Au départ de l’île de Noirmoutier, les coureurs du Tour de France 2018 s’élanceront le 7 juillet pour 3 329 kilomètres de course à travers la France. Mais saviez-vous que le tracé, savamment élaboré, n’est pas seulement sportif ? Politique, mythes et symboles viennent s’y introduire. Analyse de la géographie de la Grande Boucle.

Rêver les limites du Tour

Créé en 1903 par Henri Desgrange, le Tour de France s’est rapidement imposé comme un monument sportif européen, puis mondial. Mais pas seulement. La course de juillet participe à la constitution de la nation française, telle qu’elle est ou telle qu’elle est rêvée par les organisateurs. Dès les premières éditions, le tracé de la Grande Boucle suit les frontières de l’Hexagone, reliant les principales villes entre elles. L’Hexagone, ou cet idéal républicain vanté par la IIIème République, dans lequel la nation française serait unie autour d’une culture républicaine commune. Lier les territoires et les campagnes par le sport pour unir un peuple.

Le Tour souligne les frontières jusqu’à parfois rêver leurs limites.

Georges Vigarello, historien français

Ces velléités d’union sont particulièrement visibles en Alsace-Moselle. Entre 1907 et 1910, le Tour traverse la ligne bleue des Vosges pour passer par Metz, empiétant sur la région devenue allemande après la défaite de 1871. Le symbole politique est fort : revendiquer par le sport et la fête populaire du Tour l’identité française des Mosellans. De même, dès 1919, la première édition après la Première Guerre mondiale trace sa route sur les territoires retrouvés d’Alsace. Une étape s’y déroule d’ailleurs entièrement, reliant Metz à Strasbourg.

C’est que l’épreuve est plus qu’une course, elle s’adresse à la conscience collective, à des références communautaires autant qu’à la curiosité sportive. Elle joue avec la géographie, les provinces, les frontières. Elle met en scène un espace-nation, un décor fait du territoire lui-même.

Georges Vigarello, historien français

Le tracé du Tour de France est également marqué par divers événements historiques. En 1939, alors même que la Seconde Guerre mondiale n’a pas encore été déclarée, les coureurs évitent soigneusement le Nord-Est de la France. Comme si l’on pressentait déjà sans l’admettre l’invasion allemande du territoire français.

Ce qui est vrai en temps de guerre l’est aussi en temps de paix. Peu à peu, le Tour participe à la construction européenne et s’internationalise, notamment à partir de la reprise de l’organisation par le groupe Amaury dans les années 1980. En 105 éditions, 22 départs ont été donnés à l’étranger, principalement aux Pays-Bas (à six reprises), en Belgique et en Allemagne (4 fois chacun, dont le départ 2017 à Düsseldorf). Et depuis 2009, seulement un départ sur trois s’est déroulé en France. Ce qui n’a pas échappé à la branche française du groupe Europe des Nations et des Libertés, un groupe politique du Parlement européen dont fait partie le Front National. L’année dernière, à l’annonce du parcours 2017, le groupe a rédigé une tribune « Tour de France ou Tour de l’Union européenne ? », dénonçant une dénaturation du Tour de France.

La France doit redevenir la France, et non plus un simple élément du substrat indigeste bruxellois. Et le Tour de France rester, du début à la fin, sponsors compris, le Tour de France !

extrait de « tour de france ou tour de l’union européenne ? », tribune du groupe europe des nations et des libertés.

Acheter le tracé du Tour

Si le tracé du Tour de France est le sujet de polémiques politiques ou symboliques, son choix aujourd’hui relève davantage de logiques commerciales et médiatiques, et ne dépendent plus seulement du groupe organisateur ASO (Amaury Sport Organisation). En effet, les règles d’organisation de la Grande Boucle sont dictées par l’UCI, l’Union Cycliste Internationale. L’épreuve doit comporter 21 étapes étalées sur 23 jours (soit deux jours de repos), et ne doit pas dépasser les 3 500 km. Nous sommes bien loin des quelques 5 000 km parcourus entre 1906 et 1931… Pour ce qui en est du choix des villes-étapes, 200 villes sont candidates chaque année pour recevoir la course. Le potentiel sportif n’est plus le seul critère : celui de la capacité d’accueil et de l’apport financier sont aussi importants. La ville doit en effet pouvoir accueillir les coureurs du Tour, accompagnés de leurs staffs, sans compter les organisateurs, la presse, les sponsors et la fameuse caravane publicitaire. On ne compte pas moins d’un millier de véhicules pour la caravane et 1 200 journalistes, photographes et cameramen. Et les municipalités doivent également débourser 65 000 € pour être ville d’arrivée d’une étape et 110 000 € pour être ville de départ. Le rôle des élus locaux est donc primordial dans l’organisation de la Grande Boucle.

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Warren bargil – © LC via Getty images

Le Tour, carte postale de la France

Le Tour de France est aussi un tour en France. Avec l’avènement des médias et la retransmission télévisée de la course, l’image transmise est devenue centrale. La Grande Boucle est diffusée dans 190 pays et regardée par des dizaines de millions de téléspectateurs. Ces derniers regardent l’épreuve autant pour le sport que pour les paysages. Le Tour représente une réelle carte postale française : les images prises par les deux hélicoptères et la caméra panoramique montrent la nature française, ses paysages et son patrimoine. Une route mise en scène, dès la création même du Tour. Et pour accentuer l’effet vitrine du Tour de France, Valéry Giscard d’Estaing fait arriver le Tour sur les Champs-Élysées, à partir de 1975.

Le Tour est en adéquation idéale avec la pôle position occupée par la France dans les loisirs. La France est un vaste musée et une agréable destination de voyage.

Paul Yonnet, sociologue français

Néanmoins, années après années, les images sont les mêmes : littoraux touristiques, montagnes vierges et sauvages, centre-villes accueillants. La même image de la France est transmise : un pays de loisirs, de patrimoine, d’histoire et qui a gardé son enracinement dans la nature. Une image poussiéreuse ou rêvée d’une France encore rurale. Aucune image des zones périurbaines, des banlieues parisiennes, d’une France industrielle et multiple.

L’épopée du Tour de France

Le tracé du Tour de France doit aussi prendre en compte les performances des sportifs. Il faut que les 21 étapes s’enchaînent pour les muscles, que l’on conserve une forme de suspense pour que les coureurs aillent au bout. Mais le Tour doit aussi être spectaculaire : les chutes sont aussi légendaires que les victoires au sommet, les étapes montagneuses l’acmé de la course. On fait du coureur un héros des temps modernes. Roland Barthes l’a particulièrement décrit dans la partie de Mythologies consacrée au Tour de France, « Le Tour de France comme épopée ». « La géographie du Tour est, elle aussi, entièrement soumise à la nécessité épique de l’épreuve. Les éléments et les terrains sont personnifiés, car c’est avec eux que l’homme se mesure et comme dans tout épopée il importe que la lutte oppose des mesures égales : l’homme est donc naturalisé, la Nature humanisée. ». La montagne incarne alors le mieux l’épopée de la course : le coureur doit se confronter à des côtes et cols aux pourcentages élevées, à la succession des difficultés, aux routes étroites et sinueuses. Il doit résister à la fatigue, aux attaques d’autres coureurs, faire preuve d’intelligence de course pour attaquer au bon moment et n’avoir pas peur d’être seul face aux éléments. Si le Tour est épique, il n’est alors pas étonnant de savoir que ces quarante dernières éditions n’ont consacré que des grimpeurs (excepté à deux reprises).

Le Tour dispose donc d’une véritable géographie homérique.

Roland Barthes, philosophe français

De cette nécessité de rendre épique naît un discours hyperbolique, alimenté par le discours médiatique. Plus d’un milliers de journalistes, photographes et cameramen représentent 350 titres de presse, 150 chaînes de télévision, 70 radios et 30 pays. Les médias participent pleinement à la constitution de la légende du Tour, de même que les écrivains et artistes. Les vainqueurs du Tour sont encensés, chaque pays idolâtre ses coureurs et en fait des héros nationaux. De quoi renforcer la symbolique de la Grande Boucle.

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