Le décès de Simone Veil le 30 juin 2017, la loi sur le délit d’entrave à l’IVG adopté en mars dernier, les lois anti-avortement en Pologne et les « grèves des femmes » en octobre 2016… : bien que l’avortement semble être un droit aujourd’hui acquis, que la loi de dépénalisation a été votée il y plus de 40 ans, le sujet ressurgit ponctuellement en France et dans le reste de l’Europe. Minoritaires, les opposants français à l’avortement n’ont cependant pas disparu : le 21 janvier dernier, la Marche pour la vie, manifestation anti-avortement, et plus généralement anti-euthanasie ou GPA, a rassemblé plus d’un millier de personnes à Paris. Homme, conservateur, catholique, plutôt âgé : le portrait-robot du militant avortement est facile à imaginer, moins à vérifier dans la réalité. Catholiques, beaucoup de « pro-vie » le sont : interdit par l’Eglise catholique, l’avortement est considéré comme un crime, la vie étant donnée et reprise par Dieu. Conservateur, pas toujours, et âgé, sans doute pas. Cinq jeunes, Alix, Frédéric, Marie, Corentin et Camille, ayant entre 18 et 23 ans, tous opposés à un certain niveau à l’IVG, ont accepté de témoigner de leur prise de position : s’ils les justifient tous par leur religion, leurs opinions sur le sujet sont loin d’être univoques.

Manifestation contre l’avortement en France le 19 janvier 2015 – © Romain Carre/NurPhoto/Corbis via Getty Images

La Marche pour la vie, le rassemblement de tous les « pro-vie » ?

« Oui je suis allée à la Marche pour la vie, pour défendre mes convictions qui sont le respect de la vie de l’Homme et de sa dignité du tout début, à sa conception, jusqu’à la fin. » explique Alix, 18 ans, étudiante en Sciences Politiques à l’ICES, l’université catholique de Vendée.

Frédéric, 23 ans, en master à Sciences Po, déclare que s’il n’avait pas été à 2000 kilomètres de Paris, il aurait sans doute été heureux de venir. Avant d’ajouter que « beaucoup de gens critiquent l’idée d’une manifestation pour la vie  » se disant «  je suis étonné de voir que c’est peut-être l’un des seuls sujets concernés par cette critique ». Pour lui, « une personne qui considère que des vies sont en danger est la plus légitime à manifester. »

Cette manifestation, qui a lieu chaque année depuis 2005, a pour but de dénoncer l’avortement et plus généralement ce que ses organisateurs désignent comme des atteintes à la vie : euthanasie, PMA, GPA, transhumanisme…Dimanche 21 janvier, trois jours seulement avant l’ouverture des Etats généraux de la bioéthique, les manifestants se disaient « en marche pour la vie », slogan utilisé bien avant qu’Emmanuel Macron et ses soutiens se disent « En Marche ». Une date tout aussi symbolique que le slogan utilisé. Malgré la volonté de s’inscrire dans le débat public, la Marche pour la vie, largement soutenue par le milieu catholique, semble rester en marge. Selon une étude réalisée par l’IFOP en 2014, 75% des français se disaient favorables à l’avortement. Un sondage BVA pour Aujourd’hui en France / Le Parisien Dimanche, réalisé également en 2014 révèle que 63% des catholiques pratiquants réguliers approuvent le droit à l’avortement tel qu’il existe en France.

Une personne qui considère que des vies sont en danger est la plus légitime à manifester.

Frédéric, 23 ans, en master à Sciences po

Marie, 19 ans, en licence d’économie et gestion à Dauphine et Corentin, 18 ans, en première année à Sciences Po, sont tous les deux beaucoup plus partagés que Frédéric et Alix sur ce sujet.

« Je n’y suis pas allé et je n’y serais pas allé  » commence Corentin. « Le nom est très beau, ce sont des idéaux qui ne semblent pas mal mais je pense que le fond politique et revendicatif n’est pas forcément très pertinent voire mauvais : je ne me reconnais pas dans les valeurs qui sont derrière et dans leur manière de penser. Il y a trop de culpabilisation, régulièrement des excès avec des violences verbales assez fortes, stigmatisantes, sur les réseaux sociaux par exemple, comme au moment du décès de Simone Veil. ». Comme Corentin, Marie n’est pas allée à la Marche pour la vie, expliquant qu’elle « n’adhère pas nécessairement aux valeurs qu’elle défend sans y être totalement opposée ». « Pour moi la Marche pour la vie est intransigeante : elle est contre l’avortement et l’euthanasie. J’ai un avis plus partagé sur ces questions.  »

Etre « pro-vie », pourquoi ?

Ni Marie, ni Camille, Frédéric, Corentin ou Alix n’était nés en 1975 quand la loi dépénalisant l’IVG a été votée : ils sont tous pourtant conscients de ce que cette loi a impliqué, ont un avis sur son application actuelle et se sentent concernés par cela. En effet, quand on demande à Frédéric pourquoi il s’oppose à l’avortement alors qu’en tant qu’homme, il n’est pas directement concerné, il répond que «  du moment que l’on considère qu’il existe un enfant à naître distinct du corps de la mère, on ne se bat plus pour soi ou pour ses idées mais pour quelqu’un d’autre. »

« Je ne suis pas pour l’avortement car pour moi, la vie est un don et ne doit en aucun cas être détruite. Mais l’avortement est tout de même un droit et l’abroger serait ridicule : ce serait mettre des œillères sur ce qu’il se passe réellement dans la vie. Certaines femmes cherchaient, avant que l’avortement soit autorisé, à mettre fin à la vie de leur futur enfant par des pratiques qui sont plus que dangereuses. » explique Marie. Elle ajoute cependant que « ce droit a été beaucoup trop banalisé et est utilisé parfois comme un moyen de contraception comme un autre : quand on regarde les chiffres, je trouve ça aberrant : 1/3 des femmes qui tombent enceintes avortent, ce qui est énorme ! » (ndlr : le véritable chiffre est ¼ selon l’INED)

En 2016, IPSOS a mené une enquête pour l’Alliance Vita, révélant que 52% des Français,  réagissant au fait qu’il y a en France chaque année environ 218 000 avortements pour 810 000 naissances, reconnaissaient que « cette situation est préoccupante car avorter reste un acte que l’on préfèrerait éviter ». 89% des interrogés estiment qu’un avortement laisse des traces psychologiques difficiles à vivre pour les femmes. 72% pensaient également que la société devrait davantage aider les femmes à éviter le recours à l’Interruption Volontaire de Grossesse.

Ce droit a été beaucoup trop banalisé et est utilisé parfois comme un moyen de contraception comme un autre

Marie, 19 ans, en licence d’économie et gestion à Dauphine

Alix estime également qu’ « à court terme comme à moyen terme, une abrogation de la Loi Veil est impossible.  » Elle explique que « c’est un combat pour un changement de société qui se fera sur plus de 100 ans  » et qui « pourra se solder par la déconstruction de cette loi. »

Tous invoquent leur foi catholique pour expliquer leur position contre l’avortement comme leur questionnement sur cette question. Marie explique que si elle n’avait pas été croyante, elle n’aurait sans doute pas eu la même opinion : « j’ai pas mal d’amis qui ne sont pas croyants donc je m’imagine un peu à leur place : pour eux la vie n’a pas un caractère sacré comme c’est le cas chez les catholiques.  » Allant dans le même sens, Corentin n’hésite pas : « si je n’étais pas catholique, je serais absolument pour l’avortement. Mais le fait d’être catholique me met face à une question : si l’embryon c’est la vie, on ne peut pas être pour l’avortement.  » Alix a un avis contraire : « Ce n’est pas ma foi qui me dicte cette position ni la position de l’Eglise. Ce que disent les évêques ne font que la confirmer. C’est une intuition profonde dont je pense que je l’aurais même si je n’avais pas la foi catholique. La défense de la vie du plus petit me paraît naturelle, c’est-à-dire présente dans le for intérieur de chaque homme. »

L’avortement, une question écologique et éthique

Aux yeux d’Alix, de Frédéric, de Camille, de Marie et de Corentin, il est essentiel de décloisonner ce débat, de montrer que leur critique de l’avortement n’est pas qu’une simple revendication morale à leurs yeux. Selon eux, elle ne doit pas être seulement défendue par les catholiques et, pour certains, n’est pas nécessairement inscrite dans une vision conservatrice. Aujourd’hui, les catholiques se confrontent de plein fouet aux questions écologiques : l’encyclique du Pape François Laudato si’, dont le mot d’ordre est « la sauvegarde de la maison commune » fait une large place au concept d’écologie intégrale, diffusée en France par la revue Limite par exemple. L’écologie intégrale n’est pas seulement la défense de la nature mais la défense de ce qui a été créé par Dieu, s’opposant à la « démesure anthropocentrique » moderne, comme l’explique le Pape François. La nature étant un tout, les animaux comme les migrants doivent être protégés et aidés, l’avortement, comme le réchauffement climatique, doivent être évités, car la source des problèmes écologiques que nous rencontrons se fondent sur un progrès technique qui n’est qu’au service des hommes les plus riches et puissants et non pas au service de la nature et de la biodiversité. Dans la vision chrétienne, la biodiversité est en fait au cœur de la Création que Dieu demande aux humains de protéger. D’où le refus du transhumanisme, le refus de l’avortement, qu’il soit thérapeutique comme pour les embryons atteints de trisomie (95% de ces embryons sont avortés et peuvent l’être jusqu’à l’accouchement) comme pour les embryons sains, le refus également de l’euthanasie, de la Gestation Pour Autrui, etc…

Manifestation contre l’avortement en France le 19 janvier 2015 – © Antoine Gyori/Corbis via Getty Images

Camille, 18 ans, en licence de lettres classiques, ne comprend ainsi pas certains discours que lui ont fait des végétariens ou végétaliens : « L’avortement consiste pour eux en un droit fondamental, l’embryon n’étant pas vivant, certains seraient favorables à des expériences sur des embryons alors qu’il ne faut surtout pas toucher aux animaux, qu’ils soient à l’état d’embryon ou non. Etant moi-même végétarienne, je peux comprendre que l’on veuille défendre le droit des animaux. Par contre, faire passer l’homme après l’animal, comme le font certains antispécistes, je trouve ça aberrant ; sans nier une sensibilité aux animaux, je ne pense pas que l’on puisse dire qu’ils ont une âme. Dans ce cas, lutter pour la protection des bébés animaux et pas des bébés humains est à mes yeux assez monstrueux et surtout un non-sens total. » De même, Alix précise ce qu’elle entend par « protection de la vie » en expliquant que «  c’est la vie dans son ensemble, donc ça peut aussi bien signifier la vie du plus faible, défendue lors de la Marche pour la vie que la protection ce que Dieu nous a confié, c’est-à-dire la terre avec toute la faune et la flore, comme un don divin.  »

Pour Frédéric, cette vision est accessible à tous, catholiques ou non : « il y a des cas plutôt rares de non croyants opposés à l’avortement. Je pense à un ami qui défend la vie au nom de ses convictions écologistes. » Corentin pense cependant que certains catholiques ont souvent tendance à être «  très revendicatif au niveau des valeurs morales et culturelles avec plus ou moins de fond spirituel  » sans prendre en compte d’autres dimensions de l’écologie intégrale. En effet, il y a selon lui « un paradoxe entre la tradition de suivre ce que dit le Pape et la relativisation faite par des catholiques de ce qu’il dit dans Laudato si’ concernant l’écologie ou lors de ses différents appels à l’accueil des migrants. »

Agir contre l’avortement ?

Comment questionner un droit qui n’est que très peu remis en question dans l’espace public ? Comment assumer des opinions aujourd’hui marginalisées tant l’avortement s’est normalisé sinon banalisé ? Comment défendre ces convictions quand on est jeune ? Se revendiquer anti-avortement, c’est une position que tous considèrent comme délicate : critiques et incompréhensions leur donnent envie d’argumenter davantage leur opinion mais les dissuadent aussi souvent de parler.

« Au vu de l’ampleur du sujet et des passions qu’il peut déchaîner des deux côtés, je pense qu’il est très dommage qu’il n’y ait pas un débat public philosophique, scientifique, social, visant à savoir si l’embryon est un être humain » explique Frédéric, avant d’ajouter que « défendre la vie devrait pouvoir être une opinion accessible à toute personne s’interrogeant. Il serait bon par exemple que les musulmans puissent apparaître dans le débat. » Pour Alix, «  les autres religions sont également responsables du respect de la vie » et pense que « c’est la mission des catholiques que d’exporter et de vulgariser ce débat et cette question, puisque ces situations touchent tout le monde. »

Le rôle que peuvent avoir les jeunes dans ce débat ? « Je pense qu’on renouvelle le débat et qu’on apporte une volonté particulière puisque que l’on peut difficilement taxer les jeunes d’arriérés.  » selon Alix. « Un jeune catholique a souvent deux possibilités : soit rester dans un milieu bien délimité, soit faire la taupe en taisant ses idées. Il faut avoir de la persévérance pour arriver à un juste milieu. « Un des premiers points que soulève Corentin est le fait « qu’on réduit le débat à pour ou contre l’avortement. Ça n’a aucun sens car la question est très complexe. Si l’on dit oui à fond ou non à fond, on zappe tout un côté du problème et ça encourage la polarisation ou l’extrémisme. ». Il ajoute : « chacun part de sa vérité donc si chacun ne fait pas un pas vers l’autre pour au moins tenter de comprendre et après d’aborder le problème, rien ne peut se faire.  ». Il finit en affirmant que les jeunes catholiques «  souffrent de cette image de groupe conservateur aux normes morales complètement figées. Il y a tout un aspect de jeunes engagés au niveau social contre les inégalités et c’est ça aussi le christianisme, c’est surtout ça je pense.  » Une vision que partage Marie : «  je pense qu’on est une nouvelle génération de cathos plus ouverts et plus engagés. »

image de couverture : © Jean-Francois DEROUBAIX/Gamma-Rapho via Getty Images