Avec ce coup de pied à un supporter marseillais descendu sur le terrain pour en découdre avec l’arrière gauche de sa propre équipe, Patrice Évra a probablement mis un terme à une carrière faite de titres et surtout de controverses. Au-delà de l’incident, le joueur laissera une trace particulière dans le football français.

JUVENTUS STADIUM, TURIN, TO, ITALY - 2016/11/02: Patrice Evra of Juventus FC in action during the UEFA Champions League match between Juventus FC and Olympique Lyonnais at Juventus Stadium on November 2, 2016 in Turin, Italy. (Photo by Nicolò Campo/LightRocket via Getty Images)
Patrice Evra – © Nicolò Campo/LightRocket via Getty Images

« La vieillesse est un naufrage  », disait François René de Chateaubriand. La fin de carrière de Patrice Évra semble confirmer l’adage. Depuis qu’il a quitté la Juventus de Turin durant le mercato d’hiver en janvier 2017 pour rejoindre l’Olympique de Marseille et parapher un contrat d’un an et demi, sa trajectoire ressemble plus à celle du Titanic ou du Costa Concordia qu’autre chose. Il ne l’avait bien sûr pas imaginé de cette manière : un dernier club, français de surcroît, avec quelques ambitions, des jeunes à encadrer et des supporters bouillants, un moyen pour lui de poursuivre une réconciliation avec le public français. Un long processus, commencé dès 2011, quelques mois seulement après Knysna.

Car, si Patrice Évra est un joueur si spécial à nos yeux, c’est grâce, ou plutôt à cause de son rôle de meneur de la grève de l’Équipe de France, le 20 juin 2010 en pleine Coupe du monde sud-africaine. Le natif de Dakar avait chipé le brassard de capitaine à Thierry Henry, quelques jours avant le début du mondial. Il sera le capitaine d’une équipe qui restera du mauvais côté de l’histoire. Face à l’exclusion de Nicolas Anelka pour des insultes envers le sélectionneur Raymond Domenech à la mi-temps de France-Mexique, révélées le surlendemain par le journal L’Équipe (« Va te faire enculer sale fils de pute  »), Évra mène la fronde : il donne tout d’abord une conférence de presse surréaliste dans laquelle il prononce des mots restés célèbres : « Le problème, c’est le traître qui est parmi nous  ». Puis, le lendemain, avec ses coéquipiers, il refuse de s’entraîner. Une grève qui aurait pu se prolonger pour le dernier match face à l’Afrique du Sud et avoir des conséquences dévastatrices pour le football français en général, sans l’intervention de Domenech.

Suspension, nouvelles polémiques et immense palmarès

Suspendu 5 matchs, Évra fait son retour en Équipe de France 9 mois après. Présent à l’Euro 2012 mais remplaçant, puis titulaire au mondial brésilien, le joueur soigne alors ses relations avec le public et les médias qui s’améliorent au fil des matchs. Mais il n’oublie rien. Dans une interview à Téléfoot, « Tonton Pat » comme il est surnommé en sélection, se paye Pierre Menès (« S’il fait 8 jongles, j’arrête ma carrière »), Luis Fernandez, qu’il surnomme Fernandel (« À part sucer des Chupa Chups et danser la Macarena, il n’a pas fait grand-chose sur le banc à Paris ») et d’autres consultants de télévision comme Christophe Dugarry ou Roland Courbis, écornant une partie du travail de rédemption qu’il effectuait. Pour lui, ce n’est pas grave, il fallait qu’il dise ce qu’il avait sur le cœur.

LYON, FRANCE - JULY 07: France's Patrice Evra during the UEFA Euro 2016 Semi-final match between Germany and France at Stade de Lyon on July 07 in Marseille, France. (Photo by Craig Mercer/CameraSport via Getty Images)
Patrice Evra – © Craig Mercer/CameraSport via Getty Images

Certes, résumer Évra à ses polémiques serait injuste et faux. Injuste, car sa carrière est immense, et faux car le joueur laissera une trace sportive, au-delà de tout ce que nous avons évoqué. L’arrière gauche a gagné pas moins de cinq championnats d’Angleterre, une Ligue des champions, une Coupe du monde des clubs avec Manchester United, trois scudetti et deux Coupes d’Italie avec la Juventus Turin. Au passage, il a disputé cinq finales de Ligue des champions, avec trois clubs différents (Manchester United, la Juventus Turin et l’AS Monaco). Un palmarès long comme le bras, et des entraineurs comme Sir Alex Ferguson qui, dans son autobiographie, salue « un grand professionnel  ». Le contraste entre son image à l’étranger et celle en France reste flagrant.

Guimarães, le dérapage de trop

Onze ans après son départ de l’AS Monaco, Évra a donc fait son retour en France en début d’année. Un come-back en dents de scie avec de belles performances, mais aussi des matchs totalement ratés, comme lors de son premier clasico, perdu 5-1, où son âge a sauté aux yeux des observateurs. Depuis le début de la saison, Évra joue peu. L’Olympique de Marseille a recruté l’ancien niçois Jordan Amavi pour jouer à son poste. Évra le titulaire, le patron du vestiaire, le taulier est devenu remplaçant, ne jouant que les matchs de Ligue Europa, où son entraîneur Rudi Garcia fait allègrement tourner son effectif. Le joueur devient même la tête de turc des supporters, qui le prennent en grippe et l’insultent sans ménagement. Ce fut le cas, pendant l’échauffement jeudi soir à Guimarães. Pas du genre à se laisser faire, il s’approche pour régler ses comptes, les insultes pleuvent, les pseudos-supporters passent au-dessus du grillage du stade portugais. S’en suit un début de bagarre générale, entre joueurs et afficionados. C’est à ce moment que Patrice laisse parler sa souplesse de jeune homme, plaçant un coup de pied, un « high-kick » dans la tête d’un énergumène.

Voilà Évra de retour à la case des faits divers sportifs. Mis à pied le lendemain par Jacques Henri Eyraud, il sera sans aucun doute sanctionné durement par l’UEFA, comme Éric Cantona, suspendu 10 mois par la Fédération anglaise après un geste similaire sur un supporter de Crystal Palace en 1995. Comme le dit son coach, il n’avait pas à réagir comme ça, mais les supporters n’avaient pas le droit d’être sur le terrain, ou de l’insulter de cette manière. Il a probablement terminé sa carrière sur un coup de pied et une expulsion, comme d’autres. Mais pouvait-il en être autrement ?

image de couverture : © Thomas M. Scheer / EyeEm