Lors de la guerre de Syrie, la communauté yézidie a été victime d’un génocide (1) de la part de Daesh. Alors que le spectre des conflits s’éloigne, les Yézidis peinent à oublier. Récit.

Jeune réfugiée Yézidie originaire de Sinjar -© Eric Lafforgue/Art in All of Us via getty images

Dans une région où les religions marquent le paysage social, les Yézidis semblent à part. Eux ne croient en aucune des grandes religions monothéistes qui rythment le Proche et le Moyen-Orient. Le syncrétisme de croyances auxquelles ils s’adonnent leur vaut la qualification de « mécréants » par Daesh. Suivant sa politique d’expansion, l’État Islamique compte s’emparer du mont Sinjar – symbole du territoire occupé par ce peuple – puis de l’ensemble de leur territoire. Pour ceci, l’organisation s’entend avec les populations frontalières. Celles-ci bloquent les routes lorsque Daesh s’infiltre dans le territoire yézidi. Dans une conférence (2) donnée à Caen le 22 novembre dernier, Patrick Desbois considérait ainsi qu’« il n’y a pas de génocide sans voisins ». Ce prêtre catholique exerce un vrai travail sur les massacres de masse avec son association Yahad-In Unum. Depuis plusieurs mois, il effectue des voyages réguliers en Syrie pour effectuer un premier travail de restitution du conflit.

Lorsqu’ils arrivent dans le territoire yézidi en octobre 2014, Daesh suit son credo habituel : conversion à l’islam et drapeaux blancs sur les maisons obligatoires. Certains refusent, d’autres n’ont pas le choix. Afin d’être conforme à la nouvelle bureaucratie en place, les Yézidis doivent se procurer de nouveaux papiers. Pour ceci, ils doivent se rendre à l’administration. Là commence le processus génocidaire.

Près de 40 charniers humains découverts

Une fois entrées dans l’administration, les familles sont séparées. Les situations varient alors selon le genre et l’âge. Des médecins vérifient la virginité des femmes. Celles qui ne le sont plus sont vendues avec leurs enfants, souvent en tant que servantes. Certaines servent avec d’autres hommes de bouclier humain, véritable arme utilisée par Daesh pour dissuader ses adversaires d’attaquer de loin. Le sort est bien plus cruel avec les femmes encore vierges. Celles-ci sont ensuite vendues, individuellement ou en groupe selon les critères de « beauté » attribués à chacune. Elles deviennent un véritable outil de commerce. Patrick Desbois considère “qu’une fille qui sort aujourd’hui des griffes de Daesh a en moyenne été revendue 25 fois ». Ces femmes vierges sont livrées aux combattants de l’organisation. Elles subissent alors de multiples viols, parfois collectifs.

Les hommes mineurs ayant au moins sept ans sont eux directement enrôlés par Daesh. Ils sont ainsi emmenés dans des camps d’entraînement. Leur présence est attestée par des photographies prises par l’État Islamique lui-même. Les cheveux de ces garçons sont rasés. Comme dans une armée régulière, ils portent un uniforme et suivent un entraînement. Celui-ci est toutefois un peu particulier. Il enseigne les bases du commando : attaque de maison, pose d’une bombe, attaque kamikaze… Quant aux hommes majeurs et aux personnes âgées, ils sont tout simplement fusillés.

Entre 2015 et fin 2017, près de 40 charniers humains ont été découverts dans le territoire yézidi. Aucun doute n’est possible : le peuple yézidi a bien subi un génocide.

Un véritable lavage de cerveau

Le génocide yézidi, comme toutes les exécutions de masse de Daesh, est organisé. Afin de convaincre de son utilité, l’organisation a là aussi misé sur la communication. Celle-ci marque les esprits au quotidien. Rien n’est ignoré. Outre les médias diffusés à l’international, l’EI place aussi des écrans géants sur les places de ses territoires occupés. Le discours est traduit en plusieurs langues grâce à des communicants de formation. De fait, Daesh est une des rares organisations à pouvoir compter sur des membres venus de tous les horizons. Des Syriens côtoient ainsi des Français, Américains, Australiens ou Chinois. Pourtant, l’organisation craint les téléphones portables, qu’elle bannit au profit des talkie-walkies.

Un véritable lavage de cerveau se met donc en place. Patrick Desbois aborde ainsi le cas d’enfants ayant subi un enrôlement tellement fort qu’ils ne se sentent plus kurdes. Certains vont même jusqu’à ne plus reconnaître leurs parents, qu’ils qualifient d’usurpateurs ou de mécréants. Cette manipulation de la population est comparable à celle de l’Allemagne nazie voire de la Corée du Nord contemporaine, en plus évoluée. Bien que souhaitant un retour aux valeurs fondamentales, l’organisation bénéficie de la globalisation des informations. Elle s’intéresse de près au « pire » des dernières décennies et dans une perspective glaçante, s’en inspire pour mener ses stratégies. La certaine « efficacité » du génocide yézidi en témoigne.

Un génocide sans coupable

À la différence des grands systèmes totalitaires du XXème siècle, Daesh ne voue pas un culte à ses membres dirigeants. L’organisation prime sur la personnalité. De plus, la majorité de ses leaders ont désormais été abattus. Contrairement aux dictateurs cambodgien Pol Pot ou au soudanais Omar el-Béchir, le génocide yézidi se retrouve sans coupable. Comme durant la majorité de l’expansion de l’État Islamique, la communauté internationale reste sans solution face à cette problématique. Patrick Desbois a pourtant bien tenté de les alerter. L’historien s’est ainsi exprimé devant plusieurs dizaines de chefs d’États, notamment devant le Premier Ministre du Liban d’alors (3) et François Hollande. Depuis, aucune véritable réponse n’a été trouvée. Les enjeux ne semblent pas assez importants.

Pourtant, le génocide yézidi laisse des marques importantes dans l’esprit de ce peuple. Les familles sont durement marquées par ces dizaines de mois de souffrance. Des enfants ne sont pas revenus dans leur famille. Les corps des disparus n’ont pas tous été retrouvés. Certains vivent même encore dans des camps de réfugiés. Surtout, les souvenirs des épreuves supportées ne s’effaceront sûrement jamais dans les esprits des victimes du joug de Daesh. Les récits sont difficiles à obtenir par les historiens comme Patrick Desbois. Ceux recueillis sont difficilement supportables, tant ils sont précis et longs. La cohabitation avec ceux qui étaient auparavant leurs bourreaux et leurs complices semble complexe, même si elle s’applique à l’ensemble des territoires autrefois dominé par Daesh.

Si l’influence territoriale de l’État Islamique semble révolue, son impact sur les consciences ne s’effacera pas de sitôt. Une épreuve de plus à surmonter pour les Yézidis, qui ont subi là le 73ème massacre de masse (4) de leur histoire.

(1) La Commision d’enquête sur la Syrie a appelé la communauté internationale à “reconnaître le crime de génocide”

(2) « Daesh, la machine génocidaire contre les Yézidis » dans le cadre du colloque international « Mémoires des massacres du XXème siècle » organisé par le Mémorial de Caen et la Maison de Recherche en Sciences Humaines de l’Université de Caen-Normandie

(3) Si aucun nom n’a été explicitement cité, il semble qu’il s’agit de Tammam Salam.

(4) Caroline Fourest rappelle ce chiffre dans son éditorial “Le génocide du peuple yézidi” paru le 29 juillet dernier dans Marianne

image de ccouverture : © Eric Lafforgue/Art in All of Us via getty images