La quasi complète hégémonie des musées parisiens et la centralisation de la culture éclipse depuis de nombreuses années les autres musées français qui pourtant regorgent de collections plus étonnantes les unes que les autres. Dans cette logique, L’Alter Ego s’est rendu à Caen pour visiter le musée des Beaux-arts, afin de tâcher de réhabiliter les musées provinciaux.

libre de droit
libre de droit

Un musée moderne au cœur d’un patrimoine historique

Il est impossible de parler du musée des Beaux-Arts de Caen sans parler de son environnement, tant s’établit un parallèle édifiant entre la modernité de ce dernier, et l’archaïsme de ses environs.

Caen est la capitale historique de la Normandie, actuelle préfecture du Calvados regroupant 110 000 habitants. Si la ville est en partie détruite en Juillet 1944 pendant le débarquement des Alliés, tous les bâtiments historiques ont miraculeusement survécu. Intéressons-nous donc au château Ducal : fondé en 1060 par Guillaume le Conquérant, il est situé aujourd’hui sur une motte castrale au centre de la ville. Entre le XIe et le XIIIe siècle, il est le symbole du rayonnement artistique et commercial normand, ainsi que le  lieu de résidence des Ducs pendant l’indépendance du Duché. L’écart historique frappe : l’architecture du XI-XIIe siècle est aujourd’hui encore intacte, et ce n’est sûrement pas par hasard si en 1970, l’enceinte du château, qui, avec ses 5,5 hectares, compte parmi les plus vaste d’Europe, est choisi comme lieu qui accueille le nouveau Musée des Beaux-Arts.

Capture d’écran 2017-11-13 à 11.28.02
libre de droit

Mais l’existence même du musée est bien antérieure à 1970 : en 1809 un premier musée est ouvert, dans le dessein d’accueillir les collections napoléoniennes de guerre. Le succès du musée tout au long du XIXe siècle est indéniable, et déjà à l’époque le musée de province conteste la centralisation excessive des musées parisiens. Mais en 1944, le musée n’est plus que ruine suite à la guerre. Un nouveau musée sort de terre en 1970, et se veut ainsi résolument moderne. L’extérieur frappe au premier abord pour sa modernité minimale, propre : l’épure de béton immaculé forme à la fois une rupture avec les tours médiévales et les remparts en pierre, mais  également, si l’on change de point de vue, une continuité longiligne avec les murs de l’enceinte. Le musée se fond donc admirablement avec son environnement. De même en optant pour un musée à étages inversés (c’est à dire que le musée présente un rez-de-chaussée et un étage inférieur), l’extérieur rend compte d’un bâtiment  peu élevé, discret, humble, restant sous la protection de l’enceinte ducale millénaire. Peut-être est ce manière métaphorique de nous ramener à notre condition d’hommes contemporains, minuscules face aux siècles représentés par le château.

Le musée est donc formellement un musée dans un autre : mise en abyme audacieuse qui prend de revers les musée parisiens, qui se sont construits en remplaçant d’autres bâtiments au potentiel culturel indéniable, par exemple le musée d’Orsay s’est substitué à une ancienne gare. Or ici le musée de Caen n’a pas pour vocation de s’imposer au détriment du château, mais plutôt de s’inclure dans un tout culturel harmonieux au sein de la ville Caennaise, tel un petit être endogène. Notons enfin que le musée se veut également lieu de rencontre, de partage, puisqu’il contient une salle de conférence pour l’université populaire de Caen fondée en 1996 par Michel Onfray.

Une collection hétérogène surprenante

Les 6000 m2 de collections parcourent un vaste panel de l’Art européen, en passant de la Renaissance Flamande à l’art Contemporain. Si à première vue cela peut paraître excessivement hétéroclite, la collection réserve de nombreuses surprises et la modestie du musée n’empêche pas la présence des plus grands peintres : on retrouve Van Weyden, Véronèse, Poussin, Géricault, Monet…

L’Alter Ego a visité le niveau inférieur du musée, c’est à dire la partie consacrée aux œuvres allant du XIXe siècle jusqu’au Cubisme ainsi qu’une salle annexe de ce sous-sol, quant à elle consacrée à des oeuvres plus contemporaines, des années 1960 à 2010.

Mon parcours débute donc par une rencontre avec l’art romantique du début du XIXe siècle. Ici, la salle est toute de marbre, du sol au plafond, afin de mettre en valeur les couleurs des œuvres. La collection romantique est brève, constituée de peintres peu connus, comme Lagrenée ou Lallemand, des peintres locaux représentant la nature normande tourmentée, à la mode romantique. De temps à autre on reconnaît la patte d’un grand maître : j’aperçois en face de moi une Étude pour le Derby d’Epson de Géricault, ou trois chevaux de courses sont figurés pendant une course, les quatre pattes détachées du sol : en vérité Géricault avait à l’époque produit une multitude de croquis pour étudier le mouvement de la course des chevaux, difficile à percevoir à l’œil nu.

La salle se poursuit par quelques tableaux d’inspiration néo-classiques et orientaliste. Je remarque avec plaisir que les cartels sont complets, et que les panneaux explicatifs abondent et mettent parfaitement en exergue le contenu des tableaux avec des sens interprétatif.

Je tourne à gauche et passe ensuite au couloir central, le plus vaste et le plus fourni, consacré à la peinture impressionniste : cela ne m’étonne pas, car le mouvement est né en Normandie, lorsque Monet peint en 1872 son Soleil Levant au Havre. Les peintres de ce mouvement du dernier quart du XIXe siècle avaient pour ambition de peindre la nature au moyen de touches de couleurs vives, afin de rendre sur la toile les impressions laissées in situ par la lumière du soleil sur la rétine. De fait, cette partie du musée est donc très colorée, et dégage une atmosphère sereine tout en faisant visiter la Normandie aux spectateurs par un medley de paysage bucoliques topiques de la région. Je vois par exemple La Mer de Courbet, Etretat de Monet, les petits formats de Lépine. Parvenant à mon oreille, il me semble que j’entends le bruit des vagues s’écrasant sur les falaises d’Etretat, j’ai l’impression d’entendre couler le ruisseau de ce champ peint par Ranet. J’ai le sentiment d’avoir déjà croisé ces paysages autrefois ; peut-être est-ce vrai, peut-être est-ce faux ; au delà des faits, cette galerie du musée, en dispersant la lumière de ma région sur la toile, réveille en moi de vagues réminiscences qui semblaient éteintes, apportant en leur sein le parfum de l’enfance passée à la campagne, sous le Soleil.

© Claude Monet
© Claude Monet

Située à la fin de cette galerie centrale, sur la droite, se détache une petite ouverture presque cachée,qui est en fait une petite galerie parallèle, exposant les œuvres cubistes et surréalistes. La collection est succincte et mélange l’art du XXe siècle en présentant les peintres abstraits, surréalistes et cubistes. Je vois La Chaise de Braque, maître absolu du Cubisme avec Picasso. A sa droite se situe la Grange Blanche au bord de l’étang d’Amédée Ozenfant et je constate le minimalisme de l’œuvre s’incarne à travers la séparation de la toile en deux parties par une ligne horizontale : en haut, un fond gris représente le ciel, tandis que le lac est lui en bleu uni. Une simple figure blanche au centre semble figurer la grange. On est ici loin des couleurs fortes impressionnistes qui pourtant sont juste à côté de nous. Un seul mur les sépare. Au fond de cette galerie enfin, je tombe nez à nez avec une grande armoire d’acajou, dans laquelle sont entreposés des figurines africaines. Peut être est-ce une manière de figurer que l’aboutissement de l’art abstrait est finalement un retour aux sources primaires, totems et pots en terres cuites, transcendant le minimalisme contemporain, et dépassant l’art occidental

Ma visite est désormais presque terminée, il ne me reste plus qu’une salle, une grande salle à visiter, et pour cela je tourne à gauche en sortant de la longue galerie impressionniste. Je me retrouve dans une haute salle, très calme, où se déroule jusqu’au 11 février 2018 une exposition, L’être monde, qui rassemble des œuvres et installations de la fin du XXe siècle. Le but est ici de confronter dans les œuvres à la nature : des photographies argentiques de fleurs en très gros plan d’Yves Trémorin ressemblant à des parties de corps humains, sont ainsi le reflet d’un naturalisme grossier, violent, d’une « mémoire du temps » comme le rappelle le panneau explicatif. Je m’éloigne de la salle, que je termine vite, car les jambes lourdes et l’esprit vidé. Je ressors ainsi du musée, le château ducal toujours là pour me protéger.

Si le musée de Caen reste donc modeste (67 000 visiteurs en 2015), il n’empêche que sa collection étonnante mérite d’être visitée, et le musée en lui-même, comme tant d’autres en France, mérite pleinement une forme de réhabilitation culturelle face aux poids-lourds de la culture parisienne, Louvre et Musée d’Orsay en tête.

image de couverture : © Office du tourisme Caen