Après vous avoir présenté les fondamentaux du jazz dans le premier article de cette série consacrée à celui-ci, L’Alter Ego revient maintenant sur les différents genres qui en font toute la richesse. Du ragtime des débuts, jusqu’aux propositions plus électriques d’aujourd’hui, le jazz a évolué avec les sociétés, les technologies, l’apparition d’autres styles musicaux et la collaboration avec des musiciens d’horizons différents. C’est cette capacité à s’adapter, à se transformer, et à intégrer d’autres genres qui fait du jazz un genre aussi riche et complexe. C’est cette diversité qui ouvre autant de perspectives à explorer et à découvrir.

À travers douze ramifications qui comptent et ont compté, ainsi qu’une playlist qui se veut représentative de la constellation se dressant face à nous, petit tour d’horizon des possibilités infinies qu’offre le genre, avant de découvrir dans le prochain article ceux qui font le jazz d’aujourd’hui, et comment ils le font.

Ragtime, fin du XIXe siècle-début du XXe siècle

Né aux États-Unis aux alentours de 1897, son ambassadeur le plus connu est le grand pianiste Scott Joplin. Il y a aussi d’autres figures importantes comme Joseph Lamb ou encore James Scott. Le premier instrument qui vient à l’esprit lorsque l’on pense au ragtime est le piano, mais d’autres instruments peuvent le mettre en valeur comme le banjo, la guitare ou encore des instruments à vents comme la clarinette. Le ragtime emporte un succès important de 1897 à 1918. Composé de morceaux aux rythmes sautillants, entremêlés et complexes, les sons du Ragtime repose sur le mélange entre la syncope africaine et le style européen. La syncope africaine repose sur le rythme de la syncope qui est caractérisé par une note émise sur un temps faible et prolongée sur un temps fort, créant un sentiment de balancement dans un morceau. C’est un genre qui est considéré comme l’un des précurseurs du jazz ; il intéresse d’ailleurs les musiciens classiques comme c’est le cas en 1909 pour Claude Debussy avec son Golliwog’s Cakewalk. C’est, par ailleurs, le jazz qui supplante et fait concurrence au ragtime au début des années 1920. Le ragtime connaît toutefois une postérité et un regain d’intérêt grâce à The Entertainer, qui est utilisé pour la musique du film l’Arnaque dans les années 1970.

Jazz vocal – années 1920

Avec l’apparition du Swing, les rythmes s’accélèrent et deviennent plus dansants et chantants. Apparaît alors une première génération de chanteurs de jazz, avec Louis Armstrong et Ella Fitzgerald en tête de file. Le jazz vocal devient un genre à part entière, et qui se trouve être l’un des plus vastes, puisque l’on peut chanter sur beaucoup de sous-genres différents, et feu Al Jarreau l’avait démontré en chantant aussi bien Spain, qu’Agua de Beber, en passant par Take Five ou Roof Garden. Il reste encore à ce jour, avec le smooth jazz, un genre beaucoup plus populaire et accessible que les autres, et la plupart des artistes jazz connus aujourd’hui – en dehors de la sphère des initiés – sont généralement chanteurs, Gregory Porter et Melody Gardot en tête.

Jazz manouche – années 1930

Dans les années 1930, le jazz manouche apparaît en France. Il s’agit d’une musique aux influences multiples, comme le klezmer (musique gitane d’Europe centrale), le jazz ou encore la musette. Dans sa forme originelle, la musique ne contient que des guitares. Par la suite, des clarinettes, des accordéons et des basses viendront contribuer au jazz manouche. Stéphane Grapelli et Django Reinhardt sont considérés comme les parents du manouche. Le jazz manouche retranscrit des couleurs multiples, et sa musique est empreinte d’émotion, de sensation. Il peut vous tirer une larme, vous rendre mélancolique, mais aussi vous donner envie de vous trémousser et éveiller une certaine joie en vous. C’est un réel plaisir à écouter et c’est une invitation à découvrir une autre culture le temps d’une mélodie.  

Free Jazz – années 1950

Free Jazz, c’est d’abord un album d’Ornette Coleman, saxophoniste, considéré comme le père spirituel de ce genre, dans lequel l’improvisation n’est plus limitée par aucune règle, quelle qu’elle soit. Ornette Coleman et ses compères de l’époque n’appréciaient pas le fait que le jazz soit travesti à des fins purement commerciales par les musiciens blancs. Ils ont donc créé une musique de “puristes”, une musique sur laquelle on ne danse pas, que l’on écoute seulement. Ils voulaient ainsi intellectualiser la musique qu’ils créaient et revendiquer la qualité supérieure de celle-ci. À l’avant-garde et très expérimental, le free jazz est probablement le genre le plus difficile d’accès par son manque d’harmonie et ses changements de rythme imprévisibles. Avec Ornette Coleman, Cecil Taylor, pianiste, sera l’un des précurseurs de ce genre dont s’emparera ensuite John Coltrane, souvent considéré comme la référence free jazz.

Third stream- fin des années 1950

Apparu à la même période que le free jazz, le third stream est un mélange de musique classique européenne et de jazz. C’est l’une des premières associations de ce genre avec un autre, longtemps avant la fusion. Dans les années 20, George Gershwin, pianiste, mais surtout compositeur, commençait déjà à mélanger la musique symphonique au jazz, et certains grands compositeurs de musique classique comme Ravel ou Bernstein intégrait des éléments “jazz” dans leurs œuvres. Charles Mingus est le premier « grand » à être associé au Third Stream avec l’album Jazzical Moods en 1955. Suivront Bill Evans, Ornette Coleman, Dave Brubeck, Keith Jarrett ou encore le fabuleux Joachim Kuhn…

Bossa nova – Milieu des années 1950-1964

Née du Brésil dans les quartiers de Copacabana et d’Ipanema, mélange entre la samba et le cool jazz, Bossa Nova signifie en portugais “Manière nouvelle”. La samba est une musique brésilienne à deux temps au rythme scandé tandis que le cool jazz est un sous-genre du jazz caractérisé par une musique apaisante souvent basée sur de l’improvisation.  Ses géniteurs sont João Gilberto, Antônio Carlos Jobim, Normando Santos et Vinicius de Moraes. Chega de Saudade, album sorti en 1958, participe à sa popularisation. Le genre est connu à l’international avec la collaboration de Stan Getz et de João Gilberto en 1953, avec The Girl From Ipanema, disque dont les titres sont des classiques de la bossa nova, interprétés par Astrud Gilberto. Avec le coup d’Etat militaire en 1964 au Brésil, celle-ci s’éteint.   Ce genre contient des morceaux aux mélodies douces, enivrantes et charmantes, qui donnent envie de partir au Brésil et de savourer ces mélodies sur la plage. Et qui sait, peut être y verrez vous la fille d’Ipanema ?

Jazz funk – années 1960

Apparu dans la lignée du hard bop aux États-Unis dans les années 1960, le jazz-funk mêle le jazz avec les syncopes et l’instrumentalisation du funk. Le hard bop est un sous-genre du jazz incorporant des influences du rythm and blues, de gospel ou encore de blues. Miles Davis et Dizzy Gillespie ont été à l’origine de cette fusion du jazz et du funk. Weather Report, the Temptations ou encore Kool And the Gang ont contribué à ce mouvement. Piano électrique et basse électrique viennent prendre le pas sur des instruments plus simples. Le jazz-funk exprime des émotions fortes et ses morceaux sont pêchus et entraînants. Le genre est à son apogée avec James Brown et le saxophoniste Maceo Parker dans les années 1960-1970, qui insufflent du groove au funk. Le funk existait depuis 1940, mais était associé aux quartiers mal famés contrairement au blues considéré comme étant plus noble et pur. Par rapport au jazz, le funk est plus sautillant et intègre des instruments électriques. Le jazz est vu comme plus noble que le funk et l’association des deux genres est une réelle révolution dans le milieu de la musique tant elle est explosive.

Post bop – années 1960

Forme de jazz s’étant développée par de petits groupes, le post bop jazz repose sur plusieurs grandes figures du jazz, telles que Miles Davis, Bill Evans ou encore John Coltrane. On ne peut pas vraiment l’associer à un style précis, et le fait même de le placer chronologiquement dans le temps est étrange. Le post-bop est en quelque sorte un brassage de la majeure partie des styles depuis les années 1950 : hard-bop, jazz modal et free-jazz notamment. Le trompettiste Wynton Marsalis, avec ses oeuvres alliant hard-bop et free jazz à la fin des années 1970, est considéré comme l’une des figures importantes du post-bop jazz. Le post-bop c’est un style rempli d’improvisations et d’influences multiples, qui refuse de se cantonner à une forme : en somme, il représente le jazz à l’état pur.

ECM jazz – années 1970

ECM (1) est le Blue Note (2) européen, un label qui a su créer un son unique, tant et si bien que l’on parle même de « jazz ECM » comme d’un genre à part entière. Le fondateur du label, Manfred Eicher, a voulu offrir au jazz des enregistrements proches des enregistrements classiques avec une précision et une clarté inhabituelle pour le jazz. Il a aussi montré une maîtrise rare du silence, et ce en restant extrêmement diversifié dans les styles musicaux proposés, que l’on se rapproche de la musique classique avec des albums solo de Keith Jarrett, ou que l’on reste dans le jazz plus « américain » avec Chick Corea ou Gary Peacock. La plupart des grands musiciens de jazz européens enregistrent ou ont enregistré pour ECM. C’est le cas d’Enrico Rava, trompettiste italien, de Jan Garbarek, saxophoniste norvégien ou de Manu Katche, batteur français. ECM est un label très éclectique, qui a aussi enregistré des albums se rapprochant de la musique orientale, notamment avec L Shankar, violoniste indien prodige, ou Anouar Brahem, grand joueur d’oud (3) tunisien.

Jazz Fusion – jazz rock années 1970

Le jazz fusion naît avec Miles Davis, lorsqu’il commence à mélanger à la musique qu’il jouait jusque là le rock et la funk. Avec l’album Bitches Brew, le trompettiste pose les fondements de ce nouveau genre avec des musiciens comme Chick Corea, Wayne Shorter, John McLaughlin ou Joe Zawinul. Tous ces musiciens sont ensuite devenus les représentants de ce genre à travers leur propre groupe, que ce soit le Weather Report de Wayne Shorter et Joe Zawinul ou le Shakti de John McLaughlin, qui mélange la musique traditionnelle indienne avec le concours de Zakir Hussain, génie indien de la tabla (4). Aujourd’hui, Marcus Miller, génial bassiste qui a composé pour et collaboré avec… Miles Davis continue à représenter le jazz rock et le jazz fusion avec des formations de tailles diverses pouvant mêler les instruments électriques aux plus traditionnels. La France a par ailleurs la chance d’avoir un des plus grands représentants de ce genre en son sein, Jean Luc Ponty, violoniste virtuose.

Smooth jazz – années 1980

Le style de la controverse. Le vilain petit canard du jazz. Le plus paradoxal de tous les genres évoqués dans cet article. Dérivé du jazz fusion, le smooth jazz se veut accessible. Oubliés les solos sans fin, les rythmes endiablés ou les folies harmoniques du free jazz. En Amérique, le smooth jazz flirte sans complexe avec la pop pour séduire un public blanc, et cela marche. Kenny Garrett, fer de lance du smooth jazz, est le seul jazzman à figurer dans les meilleures ventes de disque aux États Unis. Souvent raillé par les puristes, le smooth jazz est certes beaucoup moins riche musicalement parlant que ses prédécesseurs, mais il a permis de démocratiser une musique “d’élite” et d’amener des novices dans cet univers si particulier. Que l’on apprécie ou que l’on n’apprécie pas, le smooth jazz reste un genre primordial dans l’histoire du jazz et les musiciens qui l’ont fait (Ronny Jordan, George Benson) demeurent des maîtres.

Acid jazz milieu des années 1980 – milieu des années 1990

Du jazz, de la soul, de la funk et du disco dans le même morceau, improbable selon vous ? Eh bien l’acid jazz a réussi à relever ce défi ! Lancé à Londres dans la fin des années 1980, le nom provient d’un jeu de mot entre acid house, une musique électro jouée dans les clubs, et le jazz ; le genre a été inventé par Gilles Peterson, un DJ londonien. Brand New Havies, Keziah Jones, Jamiroquai et Buckshot LeFonque font partie des figures majeures de ce genre.  Le mouvement s’essouffle toutefois dans les années 1990 avec la montée de l’électronique en club. Certains puristes ne considèrent pas l’acid jazz comme un mouvement jazz à part entière, car il laisse très peu de place à l’improvisation, qui fait pourtant le sel du jazz.

Playlist

(1) Edition of Contemporary Music

(2) Blue Note est le plus grand label américain de jazz, il a façonné le jazz depuis 1939

(3) L’oud est un instrument à cordes que l’on retrouve beaucoup dans la musique des pays arabes

(4) La tabla est un instrument que l’on retrouve majoritairement dans la musique indienne, composé de deux tambours, un pour les aigus et l’autre pour les basses