuis cet album.

D’abord, une tournée triomphale, enchaînant grandes et petites salles, car sa « seule vraie place est sur scène » comme il le disait déjà lors de ses concerts en 2011 dans 1er Juillet 2010, morceau que l’on peut trouver en ouverture de 3ème temps, son troisième album, sorti en 2010.

De la scène, Grand Corps Malade est ensuite retourné au studio, pour signer un album concept, Il nous restera ça, sorti en 2015. Cet album n’est pas exactement le sien : il est rempli de collaborations fructueuses avec une dizaine d’artistes français, jeunes et moins jeunes. Aznavour, Thiéfaine, Jeanne Cherhal… Autant de voix peu habituées au Slam, qui étaient venues collaborer à cet album.  Unanimement salué par la critique, Il nous restera ça avait permis de retrouver la voix abîmée mais la plume intacte dans l’émotion de Renaud, où le chanteur récitait un slam pour son fils, Ta batterie.

Ensuite, c’est une réédition deluxe de cet album en 2016 qui est venue sublimer la première version, avec la grande Véronique Sanson et de nouveau Ben Mazué, déjà présent dans la première version, à qui Grand Corps Malade offrait au passage une publicité non négligeable.

VOIR NOTRE ARTICLE SUR BEN MAZUE

Jamais rassasié par la soif de création, Grands Corps Malade a fait une pause musicale en 2017, en adaptant son livre Patients au cinéma. Nommé au César, le film retrace l’histoire d’un jeune tétraplégique en maison de rééducation, à la suite d’un accident. L’histoire rappelle évidemment celle qu’a connue le jeune Fabien Marsaud, lors de son accident en 1997, inspirant son nom de scène Grand Corps Malade. Révélant au passage le jeune Pablo Pauly, le film était doté d’une bande originale incroyable, Espoir adapté, duo entre Grand Corps Malade et Anna Kova. Ce morceau apparaît aujourd’hui dans Plan B, signant le dernier morceau d’un nouvel album toujours aussi réussi.

Des sujets de prédilection toujours aussi efficaces

Grand Corps Malade est un poète. Ses cinq précédents albums nous l’ont prouvé, celui ci ne vient que le confirmer. Entre engagement et tendresse, l’artiste retrouve ses thèmes favoris.

L’engagement, d’abord. Le premier morceau dévoilé de cet album, Au feu rouge, raconte l’histoire d’une jeune syrienne, Yana, rappelant que ceux qui fuient la guerre ne sont pas des simples masses, mais bien des Êtres Humains : « Elle imagine parfois sa vie d’étudiante dans son pays, si la justice avait des yeux, si la paix régnait en Syrie ». Le poète conclut par cette phrase : « Y’a des Humains derrière les regards ; j’ai croisé Yana au feu rouge ». Cette volonté d’humanité, on la retrouve à la fin de l’album dans Ensemble, une ode à l’esprit d’équipe : « L’homme est un animal qui est fait pour vivre en meute ».

Le corps, ensuite. Inspiré par son accident et son passage en maison de rééducation, Grand Corps Malade aime traiter ce sujet. Après La tête, le cœur et les couilles, il pose dans cet album un texte rempli d’astuces linguistiques où chaque partie du corps trouve sa place. De la bouche qui se « met souvent le doigt dans l’œil », à la main qui « n’a pas le monopole du cœur  », le poète décrit Le langage du corps sans omettre une seule expression française traitant du corps.

« Les pieds travaillent main dans la main et continuent leur course

Jamais les doigts en éventail ils se tournent rarement les pouces

Ça leur fait une belle jambe toutes ces querelles sans hauteur

Les pieds se foutent bien de tout ça loin des yeux loin du cœur »

L’amour, enfin, un thème récurrent chez Grand Corps Malade. Après avoir signé Définitivement sur son troisième album, pour son premier fils, il dédie aujourd’hui à son cadet Tu peux déjà. L’amour de l’artiste pour celle qui partage sa vie se ressent dans le sublime texte de Dimanche soir, une ode amoureuse qui donne un texte époustouflant : « Parfois elle aime mes mots, mais cette fois c’est elle que mes mots aiment ».

Donner à tout sujet une dimension poétique

Mais la force des textes de Grand Corps Malade se retrouve dans sa capacité à filer une métaphore tout au long d’une chanson, pour parler d’un sujet qui lui tient à cœur. On se souvient de Les voyages en train, morceau phare de son premier album, où le dionysien raconte une histoire d’amour à travers l’image d’un voyage en train. On est ravi de découvrir de nouveau ce procédé : dans Poker, duo avec Ehla, les artistes décrivent une partie de poker amoureux, partie qui se joue au lendemain de la première nuit.

« Qui s’est déjà perdu dans le poker des sentiments ?

Qui se sentira courageux ? Qui pourra dévoiler son jeu ? (…)

Qui s’effacera et qui voudra miser ? Qui mentira le premier ? »

Ce procédé est encore plus puissant quand l’artiste, ancien espoir basketteur, mêle ses deux passions : celle d’avant son accident, le basket, et celle d’après, la poésie. Avec La syllabe au rebond, Grand Corps Malade dévoile un texte finement écrit, ne quittant jamais les champs lexicaux du Basket et du slam : « On dit bien slam dunk le parallèle est évident ». D’autres procédés sont utilisés par Grand Corps Malade, des Charades pour décrire le milieu urbain qu’il aime tant ou la comparaison à un Rubix Cube pour les différentes facettes de la vie, dans 1000 Vies.

« Tel un Rubik’s Cube la vie est pleine de facettes
Faut faire tourner les couleurs savoir répondre au casse-tête
Entre les vertes et les rouge il faut trouver les liaisons
La vie a plusieurs faces et tellement de combinaisons »

D’autres textes touchants et engagés viennent compléter Plan B, un véritable recueil de poésie, qui n’a rien à envier aux classiques étudiés à l’école. La poésie de Grand Corps Malade est d’ailleurs étudiée dans nombre de collège français.

Un album (en)chanteur

Après Funambule, mis en musique par le génie Ibrahim Maalouf, la barre était haute pour retrouver des mélodies permettant à Grand Corps Malade de poser ses textes. Le défi est relevé par le directeur musical de Plan B, Angelo Foley, qui offre au slameur un coussin musicale confortable. Pianos, guitares et percussions donnent à cet album une dimension musicale simple mais terriblement efficace.

Mais la véritable surprise musicale de cette album résonne dans Tu peux déjà et Patrick, deux textes, l’un dédié à son fils, l’autre à Patrick Balkany. Deux textes non pas slamés, mais chantés ! Sur ce premier morceau, composé par Ben Mazué, le slameur devient chanteur, déclarant avec une voix mal assurée et pourtant terriblement rassurante : « Tu peux déjà te moquer de moi et te vanter d’être le premier à m’avoir vraiment fait chanter ».

Le second morceau chanté est un hommage à celui que Grand Corps Malade décrit comme son idole, Patrick Balkany, maire de Levallois-Perret, connu pour être toujours élu de la République malgré ses nombreux déboires avec la justice. Ce pamphlet en guitare-voix a eu le droit à son clip, enregistré directement sur les terres du maire levalloisien.

Plan B est un album textuellement dans la continuité de l’œuvre du slameur, ce qui n’est pas pour nous déplaire. Rempli de pépites poétiques, cet opus est merveilleusement mis en musique par Angelo Foley, et l’on y (re)découvre un Grand Corps Malade père, amoureux, engagé, poète et surtout chanteur.  L’artiste part en tournée, et le rater ne sera ni un plan A, ni un plan B.

Pour en savoir plus : http://www.grandcorpsmalade.fr/3/