Les divinités du jazz avaient probablement décidé que ce 19 janvier serait jour de bacchanale. En ce vendredi sanctifié, l’astre musical a stoppé sa révolution pour offrir à l’hémisphère jazz quelques heures supplémentaires d’un soleil salutaire. Alors que les maîtres du jazz moderne, Chick Corea et Steve Gadd, s’amusaient et émerveillaient sur Chinese Butterfly, leur dernière collaboration, deux jeunes artistes dans l’air du temps, Camille Bertault et Ashley Henry, sortaient tous deux leur seconde production. Un album et un EP, pour une chanteuse et un pianiste déjà seigneurs dans le mélange des genres si cher au jazz : deux manifestations de la richesse infinie de cette musique. Retour.

Camille Bertault – Pas de géant – Okeh Records

Appâts de géants. Bill Evans, Wayne Shorter, John Coltrane, Michel Legrand, Ravel, Bach, Gainsbourg, Brigitte Fontaine. Autant de monstres sacrés repris dans un seul album. Surprenant ? Non. Évident. Pour Camille Bertault, comme pour les auditeurs de cet album, jouer avec tous ces grands noms apparaît naturel, logique. Le deuxième opus de Camille Bertault est tout à l’image d’un parcours riche, fait de musique classique, de théâtre et de jazz. Il y a deux ans et demi, alors qu’elle s’était déjà produite au Sunset Sunside, club incontournable de Paris pour les amateurs de jazz, on pouvait la découvrir sur Jam of the Week, un groupe Facebook de partage de jazz. Elle y poste des improvisations sur les solos de deux génies du saxophone, Coltrane et Shorter, encore eux ; et on lui pardonne ses posts trop rapprochés, car « she’s smashing it ».

Celle qui peut apprendre le solo de Mr PC en une semaine va rencontrer un succès viral au milieu de l’année 2015 avec son scat¹ sur Giant Steps : 700 000 vues sur YouTube. Cette vidéo va servir de tremplin à une virtuose, qui continuera par ailleurs à poster des improvisations sur les morceaux des grands du jazz  : Sonny Rollins, Chick Corea ou Roy Hargorve. Comble de la virtuosité, elle reprend même un solo d’un autre fou furieux du jazz, Cory Henry :

Clin d’œil à la vidéo qui a catalysé sa carrière, l’album Pas de géant s’ouvre sur Nouvelle York, sur lequel on peut découvrir que la chanteuse a également une plume fine, espiègle, et vivante. La voix de Camille Bertault sublime les textes qu’elle chante en français, en anglais ou en portugais. Si elle raconte si bien ses textes, c’est probablement parce que ces derniers la racontent, comme dans Là où tu vas où elle retrace ce fabuleux parcours et se livre à une plaisante introspection. Et lorsqu’elle abandonne les paroles pour le scat¹, on redécouvre avec délice l’instrument hors norme qui l’habite, que ce soit sur Goldberg ou Arbre ravéologique. Son instrument se mêle harmonieusement à ceux des musiciens aguerris que sont Dan Tepfer, Stéphane Guillaume ou l’immense Joe Sanders pour offrir une collection éclectique de seize tableaux saisissants, mêlant donc reprises de Gainsbourg (Comment te dire adieu ?) ou de Michel Legrand (La Femme coupée en morceaux), compositions originales, et réinterprétations de Bill Evans (Very Early), ou Wayne Shorter (Casa de jade).

Dans Suite, au prochain numéro, elle nous donne malicieusement rendez-vous (et l’on enrage à l’idée des longs mois avant l’opus suivant) en offrant une bossa² qui est probablement une des plus belles réussites de cet album. Pour ceux qui ne se sentent pas en mesure d’attendre si longtemps, la chanteuse se produira le 8 mars au Café de la danse, à Paris. Pas de géant sur cet album, seulement une future géante.

Ashley Henry & The Re : Ensemble– Easter -EP – Sony Music CG

Camille Bertault n’a pas l’apanage de la réussite des mélanges de genres. C’est l’essence même de l’UK Jazz³, qui a bercé les musiciens britanniques. C’est le cas d’Ashley Henry, jeune pianiste londonien, déjà maître de son instrument et d’une maturité confondante. Diplômé de la Royal Academy of Music, il a déjà joué avec des grands noms du jazz américains, comme Jason Marsalis ou Jean Toussaint, que l’on retrouve d’ailleurs sur cet EP. Repéré par Jazz Re:freshed, formidable collectif londonien qui essaie de montrer que le jazz a autant de formes que l’on voudrait bien lui donner, Ashley Henry sort un premier album dans lequel il démontre déjà toute son habilité avec cinq morceaux splendides, notamment Deimos et ses arpèges époustouflants :

Ce premier album brillant lui permet de signer chez Sony et de présenter avec cet EP un avant-goût de l’album qui sortira un peu plus tard dans l’année. Six morceaux : trois compositions, deux ré-interprétations et un remix de l’album précédent, autant de témoignages du talent rare du londonien. Le premier morceau, Easter, sur lequel on retrouve Jean Toussaint, saxophoniste ayant joué avec Art Blakey and The Messengers, et Anthony Joseph – poète et musicien britannique majeur – explore des horizons peu ou pas visités dans le premier opus, se rapprochant du latin jazz. On reconnaît en revanche tout de suite ce son clair qui rappelle Ryo Fukui, le génie du jazz japonais. Moving Forward, le dernier morceau de l’EP, est dans cette même veine et permet d’apprécier le jeu de Eddie Hick à la batterie.

Néanmoins, c’est probablement Pressure qui retiendra le plus l’attention et que l’on aura du mal à s’ôter de la tête. Reprise du groupe The Enemy, cette version n’a plus grand-chose à voir avec l’originale et permet également de découvrir la chanteuse Cherise Adams-Burnett pour une chanson au rythme effréné et entraînant. L’album complet semble prometteur, et quelques temps après sa sortie, on pourra écouter le jeune pianiste en live avec China Moses à Grimaud pour Les Grimaldines le 11 juillet ou à Saint Louis pour le Stimmen Festival le 12, pour ses deux seules dates françaises prévues pour le moment.

Ces deux artistes font partie d’une génération fabuleuse qui promeut le jazz sous de nouvelles formes, et l’on ne peut que les remercier. Car c’est là tout le sel du jazz ; intégrer, réinventer, mélanger différentes cultures pour créer et partager des horizons différents. Bravo, et merci.

(1) Opposé au chant avec des paroles, le scat privilégie les onomatopées

(2) Mélange de jazz et de samba originaire du Brésil

(3) Forme qu’a pris le jazz à travers les nombreuses influences, et notamment celle du hip hop

image de couverture : libre de droits