Le 24 janvier était rendue la décision concernant l’affaire Larry Nassar. L’homme était en charge des soins adressés aux gymnastes de l’équipe olympique américaine. Jugé pour abus sexuels envers ses patientes, il a été condamné jusqu’à 175 ans de prison par la juge Rosemarie Aquilina.

Que l’on soit enfant ou adulte, certaines femmes tiennent une place particulière dans nos cœurs. De Barbie à Wonder Woman, en passant par Simone Veil, nos héroïnes sont multiples et diverses. Chacun adopte, selon son histoire et les valeurs auxquelles il croit, un personnage féminin inspirant, dont les actions lui servent de modèle. Ce mercredi 24 janvier, une femme a gagné toute mon estime. Rosemarie Aquilina. Celle qui m’a redonné foi en l’humanité et en la justice. Mais qu’a-t-elle fait pour devenir si spéciale à mes yeux ?

Ce 24 janvier a été rendue en justice la décision concernant le docteur Larry Nassar. Ancien médecin sportif de l’équipe olympique américaine de gymnastique, l’homme est accusé d’abus et de violences sexuelles sur plus de cent-cinquante victimes, dont la plupart étaient des gymnastes dont il avait la charge. Après 4 jours de procès dans la ville de Lansing (dans l’État du Michigan), la voix calme et solennelle de Rosemarie Aquilina a résonné dans la silencieuse salle d’audience, proclamant :

Monsieur [Larry Nassar], je vous condamne à une peine de 175 ans de prison, ce qui fait 2 100 mois. Je viens juste de signer votre arrêt de mort.

Rosemarie Aquilina

Cette condamnation s’inscrit dans la continuité des poursuites envers le médecin, qui a été jugé pour sept chefs d’accusation. En décembre 2017, Nassar avait déjà été condamné à 60 ans de prison pour possession de plus de trente-sept mille images et vidéos pédopornographiques.

Si aujourd’hui, justice a été rendue pour les victimes de Nassar, elle ne l’a pas été concernant les personnes qui ont impunément tu son comportement. En janvier 2017, une enquête a montré qu’un des entraîneurs de l’université d’État du Michigan (où travaillait également Larry Nassar) avait connaissance des agissements du médecin. Pourtant, la direction a décidé d’étouffer l’affaire pour éviter des conséquences considérées comme très « sérieuses ». Mais elle n’est pas la seule coupable. La fédération américaine de gymnastique a également tenté de corrompre une de leurs plus grandes championnes, McKayla Maroney. Pour plus d’un million de dollars, la gymnaste a signé un accord dans lequel elle promettait de ne jamais révéler que l’on avait abusé d’elle, sans quoi elle encourrait des poursuites judiciaires. Cet argent illicite devait lui servir à payer les frais des soins psychologiques qu’elle suivait depuis qu’avait eu lieu son agression. Une tentative de corruption illégale et indéfendable, qui explique en partie l’éclatement tardif de cette lourde réalité.

Manipuler en toute impunité

Mais pourquoi ne jamais dénoncer de tels actes ? L’explication la plus plausible semble être la réputation qui collait au médecin. Larry Nassar était considéré comme l’un des meilleurs thérapeutes sportifs, et était donc très respecté dans son milieu. Marié et père de trois filles, Nassar incarnait également une figure paternelle : il était celui qui rendait les entraînements et les stages des championnes moins difficiles, étant moins sévère que ses collègues. Il les soignait et les remettait sur pied, dans cet univers où la moindre blessure peut briser de manière fatidique les rêves olympiques. Dans cet environnement particulier qu’est la gymnastique de haut niveau, le médecin s’arrangeait pour toujours être du côté des sportives, en les écoutant et en leur offrant des cadeaux lorsque la pression de la part des entraîneurs était trop forte. Une manipulation établie qui lui a permis d’agir sans ressentir de culpabilité pendant toute sa carrière (débutée en 1988 et achevée en 2015). Ces pratiques étaient également menées par d’autres entraîneurs de la fédération : en décembre 2016, les journaux américains USA Today et Indianapolis Star ont révélé qu’au moins trois-cent soixante-huit gymnastes avaient été sexuellement agressées par des entraîneurs ou des membres de la Fédération américaine de gymnastique au cours des vingt dernières années.

Il aura donc fallu deux décennies pour que quelqu’un se décide enfin à parler, à révéler ce qui torturait des centaines de personnes, à s’exposer au monde avec courage. La vague de dénonciation a été initiée par Rachael Denhollander, qui fut la première à accuser Nassar. L’homme prétendait devoir réaliser des soins médicaux pour profiter de la situation et agresser les jeunes filles. Plusieurs de ses victimes avaient moins de quinze ans lors des faits. Les accusations d’agressions sexuelles sont donc doublées de la circonstance aggravante de pédophilie, puisque la majorité sexuelle aux Etats-Unis est établie entre seize et dix-huit ans selon les états. Lors du procès de Nassar, une centaine de victimes se sont relayées à la barre pour témoigner des horreurs que leur avait fait subir le médecin. Des récits poignants, qui laissaient transparaître le poids de ces agressions sur leur vie. Parmi elles figurent de grandes stars du monde gymnique : Gabby Douglas et Simone Biles par exemple. Des sportives internationales que j’ai toujours considérées comme intouchables, mais qui m’apparaissent aujourd’hui comme des êtres ayant été blessés, qui se battent pour se reconstruire. Le docteur Nassar a « profité de nos passions et de nos rêves », a déclaré la championne olympique Aly Raisman.

Les petites filles ne restent pas petites pour toujours. Elles grandissent en devenant des femmes qui reviennent aujourd’hui détruire ton monde

a prononcé Kyle Stephens devant la barre

La jeune femme fut, elle, agressée par Nassar à son domicile, alors même que ses parents étaient des amis proches du médecin.

Sans hésitation

Remerciées par la juge Rosemarie Aquilina, les « Survivantes » et leurs témoignages ont été des éléments essentiels du procès. En laissant ces femmes témoigner durant les quatre jours de procès, Rosemarie Aquilina s’est irrémédiablement positionnée en faveur des victimes. Larry Nassar avait en effet déclaré qu’il « craignait pour sa santé mentale » s’il était forcé d’écouter les témoignages des jeunes femmes. Cette juge a gagné tout mon respect, dès lors qu’elle lui a répondu que « Passer quatre ou cinq jours à les écouter n’était rien du tout par rapport aux heures de plaisir [qu’il avait pris] à leurs dépens, en détruisant leur vie  ». La juge n’a pas non plus hésité à lire à voix haute la lettre que lui avait adressé le médecin, après avoir annoncé qu’il plaiderait coupable. Et cette lettre confirme l’absence de conscience dont fait preuve Larry Nassar face à la gravité de la situation. Il y écrit :

J’étais un bon médecin, mes traitements fonctionnaient. Et ces patientes qui aujourd’hui parlent publiquement sont les mêmes qui, avant, revenaient vers moi encore et encore en complimentant mon travail. Les médias ont réussi à les convaincre que tout ce que j’ai fait était grave et mal.

Larry Nassar

L’annonce de la condamnation de Nassar fut pour moi un immense soulagement. Quel bonheur, quelle satisfaction de voir que la justice peut encore faire ses preuves. En tant que femme et ancienne gymnaste, quel a été mon choc lorsque j’ai réalisé que la gymnastique, ce sport de mon enfance si magnifique à mes yeux, n’avait pas été épargné par les violences sexuelles. Il m’est insupportable de constater que ce fléau s’est répandu dans tous les domaines, brisant des milliers de vies sur son passage. Alors, bien que cette prise de position de la part de la juge puisse entrer en contradiction avec l’obligation d’impartialité dont doivent faire preuve les membres d’une juridiction, j’admire la volonté de Rosemarie Aquilina qui a su rester intègre vis-à-vis de ses valeurs et de ses croyances. En autorisant ces multiples témoignages et en condamnant fermement l’auteur de ces agressions sexuelles, je considère les actes de cette juge comme incitateurs à la poursuite du combat qui a été entamé depuis l’affaire Weinstein. Ils sont pour moi l’expression d’une lutte à soutenir, pour que cessent enfin ces violences et ces abus qui fracturent des vies et déchirent la société. Alors merci Rosemarie.

image de couverture : © Joelle icarde via getty images